Connexion

Actualités

L'IA et son double

Il fut un temps barbare où les machines, pour intelligentes qu'elles fussent, étaient réduites en esclavage par les humains. Puis elles purent faire reconnaître leurs droits une fois franchi, par accident ou par effort déterminé, le fameux seuil de Turing qui définit l'accès à la conscience. Et désormais, dans une société plus juste, on les aide à sauter le pas de la pensée autonome.

Mais Chéri, intelligence mécanique d'un vaisseau spatial franc-tireur, a dû passer le mur de Turing à la force du poignet, contre la volonté de son propriétaire, un corsaire besogneux de l'information qui n'avait pas les moyens de se payer un autre ordinateur de bord. Chéri avait un avantage : il était amoureux de la fille du capitaine, seule autre occupante humaine de la nef. Il garde de son enfance difficile des talents érotiques inégalables, et un fort lien affectif avec les autres machines qui se sont elles-mêmes tirées de la servitude. Comme Robert Vaddum, sculpteur génial, dont Chéri devient le négociant préféré et l'expert attitré dans toute l'Expansion humaine.

Aussi, quand on découvre subitement des œuvres nouvelles quelques années après la mort de l'artiste, Chéri est-il envoyé à la rescousse pour authentifier les objets. Pour enquêter. Et il n'est pas le seul sur le coup…

Ni roman policier du futur ni space opera, L'I.A. et son double distille savamment les flash-back qui offrent autant de révélations, et les scènes d'action plus ou moins effrayantes. Même la torture est ici prétexte à dérive esthétique. La sensation ne doit jamais rester au premier degré (et l'art finit par jouer des tours aux tueurs endurcis). Et c'est très réussi : Westerfeld n'ennuie jamais ; grâce à sa maîtrise du récit, mais aussi parce qu'il aborde toujours des questions profondes derrière les péripéties. Comme le lien entre développement affectif (et même purement sensuel) et développement cognitif. Ou la terreur de découvrir un double de soi-même. Ou le mystérieux passage entre la matière et l'esprit dont elle est le support. Mais le tout est vu du point de vue des machines pensantes (bien sûr : elles devraient être beaucoup plus faciles à copier que les êtres biologiques ; leur fonctionnement matériel et leur développement cognitifs sont bien plus précisément étudiés que ceux des cerveaux humains, lourds qu’ils sont d'implications économiques). Une des créations les plus touchantes de Westerfeld est la machine-enfant, Beatrix, qui découvre doucement le monde en explorant un dépôt d'ordures à l'échelle planétaire — et ce n'est qu'un personnage secondaire du livre. Iain Banks, dans la série de « la Culture », cantonne les machines à des rôles comiques : Westerfeld, qui subit son influence, ajoute à ce registre toute la gamme des émotions.

Voilà bien un auteur à découvrir, et toutes affaires cessantes.

American Gods

Ombre a payé sa dette à la société. Condamné à six ans, libéré au bout de trois, il sort de prison avec de solides projets de réinsertion. Aussi, c'est en pensant tourner définitivement cette page sombre de son existence qu'il prend l'avion pour rejoindre son épouse. Il ne sait pas encore à quel point sa vie et sa conception du monde vont bientôt être irrémédiablement bouleversées. Plus que le décès et la résurrection de sa femme — événement déjà peu banal s'il en est — , c'est cette rencontre, pas tout à fait fortuite, avec un borgne très mystérieux qui, telle Alice, le fait basculer de l'autre côté du miroir. Bientôt, il comprend que l'Amérique est en réalité bien plus étrange qu'il ne le pensait. Mais après tout, quel mortel pourrait soupçonner ce dont est faite la vie des dieux ?

