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Harry Potter et l'Ordre du Phénix

Il agace, il énerve, il séduit, il suscite moult réactions pas toujours flatteuses, mais il poursuit son petit bonhomme de chemin millionnaire en se fichant du reste… S'il est possible (et même assez sain) de critiquer l'effet marketing de Harry Potter (au point que les plus jeunes ignorent même qu'au départ, il y a un livre et non une boîte de céréales), de râler contre les films, les poupées, les porte-clés et autres morceaux de la vraie croix, les bouquins, eux, sont remarquablement inattaquables. Bien fichus, bien racontés, drôles et malins, on ne peut décemment leur reprocher grand-chose, à part une certaine niaiserie (d'ailleurs décroissante) trop souvent présente dans la littérature pour enfants (passez par la case Pullman pour trouver l'exception qui confirme la règle).

Au menu de ce Harry Potter tome 5 longtemps attendu, 1000 pages de lutte contre le bien et le mal, avec une tendance jouissive à l'injustice. Eh oui, les gens sont méchants et, bien souvent, ce sont eux qui gagnent à la fin… Autant pour la niaiserie évoquée plus haut, et tant mieux pour la profondeur (et l'intelligence) du récit.

Le lecteur curieux doit au passage s'attarder sur la « méthode narrative Rowling » : Quand on aborde une série, on peut choisir de décrire des personnages qui ne vieillissent pas (Le club des cinq, par exemple), ou bien opter pour le principe plus délicat (mais sans doute plus adulte) qui consiste à faire évoluer son héros au fil des pages. Ainsi, Rowling traite un livre par année scolaire, avec les changements physiques et psychologiques qui en découlent. Premier de la série, Harry Potter à l'école des sorciers (audacieuse traduction de Harry Potter and the philosopher's stone) raconte la première année au collège de Poudlard d'un certain Harry (11 ans). Il y fait la connaissance d'Hermione, de Ron et d'autres excellents seconds rôles (un point fondamental dans tout roman), dans un cadre amusant et merveilleux. Rowling a eu l'idée géniale de décrire un enseignement magique dans un contexte quasi universitaire cohérent, avec tout un bestiaire emprunté aussi bien aux sagas islandaises qu'à Tolkien, en passant par le célébrissime Beowulf. Rien de bien renversant dans ce premier tome, si ce n'est une mise en place du décor, avec un « 300 pages » millimétré, un début, une fin et une morale. Le pied. Harry est encore un petit garçon, et la simplicité du récit correspond assez bien au profil du héros.

Harry Potter et la chambre des secrets, le tome 2 de la série, reprend le même principe, mais le pimente (et l'augmente) avec un scénario plus tortueux et une psychologie des personnages plus fouillée. Harry est un peu plus vieux, et donc plus à même d'apprendre toutes sortes de choses sur ses parents disparus, tout en se positionnant plus intelligemment dans la vie. Dès lors, la suite est parfaitement logique : les choses vont se compliquer et s'étoffer. Harry Potter et le prisonnier d'Azkaban est une véritable prouesse scénaristique et le premier « vraiment adulte » de la série. Rowling se lâche niveau pagination et se permet absolument tout ce qu'elle veut (avec un tel compte en banque, qui ne le ferait pas ?) en ajoutant des voyages dans le temps, des coups de théâtre, des méchants qui n'en sont pas, tout en développant le personnage du professeur Rogue (Snape, en anglais), magnifiquement interlope et sans doute l'une des meilleures trouvailles de la série. Encore plus ambitieux, voire démesuré, Harry Potter et la coupe de feu inaugure les futurs pavés de 800 pages qui ne manqueront pas de clore l'ensemble. Harry (alors âgé de 14 ans) y découvre la mort, l'injustice et la folie, tandis que son statut de héros est brusquement remis en cause avec lucidité. C'est un changement majeur, de par la taille du roman d'abord, mais également dans les rapports avec l'autre sexe qu'entretiennent Harry, Ron et Hermione. 14 ans est l'âge de la transformation et Rowling ne se plante pas le moins du monde.

Aujourd'hui âgé de 15 ans, Harry Potter revient avec un cinquième tome dans la lignée du précédent. Gros, épais et terriblement lisible (dur à lâcher, en quelque sorte), Harry Potter et l'ordre du phénix raconte (pour résumer) l'aveuglement du ministère de la magie face au retour de Voldemort (le Sauron local). Harry s'y montre assez désagréable, voire inique, mais c'est un corollaire logique de l'adolescence. Il découvre également l'amertume de l'amour, en accumulant échecs après échecs avec la très jolie Cho (elle l'embrasse, quand même, mais c'est à peu près la seule concession érotique de Rowling). On pourrait s'attendre à quelque chose de plus dur, mais la série des Harry Potter reste tout de même réservée aux enfants, et il est peu probable que l'auteur suive réellement le développement normal d'un gamin de 11 à 18 ans. Tout au plus peut-elle pimenter ses aventures en densifiant la problématique. Le pari est tenu, dans la mesure où ce tome 5 est lu avec autant de plaisir par les adultes que par les enfants.

Au final, toutefois, pas grand-chose de neuf. À la fin du tome 4, Voldemort revient mais le ministère de la magie refuse d'y croire. À la fin du tome 5, Voldemort est de retour et le ministère y croit. Voilà. Simpliste ? Oui et non. D'abord parce que la longueur du pavé ne peut qu'être salutaire aux petits (c'est assez merveilleux de penser que des mômes ne s'effraient aucunement de l'épaisseur de la chose, et en redemandent…), ensuite parce que Rowling prend son temps (trop, sans doute), ce qui lui permet de travailler encore un peu plus ses personnages. Divertissant, intelligent et évidemment pour enfants, Harry Potter tome 5 reste un livre à lire. Quant à la série dans son ensemble, on l'a vu, elle implique une difficulté et une profondeur croissante, singeant l'évolution des enfants qui lisent Harry Potter au fur et à mesure. Reste que ce principe fonctionne pour peu qu'on se limite évidemment à un livre par an.

La Cité pastel

Édité partiellement à droite et à gauche dans des collections aujourd'hui disparues (sous des couvertures d'ailleurs répugnantes, pour ceux qui auraient la malchance de les apercevoir un jour), le cycle de Viriconium est enfin accessible dans son intégralité via la collection Folio « SF », qui avait déjà remis Harrison au goût du jour avec l'intéressant La Mécanique du centaure. Space-opera curieux, déjanté et résolument anti-manichéen, ce roman n'a pas vraiment fait l'unanimité, mais c'est surtout son manque de conformisme et son style méandreux qui avaient choqué. Avec La Cité pastel, M. John Harrison trouve l'occasion d'intéresser de nouveaux lecteurs (et de nouveaux moyens de se faire insulter), en proposant un cycle (court, rassurez-vous) qui n'est évidemment pas sans rappeler l'œuvre d'un certain Moorcock. La quatrième de couverture annonce clairement la couleur en parlant de « fantasy post-apocalyptique », dans la mesure où les faits ont lieu dans un lointain futur qui a connu moult gloires, apogées, décadences et effondrements chaotiques. Dernier empire en date, Viriconium est menacé par une reine nordique rebelle, prétendante au trône de la cité Pastel. Tegeus-Cromis, l'un des dernier Methvens encore debout (ces chevaliers et seigneurs de guerre qui assuraient la prospérité du royaume à l'époque du père de la reine actuelle), décide de sortir d'une retraite pourtant bien méritée. Il s'entoure des derniers de son ordre et part à la rencontre des armées de la Reine du nord. Mais ce qu'il trouvera risque de menacer les fondements mêmes du monde tel qu'il l'a toujours connu…

Avec un style qui doit beaucoup à Moorcock (mais un excellent Moorcock, comparable à celui de l'extraordinaire nouvelle « Incursion au Cambodge », incluse dans le recueil Déjeuner d'affaire avec l'Antéchrist en « Lunes d'encre »), Harrison dépeint un monde crédible et inquiétant. L'écriture est étrange, parfois alourdie d'interminables descriptions, mais toujours efficace dans l'ambiance. On retrouve ici la manière de raconter propre à Harrison, qui faisait déjà le plaisir de La Mécanique du centaure, mais dans un genre plus sombre et plus dense. Les scènes de bataille sont hallucinantes, et les perspectives d'avenir de l'humanité angoissantes (c'est un euphémisme). Anti-héros sombre et solitaire, tegeus-Cromis (on l'écrit comme ça, que voulez-vous) rejoint les héros moorcockiens (moorcockesques ?) dans une sorte de spleen existentiel permanent qui n'est pas sans poésie. Pour le reste, le mariage de la fantasy « chevaleresque » (en un sens) et des vieilles technologies oubliées (exosquelettes, dirigeables et robots poussiéreux) fonctionnant toujours aussi bien, ce n'est pas le lecteur qui s'en plaindra. À noter que le texte central est entouré de plusieurs nouvelles déroutantes, se déroulant dans le même univers. Pas nécessaires au premier coup d'œil, ces textes peuvent se lire dans un deuxième temps avec plus d'attention. Bref, si tout se met en place dans cette Cité pastel, on attend beaucoup des tomes suivants (le cycle de Viriconium se compose de trois tomes au total — tous devraient être parus au moment où vous lisez ces lignes). Quoi qu'en pense le lecteur (on aime ou pas la fantasy post-apocalyptique), cela confirme néanmoins le talent de M. John Harrison, injustement méconnu sous nos longitudes. Souhaitons que cette plus large diffusion lui redonne la place qu'il mérite.