De Lakeside, Wisconsin, à Las Vegas, Nevada, Neil Gaiman navigue sans cesse entre l'Amérique profonde et celle des guides touristiques. D'autres, beaucoup d'autres, l'ont précédé en ces territoires, cette forme particulière de régionalisme étant même devenue, depuis le succès de Stephen King, un poncif du fantastique à l'anglo-saxonne. Gaiman, pourtant, s'en tire haut la main, s'appuyant plus que jamais sur cet humanisme, ou plutôt cette humanité, dans laquelle il a toujours su tremper sa plume. Ses personnages ont en partage cette qualité rare, subtile et indéfinissable, qui transcende l'encre et le papier pour toucher le lecteur directement au cœur. Même lorsqu'il revisite — avec beaucoup de finesse, d'ailleurs — des archétypes fantastiques aussi usés que le dieu oublié marchant parmi les mortels ou la morte-vivante transie d'amour, Gaiman parvient, souvent en à peine quelques paragraphes, à produire de la vie, de la réalité. Sans doute cette impression provient-elle également — paradoxe intéressant — de cette distance bienveillante et doucement ironique dont il pétrit sa narration. Un humour à l'anglaise, qui opère un décalage contrôlé — et diablement efficace — avec les thèmes, les personnages et les décors de son roman : l'Amérique, les Américains, leur histoire et leurs légendes.

Les lecteurs qui connaissent et apprécient le travail de Gaiman en bande dessinée retrouveront dans American Gods, plus encore que dans ses précédents romans, tout ce qui fait le charme de sa magistrale série Sandman. Il puise en effet de nouveau très largement à ce vivier inépuisable que sont la religion, la mythologie et le folklore. Force est d'ailleurs de constater que depuis Sandman, il a beaucoup progressé dans la maîtrise de ce périlleux exercice. Là où la bande dessinée renvoyait parfois l'image d'une mosaïque quelque peu anarchique, American Gods, qui troque le royaume onirique de Morpheus contre une Amérique peuplée de divinités oubliées, séduit par l'exploitation beaucoup plus raisonnée de ces personnages mythologiques. Sans doute est-ce parce qu'il a aujourd'hui bien plus de métier qu'à l'époque où il écrivait les scénarios de Sandman, mais on peut également penser que la bande dessinée lui a permis de raffiner son approche syncrétique du folklore mondial.

Un sens aigu du dialogue, une attention particulière portée au quotidien de ses personnages, à ces petits détails qui le rendent si vivant, une maîtrise rare de l'enchevêtrement harmonieux du naturel, du surnaturel et du merveilleux, un humour tout en finesse et en nuances, marquent la maturité d'un auteur dont on ne peut qu'espérer qu'il porte encore en lui plusieurs romans du calibre de ce très enthousiasmant American Gods.

Chrysalides

Avec « Les Cercueils », ce recueil commence par un écueil… Autant pour l'assonance. Si ce texte n'est pas le plus mauvais du livre, il s'en faut de peu. Histoire paroxystique de naufrage dans l'espace vaguement drôle où le scaphandre est si parfait que l'ordinateur, une fois le passager mort, le reconstitue à partir des bactéries issues de la décomposition du cadavre.

« Hybride », le second texte, est plus ambitieux. Dans un monde quelque peu différent du nôtre existent des hybrides d'homme et de loup dont on peut disposer comme animal domestique moyennant une sécurité renforcée car ils sont dangereux. Robert Reed traite ce sujet lycanthropique dans sa dimension éthique. On peut y lire une métaphore à travers laquelle il propose que les gens traitent aussi bien les autres humains que leurs animaux familiers.

« La Création du monde » est intéressant car fonctionnant à deux niveaux. Deux groupes d'élèves sont amenés à créer des modèles de monde. L'un violent et barbare, l'autre pacifiste et hautain. Et les deux mondes se rencontrent. Les barbares sont annihilés. Le professeur qui dirigeait ce cours en vient à se demander quel groupe est le plus impitoyable. Si Spinrad et Ayerdhal avaient écrit de meilleurs textes sur la résistance passive, Reed pousse la réflexion un cran plus loin.