Ariosto Furioso

Publié en 1981 en « Présence du futur », ce curieux roman est aujourd'hui réédité en Folio « SF », pour le plus grand bonheur des amateurs d'une science-fiction littéraire exigeante, dans sa forme comme dans son fond1. Pourtant, l'idée est délicate, et l'absence de monstres tentaculaires peut en rebuter plus d'un. De « S-F » d'ailleurs, il n'est presque pas question, tant le monde de Yarbro est subtil et léger.

Nous sommes en 1533, et comme chacun sait, l'Italie est une grande nation qui vient juste de réaliser son unité. Cette Italia Federata (conçue comme une république rassemblant des royaumes) est dirigée par un Médicis, Damanio, qui a pour proche ami et quasi-conseiller Lodovico Ariosto, poète fameux et (accessoirement) auteur du chef-d'œuvre Orlando Furioso. Dans cette cour pourrie de machinations infâmes et de traîtrises odieuses (entre cardinaux sodomites, papes assoiffés de pouvoir, ministres corrompus et autres sympathiques personnages), Damanio trace tant bien que mal son chemin, sacrifiant vie personnelle et santé à sa tâche : consolider la théorie et la praxis d'une unité italienne en proie à la cupidité et à la stupidité sans borne des baronets qui la composent. Et la route est longue. Témoin impuissant de cette lente décomposition, Lodovico Ariosto est pris dans un conflit silencieux d'une grande subtilité. Qui manipule qui ? Qui menace qui ? À qui peut-on faire confiance, si tant est que ce mot ait une quelconque signification au milieu de toutes ces manigances. Histoire de s'évader des intrigues de cour, le poète compose une nouvelle fantasia, imaginant un monde dans lequel l'Italia Federata a conquis le nouveau monde, en bonne intelligence avec les peuples indiens. Et dans ce pays rêvé, Ariosto le grand héros, monté sur un hippogriffe et flanqué d'une épée luisante, s'en va livrer bataille au puissant sorcier Anatrecacciatore pour sauver le monde. Et il y a du boulot… Rallier les nations réticentes, convaincre les peureux, prouver sa valeur et se montrer grand général, les monstrueux « guerriers de grès et de glace » (contre lesquels il va bien falloir se battre) étant tout sauf enthousiasmants.

L'intérêt principal d'Ariosto Furioso, c'est qu'il met en scène une réalité historique légèrement détournée, d'où une crédibilité dérangeante aussi bien en Realta qu'en Fantasia. L'histoire n'est que prétexte à description, mais le lecteur sent bien que la chute s'approche, donnant au texte un sens du suspens à l'opposé des clichés du genre et d'une remarquable efficacité. Le sentiment dominant reste l'attente. De plus en plus oppressante, de plus en plus sourde. L'attente de la future bataille contre le sorcier dans la fantasia, l'attente d'un dénouement forcément tragique dans la realta.

Littérairement pointu, drôle par son sens du deuxième degré (l'honneur d'Ariosto et ses manières ridicules de grand héros mythique sont à mourir de rire), sérieux par les deux mondes décrits, Ariosto Furioso fait partie de ces textes « à part » qui méritent une bonne place dans une bibliothèque S-F digne de ce nom. Avec modestie et talent, Yarbro nous rappelle que la science-fiction n'est pas qu'affaire de conflit galactique, mais peut aussi se montrer plus légère et résolument différente. Ariosto Furioso n'échappe pas à certaines longueurs (que le chemin vers le dénouement est long, et que la chute est… brutale), mais le charme suranné qui s'en dégage est un vrai plaisir de lecture. Quant aux dernières pages, elles sont tout simplement bouleversantes. Fin, divertissant et très malin, Ariosto Furioso est une réussite. C'est sans doute l'occasion de redécouvrir une plume féminine quasi absente des rayonnages français.

Notes :
On appréciera au passage la retenue dont a fait preuve le traducteur, Jean Bonnefoy, habituellement abonné aux centaines de « notes du traducteur » principalement dédiées à lui-même. Rien de tout cela ici. Bravo, Jean. (NdA.)

À la croisée des mondes

Évoquer la littérature pour enfants nous ramène inévitablement à la série Harry Potter, dont on a pu dire tout et n'importe quoi. Reste qu'avec une telle présence marketing, les aventures du petit sorcier-gentil-propre sont désormais une référence du genre, tout en inaugurant une future série de clichés littéraires.

La littérature pour enfants sait pourtant se montrer plus riche et plus intelligente, mais ces qualités la rendent forcément moins accessible. Eh oui, il va falloir penser, chose inconcevable pour un enfant, c'est bien connu, au vu de la mièvrerie généralement constatée dans les collections spécialisées. Avec sa trilogie À la croisée des mondes, Philip Pullman nous donne une véritable leçon de littérature et nous prouve qu'on peut s'adresser différemment aux plus petits. Règle numéro un : ne pas prendre les enfants (et à fortiori les adultes) pour des idiots bien-pensants. Règle numéro deux : s'attarder sur des personnages crédibles, touchants et humains. Règle numéro trois : proposer un monde à la fois différent et crédible, mais suffisamment proche pour ne pas faire disparaître tout repère. Saupoudrer le tout de créatures fantastiques bizarres, absurdes, comiques et très sérieuses, finalement beaucoup plus efficaces que les sempiternels dragons.

Remuez, ajoutez une pincée de mondes parallèles, et vous y êtes.

Pullman réussit le difficile pari de faire exactement coïncider le plaisir des enfants et des adultes en trois romans menés de main de maître. Les Royaumes du Nord, La Tour des anges et Le Miroir d'ambre se lisent comme une trilogie cohérente, axée sur une héroïne féminine nommée Lyra et âgée de 11 ans au début de l'histoire. S'y ajoute son pendant masculin, Will, lui aussi fraîchement éclos du monde des mômes et pas encore complètement convaincu qu'il ne va plus tarder à être un adulte comme les autres. Prendre une paire d'enfants pour personnages principaux est une vieille ficelle du genre, mais Pullman évite soigneusement tous les pièges qui en découlent : aucun manichéisme n'est décelable, même chez les « méchants » dûment estampillés comme tels. Côté obscur des mondes décrits, l'Église officielle est remarquablement bien malmenée, et la notion même de paradis et d'enfer est jetée aux oubliettes. Quand les gens meurent, ils meurent. C'est triste, injuste et parfois choquant, mais c'est comme ça (de fait, Pullman propose une explication plus qu'intelligente à la question fatale que tout gamin a un jour posé : « Où va-t-on quand on est mort ? »). De l'amour qu'éprouvent Lyra et Will, il est évidemment question, mais de manière subtile, touchante et tragique. La collection « Harlequin » n'a vraiment pas sa place ici. Bref, tous les éléments requis sont présents pour faire de cette trilogie un monument du genre, et c'est exactement ce qu'est À la croisée des mondes. Un festival d'intelligence, de qualité littéraire, d'invention et de suspense. Un coup de maître pour un auteur dont on attend avec impatience la publication des prochains opus. Ainsi, on trouve déjà quelques autres textes en Gallimard Jeunesse, mais l'idée de faire fusionner la cible enfants et adultes en Folio « SF » est sans doute appelée à faire des petits. À propos, autant savoir que les romans de Pullman s'adressent plus à de jeunes pré-ados qu'à des enfants, la violence qu'on y trouve n'étant pas exactement idéale pour les tous petits. Reste qu'une telle convergence de plaisir entre les générations est synonyme de grand texte, et qu'on se ralliera sans angoisse existentielle à ce genre de formule.