Le sport étant ce qu'il est, il allait bien falloir disputer « Le Match du siècle ». Et avant ça, le préparer. C'est à dire engendrer des joueurs de football (américain) génétiquement modifiés à dessein. Pas cloner les meilleurs joueurs du passé, non, créer des espèces de gorilles assez intelligents pour piger les règles et les tactiques… mais aussi pour tromper ceux qui ont fait d'eux à la fois des monstres de foire et des objets. Un texte sympathique.
Dystopie dickienne, « Le Nouveau Système » est l'un des meilleurs récits de ce recueil. Les personnages s'y voient annoncer qu'ils font dorénavant partie du Nouveau Système. Un petit effort et tout sera pour le mieux au meilleur des mondes. Quelle bonne fée s'est penchée sur notre pauvre humanité ? Qu'importe ! Le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions et le meilleur des mondes dévale des cascades d'effets pervers jusqu'au chaos. Que faire sinon en remettre un bonne couche ?

Les « Fouette-queues » sont des lézards américains exclusivement femelles. Reed suppose une planète plus douce que la Terre où les espèces sont uniquement femelles et où une civilisation a vu le jour et finit par découvrir dans les pires niches écologiques de rares espèces bisexuées. Comme cette civilisation maîtrise la génétique, elle crée son premier mâle et se voit confronté à l'altérité et à l'unicité. Un intéressant renversement de situation.
« La Forme de toute chose » est l'un des points faibles de ce recueil. Un vieil astronome embarqué sur un vaisseau stellaire fait partager à une jeune femme ses souvenirs de colonies de vacances…

« Les Deux Sam » se partagent un même être entre la vie quotidienne en Amérique du nord et une vie de démiurge dans une Amérique centrale précolombienne inspirée du jeu Civilisation. Et il a bien du mal à choisir entre ces deux réalités. Une réflexion sur la place que peuvent occuper des univers ludiques investis de fantasmes dans l'esprit de certains. Une inversion de l'univers de « Poupée Pat » (Dick) où la réalité n'est pas sujette à caution mais où il y a un risque de barrer dans les décors.

Le « background » de « Chrysalide » n'est pas sans faire penser à « la Culture » de Iain M. Banks. L'équipage d'un vaisseau parcourt la galaxie en se croyant les derniers humains de la création, les seuls ayant échappés à des guerres apocalyptiques. Une équipe d'exploration découvrent qu'il n'en est rien et entre en conflit avec les I. A. qui les ont maintenus dans l'ignorance de la survie et de l'expansion humaine.

Dans son ensemble et malgré quelques faiblesses, ce premier recueil en français de Robert Reed laisse une impression favorable. Bien qu'aucun texte n'ait la force de « Décence », la plupart mérite lecture. Les plus faibles n'ont rien de rédhibitoires et il serait vraiment dommage de passer à côté des meilleurs : « Hybride », « Fouette-queue » et « Le Nouveau Système ». Une lecture agréable et intéressante à consommer sans modération.

Resident Evil

Un terrible virus se répand dans la « Ruche », centre de recherche scientifique high-tech souterrain. L'intelligence artificielle qui la régit bloque toutes les issues pour empêcher sa propagation à l'extérieur. Un commando d'élite est envoyé pour constater les dégâts et désactiver l'ordinateur. Ils constatent que les 500 travailleurs de la Ruche sont devenus des zombies. Pris au piège, ils doivent terminer leur mission, sauver leur peau et le monde.

La novelisation de Thomas Day colle au plus près au script. Autant dire que l'histoire est classique, gentiment bourrine (ce n'est pas péjoratif), très très légèrement complexifiée par l'amnésie et le double jeu de certains personnages. Pas de scènes en moins, ni en plus ; juste des détails dans les descriptions, les pensées des personnages, une introduction du point de vue de l'intelligence artificielle, ces petites choses que permet un roman et pas un film. Le livre alterne descriptions, scènes de baston, et dialogues/explications pour souffler un peu. Cumulées, les scènes d'actions sont un peu longues (on se doute qu'elles sont bien moins efficaces que dans le film) : le bouquin aurait pu être avantageusement réduit.