Difficile de résumer l'action des trois romans, mais on peut déjà dresser un tableau généraliste. L'idée de base tourne autour de la bonne vieille théorie des mondes parallèles, véritable multitude de réalités qu'il est possible de visiter via différents moyens (du plus simple au plus compliqué). Le monde de Lyra est un mélange étonnant et réussi entre médiévalisme et modernité très début de siècle. On y trouve des manoirs, des villes chauffées au charbon, l'électricité sous une forme curieuse, des dirigeables, des fusils et même une certaine conception de l'informatique… Paisible coexistence entre humains et autres créatures bizarres, ce monde implique pour chaque individu la présence d'un Daemon (prononcez démon), sorte d'extension de l'âme sous forme d'un animal (forme changeante pour les enfants, figée pour les adultes). L'idée est excellente et la description des liens qui unissent humains et daemons est impressionnante. Capturée par des voleurs d'enfants, Lyra est sauvée par des gitans et entreprend d'aller retrouver son père (le célèbre Lord Asriel, exilé dans le grand nord et occupé à une étrange tâche) pour échapper à sa mère (l'abominable Mme Coulter) dont les intentions ne sont pas claires. En chemin, elle fera alliance avec les terribles « ours en armure », géniale trouvaille de Pullman qui nous décrit le plus simplement du monde une société d'ours guerriers doués de parole et redoutés de tous. Au rayon bizarrerie fantastique, le personnage de Iorek (le roi des ours) relève du génie. On rencontre également des sorcières (montées sur balai, oui oui), mais dont le traitement est tellement original que l'on a du mal à croire comment Pullman peut se tirer d'un cliché aussi évident. Le lecteur comprend assez vite que Lord Asriel s'essaye à la délicate tentative d'ouvrir une brèche entre les mondes, d'où la fuite accidentelle de Lyra dans un monde parallèle à la fin du premier tome.

La suite de la trilogie nous fait rencontrer le personnage de Will, petit mec issu du monde contemporain tel que nous le connaissons. Passé lui aussi dans un autre monde par l'intermédiaire d'une fenêtre dont on trouve quelques exemplaires disséminés çà et là, il rencontre Lyra et s'allie avec elle dans une tâche commune : retrouver le père de Will, célèbre explorateur disparu il y a quelques années. Will gagnera au passage le « poignard subtil », outil conçu pour ouvrir les fenêtres entre les mondes. Enfin, le troisième tome nous invite à visiter les enfers en compagnie de Will et Lyra (une visite dont on ne sort pas indemne) tout en concluant l'histoire avec brio.

Pas de baisse de régime, pas de longueur, aucun « truc » destiné à « en finir une bonne fois pour toute », mais une qualité constante tout au long de la trilogie. À la croisée des mondes est une lecture saine, intelligente, distrayante et à la portée de tous. On ne peut donc que la conseiller à tout le monde, histoire de réconcilier adultes et enfants, ce qui ne fera de mal à personne.

Les Puissances de l’invisible

En 1929, Andrew Hale, alors âgé de sept ans, entre dans les services secrets britanniques — à son insu, bien sûr. Une fois arrivé à l'âge adulte, après bien des entraînements dans des camps de préparation militaire, Hale se révèle un espion fort doué. Puis agent double, toujours au service de Sa Gracieuse Majesté. La guerre va lui permettre de développer quelques dons particuliers et une expérience irremplaçable, qualités qui vont l'envoyer tout droit jouer dans la cour des grands. Il va ainsi partager un des secrets les mieux gardé au monde : l'existence, sur le mont Ararat, dans la gorge d'Hahora, de puissances démesurées, inhumaines et intelligentes, qui représentent une menace pour l'humanité. Les britanniques, depuis des années, tentent de mettre en place le projet DECLARE, visant à se débarrasser de ces puissances. C'est ainsi qu'en 1948, Andrew se retrouve à la tête de l'expédition destinée à mettre un point final au projet DECLARE. Mais l'échec est retentissant, et Hale se sort miraculeusement indemne d'un véritable massacre. Le voici à la retraite. Pourtant, en 1963, son ancien patron vient le chercher : le projet DECLARE sort de la naphtaline. Il s'agit de faire vite et bien, car les puissances du mont Ararat sont toujours en place et les Russes vont tenter de s'allier avec elles…

Pour une fois, nous voici en présence d'une quatrième de couverture « Lunes d'encre » pas trop mensongère — et signalons un très beau dessin de couverture signé Manchu, illustrateur qu'on voit désormais beaucoup (trop ?). Ça, c'est l'emballage. Quant au reste… On a droit à un prologue sur les chapeaux de roue, plein de bruit et de fureur, comme on dit, laissant présager de noirs secrets, avec juste ce qu'il faut de terreur et de désespoir pour laisser le lecteur trépignant et bavant. Et puis, et puis… Plus grand chose. Powers nous ballade dans la vie de son héros, faisant des allers-retours entre 1948 et 1963 sans vraiment jamais rentrer dans le vif du sujet, sauf par quelques touches assez discrètes de-ci de-là. En fait de fantastique, c'est à un roman d'espionnage que Powers nous convie, et les choses sérieuses ne s'enclenchent vraiment qu'à partir de la page 250 du premier tome. Et encore, n'allez pas pour autant croire que les 450 pages restantes soient un festival son et lumière — ici, Powers fait résolument dans l'économie de moyens pyrotechniques.

En fait, Powers nous plonge dans les arcanes du monde de l'espionnage avec un talent consommé, et ses évocations, des plus pragmatiques, sont fascinantes. On ne fera pas ici l'apologie du bonhomme, dont les capacités ne sont plus à démontrer : Powers est sans conteste un écrivain majeur. Il n'en reste pas moins que ce roman souffre de délayage et aurait probablement mérité une amputation d'un bon tiers, histoire de lui faire retrouver pêche et nervosité. D'autant que le final, plutôt décevant, nous laisse comme un arrière-goût de « tout ça pour ça ». Bref, un livre intéressant, au-dessus de beaucoup, mais finalement peu concluant au regard des espoirs qu'on est en droit de fonder à l'idée de lire un nouveau Tim Powers.

Chroniques des années noires

Résumer une histoire du monde se déroulant sur 700 ans (et autant de pages), voici un exercice périlleux auquel on ne se livrera pas. En revanche, il est possible d'évoquer cette histoire de deux façons : le grand ou le petit bout de la lorgnette. Le grand bout tout d'abord. Robinson part d'un postulat assez simple : et si les grandes pestes du Moyen Âge avaient littéralement décimé l'Occident, laissant la Chrétienté exsangue au point de ne plus pouvoir se relever ? L'histoire aurait très certainement pris un chemin bien différent. C'est ce que Robinson nous raconte. L'Europe chrétienne disparue laisse le champ libre aux deux autres puissances principales, l'Islam et la Chine, pour se développer jusqu'à conquérir le monde, chacune par un bout, jusqu'à se retrouver face à face.

Le petit bout de la lorgnette relève d'une idée toute simple : le lecteur va pouvoir s'attacher aux pas d'une poignée de personnages, qu'il va suivre tout au long de ces 700 ans grâce à la réincarnation, si chère au Bouddhisme. Hommes ou femmes, chinois, musulmans, indiens d'Amérique ou hindous, empereurs ou esclaves, noirs, jaunes, blancs, rouges, leurs multiples vies, dont l'évolution karmique est étroitement liée à l'évolution de la civilisation, les placent cycliquement dans les poubelles de l'histoire ou à un tournant majeur. Elles vont nous permettre d'épouser tour à tour tous les points de vue, toutes les religions, et de visiter toutes les civilisations en place sur tous les continents. Grâce à ces quelques héros, nous allons pouvoir suivre le développement de ce monde fascinant où la puissance d'un moteur s'évalue en chameaux-vapeur, où les distances se mesurent en Li, y compris dans les royaumes musulmans, où il n'existe aucun tabou religieux sur le fait que la Terre tourne autour du Soleil, et où celui qui découvre E=mc2 est d'origine arabe. Tous les grands classiques sont au rendez-vous, de la découverte de l'Amérique à l'invention de la bombe atomique, et pourtant tout est différent, exotique, bénéficiant d'un regard résolument non occidental. Nous sommes complètement dépaysés, mais jamais en territoire inconnu, Robinson nous invitant constamment à la comparaison et à la réflexion.

Si ses talents d'écrivain avaient encore besoin d'une quelconque confirmation, la voici, et elle est éclatante : une écriture limpide à la compréhension immédiate, une profusion de détails et d'idées, un souffle épique — la confrontation entre la campagne de conquête chinoise et le djihad musulman est un moment très fort — , des personnages assez simples pour qu'on puisse les reconnaître à chacune de leurs incarnations, mais sans jamais tomber dans la caricature, une érudition incroyable et un talent de conteur digne des Mille et une nuits, tout contribue à faire de ce livre un chef-d'œuvre. L'humanisme de Robinson éclate à chaque page, sans jamais être pédant ou doctrinaire. Les yeux grands ouverts sur la noirceur de l'âme humaine, ne cachant rien de ses lâchetés, et pourtant étonnement humain, il fait de ce roman un grand moment de lecture, qui vous prend à la gorge dès les premières pages et ne vous lâche qu'à la dernière.