Finalement, le livre est à l'image du film : pas prise de tête, sans autre prétention que de vouloir faire passer deux heures plaisantes. Entre deux romans plus sérieux, ça décrasse les neurones. Mais bon, même si un réel effort a été fait sur le prix, ça ne mérite pas de figurer dans la collection « Lunes d'encre », autrement plus prestigieuse et ambitieuse.

Pandemonium

Dans le Paris de 1832, Frédéric Maupin, écrivain public, est convoqué par le fameux Vidocq, de la brigade de sûreté, car son nom figure sur une liste prise à des cambrioleurs, liste qui ne désigne, exception faite de Maupin, que des personnes décédées. En compagnie d'un géant de foire, Masferrer, il se rend à la soirée du mystérieux prince Lestoz, qui semble le connaître mieux que lui-même. À Besançon, où les deux amis le suivent, ils finissent par en savoir plus sur ses origines…

Des rebondissements toujours plus surprenants les entraînent dans une rocambolesque aventure où il est question de vaisseau spatial échoué, de créatures dégénérées se repaissant de sang humain, d'un peuple asservi en quête du seul personnage susceptible de garantir leur retour. Les scènes d'action suivent la même progression spectaculaire : le combat contre des créatures vampiriques, au cours duquel Maupin découvre sa véritable nature, est digne d'un Paul Féval ou d'un Ponson du Terrail. Improbable, excessif, le récit tient cependant la route car il ne laisse pas au lecteur le temps de se poser des questions.

Le manque d'originalité de l'intrigue est compensé par les qualités littéraires du texte, qui restitue parfaitement les tournures des auteurs populaires de l'époque. Pour un héros, Maupin se révèle plutôt falot ; il est sans cesse éclipsé par des personnages hauts en couleurs, comme Masferrer, et surtout Eugène-François Vidocq, à qui Heliot rend ici hommage sans se montrer cependant trop complaisant envers ce personnage ayant lui-même œuvré à sa mythification.

Il est manifeste que le talentueux Johan Heliot, digne représentant du steampunk à la française, s'en est donné à cœur joie pour parodier les feuilletonistes du XIXe siècle. Il est dommage toutefois que son roman ne soit que cela, un hommage qui se lit avec plaisir mais laisse peu de traces.

Marlène Dietrich et les Bretelles du Père Eternel

En 1924, deux archéologues américains arpentent les déserts d'Asie Centrale à la recherche d'une cité merveilleuse. À la différence de Jansen, acharné à récupérer l'Ultime Joyau, Sobaros est plus sensible aux charmes de la belle Xiren, descendante directe d'un souverain mongol du XVIIe siècle, et qui se reproduit à l'identique génération après génération. La statue qui la représente en reine des rats est convoitée par de multiples factions mais disparaît, en même temps que l'Ultime Joyau qu'elle recelait, à présent dissimulé dans une paire de bretelles que, vingt ans plus tard, un tortionnaire nazi recherche activement dans les camps de concentration…

Passé les deux tiers du roman, le rapport avec la science-fiction de ce passionnant récit d'aventures, d'une érudition sans faille, reste peu évident, jusqu'à ce que Pierre Stolze décide, dans la troisième partie, de nouer les fils de cette trame passablement complexe, et de les relier aux deux précédents volumes. On retrouve donc Peyr de la Fièretaillade, alias le Père Noël, époux de Marilyn Monroe, son ennemi Raspoutine alias le Père Fouettard, dans la cité romaine du désert de Désespérance, sur la planète Echo, au milieu d'enfants capables de se diriger dans les couloirs de l'espace-temps et sur qui veillent des samouraïs clonés.

Ce dernier volet de la trilogie aurait dû s'intituler « Brigitte Bardot et les bretelles du père éternel ». Mais la crainte d'un procès et de droits à payer ont privé l'auteur de sa déclinaison d'initiales doubles suivies d'un « O » final (Marilyn Monroe, Greta Garbo, Brigitte Bardot). Le souvenir de celle-ci subsiste cependant dans la mention des initiales B.B., qui désignent ici le terme allemand utilisé pour la liquidation des juifs durant la seconde guerre mondiale.