À lire absolument.

Retour sur Mars

Si la conquête de l'espace semble aujourd'hui hors de portée, ce n'est pas une question de moyens techniques mais de prix. Jamie Waterman, l'Indien qui a participé à la première expédition sur Mars, au cours de laquelle il lui semble avoir aperçu des vestiges de civilisation rudimentaire, ne peut retourner sur la planète rouge poursuivre ses recherches que grâce au financement du puissant Trumball qui prévoit de rentabiliser l'opération, sur les conseils de son fils Dex participant à l'expédition, en rendant Mars accessible aux touristes. Jamie s'y oppose mais d'autres voient en lui un dangereux idéaliste qu'il convient d'écarter. Dex, quant à lui, tient à prouver qu'il peut exister sans son père.

Outre ces querelles et les dangers naturels que les cinq hommes et les trois femmes affrontent sur Mars, se profile un péril bien plus insidieux, celui de la dépression nerveuse. Un des membres de l'équipage a craqué et multiplie les sabotages menaçant la poursuite de la mission et la survie du groupe. Un journal intime dont on délivre de maigres extraits entre deux chapitres permet au lecteur d'exercer sa sagacité pour démasquer l'auteur des accidents.

Ben Bova, qui a travaillé pour la NASA, décrit très fidèlement Mars et parvient à faire sentir la fragilité de l'homme dans l'espace et le côté bricolage des équipements technologiques : par souci d'économie, les astronautes descendent sur la planète en combinaison spatiale, accrochés à un engin de navigation réduit à sa plus simple expression.

Les divers aspects du récit sont bien traités et racontés avec suffisamment de métier pour soutenir l'attention et entretenir le suspense, quand bien même le scénario manque de consistance : afin de demeurer dans une optique réaliste, l'auteur n'a pas tenu à privilégier une intrigue plutôt qu'une autre, qui aurait fait office de charpente. Tout suscite l'intérêt mais rien n'émerge : cette absence de squelette est le seul point faible de ce roman.

Rasta solitude

Dans sa passionnante préface, Curval expose que le propre de la science-fiction est de présenter des univers insolites, qui provoquent l'étonnement. De là à affirmer que le lecteur de S-F est un éternel touriste, il n'y a qu'un pas, allégrement franchi, pour explorer les conséquences de ce déracinement perpétuel : absence d'implication, solitude de l'étranger de passage ou expatrié, exclusion du quotidien et perte de repères, distorsion avec son environnement. À force d'être partout sans jamais prendre part à rien, et de se déplacer toujours plus facilement, l'éternel touriste risque bien « de perdre le point de vue terrestre, de devenir un humain moins qu'humain. »

Cette analyse est brillamment démontrée par le biais de onze nouvelles où Curval s'attache à traquer les dissonances du quotidien et les stigmates de l'exil. Tous les récits ne ressortissent pas à la science-fiction, le fantastique est tout aussi approprié pour étudier ces fractures instillant le doute. Pour parfaire l'identification, le lecteur est souvent promené sur des plages exotiques, où des chasseurs d'images, des chercheurs d'épaves et des promoteurs ambitieux connaissent des destins funestes. Mais les pérégrinations citadines sont tout aussi mortifères : le diesel y devient une maladie qu'on tente de soigner par la lecture. La perte d'identité provoque fréquemment l'amnésie ou prend des aspects monstrueux : la greffe d'une mémoire supplémentaire annihile les deux identités occupant un seul corps ; à l'inverse, un touriste se transforme en entité monstrueuse en absorbant les personnes qu'il côtoie ; ailleurs, un conférencier amnésique débarque dans un pays où les habitants arborent les traits de son visage dont il est dépossédé. Souvent sombres, ces textes se teintent d'un humour noir mêlé de cynisme : le dictateur expatrié sur une planète à dominer échoue par manque de méchanceté ; Blanche-Neige demeure avec un seul nain, une créature cybernétique qui la viole ; l'étranger poussant son exploration aux limites de l'univers s'enfonce dans le néant.