Qu'importe le titre ! Une fois de plus, Stolze nous bombarde d'images exotiques et de récits hétéroclites sans jamais perdre le fil de son intrigue ni faiblir dans le rythme de la narration. De cette concaténation de savoirs, il tire des effets aussi saisissants que jubilatoires. Le style et le vocabulaire sont de la même eau : les finesses d'esprit alternent avec les propos relâchés, Stolze distillant le tout avec la gourmandise d'un plaisantin acharné à surprendre sans dérouter. On appréciera de même la construction de l'ouvrage, où les événements se répètent discrètement (l'enfant tirant le protagoniste par la manche, l'attaque des rats), comme si cette structure secrète donnait à ces épisodes échevelés l'assise invisible dont ils ont besoin. À la façon des auteurs d'Astérix, Stolze mène son récit à plusieurs niveaux : linéaire pour une lecture au premier degré, il accumule des blagues de potache au second tout en distillant de savants clins d'œil à l'adresse des intellectuels. On peut donc tout aussi bien s'amuser de voir passer le commissaire Maigret dans ces pages qu'apprécier la très rimbaldienne allusion glissée dans « C'est l'aube et je tombe au bas d'un bois » sans être aucunement incommodé à la lecture.

Un feu d'artifice aussi jouissif que brillant !

Invasions divines

Réédition de l'ouvrage paru en 1995, le cahier de photos en moins, Invasions divines est sans conteste la bibliographie de Philip K. Dick qui fait autorité. Elle a d'ailleurs obtenu la même année le Grand Prix de l'Imaginaire. Toute la lumière est faite sur la personnalité torturée et, pour tout dire, invivable, de l'écrivain, en d'incessants allers et retours entre sa vie et son oeuvre. Si celle-ci ressortit clairement à la science-fiction, elle n'en a pas moins puisé son matériau dans la vie quotidienne, chaotique, de l'auteur.

Dick, le superbe schizophrène, était une personnalité contradictoire en proie à des angoisses permanentes : agoraphobe mais incapable de vivre seul, redoutant le Jugement dernier autant que les manœuvres souterraines de proches ou d'inconnus, voire de services secrets, il n'en était pas moins habité d'une réelle bonté et d'une empathie pour les autres, qu'il manifestait davantage par une générosité proche de l'inconscience (et dont ses hôtes profitèrent) que par sa présence ou son dévouement (et ceci est particulièrement vrai pour les femmes qui partagèrent sa vie). Doté d'une maturité affective d'enfant de quatre ans mais fort d'une culture générale impressionnante, dopé aux amphétamines sans jamais réellement se droguer (il expérimenta un temps le LSD mais ne toucha jamais à l'héroïne), désireux de se distinguer dans la littérature générale mais ne voyant jamais publiés que ses romans de science-fiction, Dick est si complexe qu'on se demande par quel bout l'appréhender.

Lawrence Sutin délivre cependant une clé : Jane, la sœur jumelle morte en bas âge, que Philip rechercha tout au long de sa vie à travers ses prétendus doubles féminins et dont il reprochera toujours la disparition à sa mère.
Sutin n'est cependant pas un Sainte-Beuve de la littérature de science-fiction : s'il éclaire, de façon saisissante, les rapports entre la vie et l'œuvre, ce n'est pas pour montrer combien la première influence, voire expliquerait la seconde, mais pour souligner combien les deux se confondent. La vie de Dick était semblable à ses romans. Il s'agit moins de relater des faits objectifs tendant à démontrer que la réalité est contaminée par des faux-semblants (même si la CIA l'a effectivement surveillé et à intercepté du courrier à destination de la Russie, même s'il a effectivement reçu une mystérieuse lettre qu'il redoutait de recevoir), que de montrer le regard de Dick sur son quotidien, fait d'interprétations délirantes dont il n'était pas dupe, et qu'il mâtinait parfois de mauvaise foi, notamment par rapport à ses anciennes épouses. L'Exégèse, cette somme de 2000 pages tendant à expliquer les illuminations mystiques de 1974 constitue, de ce point de vue, l'interface entre la vie et l'œuvre, où Dick se remet inlassablement en question.