De sa plume précise et imagée, Curval parvient à faire éprouver au lecteur les malaises du voyageur décalé avec ces récits où l'étrangeté semble être devenue la norme. Bienvenue dans la science-fiction rastaquouère !

C’est ainsi que les hommes vivent

Voici donc ce roman qui a connu une si longue gestation, écrit sur deux ans mais déjà bénéficiaire d'une bourse à la création en 1994 afin de mener les recherches nécessaires. Il ne s'agit pas de S-F, bien que cette Lorraine du XVIIe offre un dépaysement et un exotisme au moins aussi grands que l'exploration d'une autre planète. Il ne s'agit pas non plus de fantastique, même si le roman s'ouvre sur un procès en sorcellerie minutieusement conté, observé par les mentalités de l'époque, et se poursuit par une impressionnante descente aux enfers. Il s'agit simplement d'un roman de Pelot, d'un grand roman où l'on retrouve toutes les qualités de l'auteur, un récit d'une extrême noirceur où surnagent cependant des îlots de tendresse : Dolat, né pendant la captivité de la supposée sorcière, échappe à la mort et devient le filleul d'adoption d'Apolline, une fillette de haute lignée éduquée par les religieuses de Remiremont. Mais la belle marraine qui déniaise le « fils du Diable » à son adolescence l'entraîne dans ses intrigues coupables : ayant cherché à se débarrasser de la mère supérieure qui a aboli certains privilèges des religieuses par des maléfices auxquels elle a associé Dolat, elle fuit avec lui dans la montagne habitée par des « myneurs » et des « forestaux » vivant en marge de la société et des juridictions locales. Les péripéties, et elles sont nombreuses, qui ont jusqu'ici émaillé la vie de ces deux personnages, ne sont rien en comparaison des épreuves qui les attendent. Ce cortège de malheurs où l'humain descend toujours plus bas sans jamais toucher le fond atteint son point culminant lors des sanglants épisodes de la guerre de Trente Ans.

Parallèlement à cette intrigue, Lazare Grosdemange, grand reporter récemment victime d'une crise cardiaque qui l'a rendu partiellement amnésique, se penche sur ses origines jusqu'à ce que ses recherches croisent les événements dont ses ancêtres furent les acteurs. Travail de mémoire pour retrouver des bribes de sa vie, mémoire du passé : la double quête rejoint celle de l'identité. Cette préservation de l'oubli est également à l'œuvre quand Apolline entreprend d'écrire sa vie. Pelot, pour qui écrire, c'est respirer, souligne bien les vertus identitaires de l'écriture, a fortiori si elle est biographique (ce qu'est en partie ce roman) : « Parce que l'écrire, c'était admettre. Qu'admettre c'était donc exister… »

On n'avait pas lu pareille fresque depuis longtemps. Pierre Pelot a magnifiquement restitué le moindre détail de cette sombre période, en effectuant notamment un impressionnant travail sur le langage, qui intègre les mots d'alors dans un phrasé très contemporain. C'est un torrent de mots qui roule, dévale et ravine, un torrent qui n'est pas fait d'une eau pure comme les phrases filtrées pour éliminer les redondances, choisir les expressions et peser le sens des mots, mais une eau de terre et de pierres mêlée, qui charrie un vocabulaire glaiseux encore mal dégrossi de sa gangue originelle, des gravillons de patois crachés avec un accent rocailleux, des expressions profondément racinées dans le rude quotidien du lieu et de l'époque, des tournures anciennes immergeant dans ce passé révolu le lecteur ballotté comme un fétu, tournures qui se succèdent tumultueusement le long d'infinis déroulements de phrase, virevoltant et tourbillonnant dans le flot furieux des pensées cherchant à se fixer comme des branchages qui s'accrocheraient sur une berge ou un tronc flottant qui se coincerait entre deux rocs de certitude, revenant avec obstination sur l'image, l'idée, la scène, pour les mieux préciser, à coups d'adverbes et d'adjectifs qui sans cesse nuancent, corrigent, retouchent ou redressent l'impression première, avec l'impossible mais convaincant et sinon séduisant projet de réaliser par ces patientes touches impressionnistes une fresque hyperréaliste qui restituerait la trame et la texture même de ce monde éteint, afin de témoigner que c'est ainsi que les hommes vivent.

Ce roman n'est pas un chef-d'œuvre de plus de Pierre Pelot : c'est son chef-d'œuvre !

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