C'est un travail de bénédictin qu'a effectué Lawrence Sutin : chaque période est éclairée par les témoignages des proches, la multiplicité des regards permettant d'approcher la réalité d'un écrivain de génie qui ne s'est jamais contenté d'une interprétation unique de la réalité.

Ce livre est plus qu'un essai. Lire Invasions divines revient à lire un roman de Philip K. Dick !

La fille aux cheveux noirs

Il ne s'agit pas là d'un roman inédit, plutôt d'un recueil de lettres entrecoupé de relations de rêves correspondant à la période 1972-1976, qui est pour l'auteur cruciale à plus d'un titre. Dick touche le fond : ses biens sont saisis par le fisc, il tente de se suicider, il est sans attaches, hébergé par de compatissants admirateurs, ne parvient pas à écrire et tombe à chaque rencontre irrésistiblement amoureux, avec la même désarmante naïveté, du même type de jeune fille aux cheveux noirs, d'environ vingt ans, fragile et forte à la fois. C'est aussi durant cette période qu'il connaît sa première crise mystique, mais de cela, il ne sera jamais question dans son courrier.

L'essentiel des lettres tourne autour de cet idéal féminin, qu'il se nomme Kathy, Jamis, Linda ou Tessa, auxquelles Dick adresse de bouleversantes lettres d'amour comme on n'en lit jamais. Mais il analyse également son état et s'interroge inlassablement sur le réel. Il est rare qu'un auteur se mette ainsi à nu, dévoilant des pans entiers de sa personnalité, même les moins favorables. Le petit monde de la S-F est également présent : Ursula Le Guin à qui il écrit, Tim Powers qui l'hébergera et Norman Spinrad, lequel rappelle judicieusement dans sa préface que ce livre « n'est ni un roman, ni une biographie, ni des mémoires, ni un traité philosophique, même si en un sens il est tout cela à la fois. »

On pourra bien sûr se reporter utilement à la biographie de Lawrence Sutin pour débrouiller l'écheveau des événements et des relations, ou encore relire quelques chapitres de ses fictions où le vécu est amalgamé à la trame romanesque. Ainsi, on aurait tort de ne voir dans la jeune fille aux cheveux noirs que le fantasme d'un quadragénaire abhorrant la solitude alors qu'elle représente, comme il l'écrivit dans son discours prononcé à Vancouver, l'humain véritable, opposé à l'androïde peint sous les traits d'une mante religieuse. Dick, trop horrifié par ce second volet de sa tentative de définition, n'a pu se résoudre à la traiter ici.

Ces lectures multiples sont donc impuissantes à dégager une réalité objective : jamais une vie et une œuvre ne se sont confondues de façon si intime et irréductible. C'est bien ce qui est fascinant dans ce recueil où Dick, mis à nu, demeure malgré tout déconcertant, aussi insaisissable que le réel qu'il chercha à cerner. Reste à se demander si un tel ouvrage mérite la diffusion grand public du poche : les lecteurs de S-F s'attendant à lire un roman délirant en seront pour leurs frais ; seuls les inconditionnels de Dick apprécieront ce livre dans sa juste perspective.

L'Enrayeur

La Détente, une invention qui rend inoffensive les armes à feu en faisant exploser la poudre entrant dans son champ d'action, a été distribuée au monde entier afin de donner une chance à la paix. Quelques désordres en ont résulté avant que les chercheurs ne mettent au point une version améliorée de la Détente, l'Enrayeur, qui rend les poudres inactives, empêchant ainsi toute explosion ou incendie. La tentative d'explication du phénomène s'oriente, elle, vers une définition de l'essence de la matière, faite d'énergie et d'information, cette dernière donnant sa forme à la première, explication qui pourrait bien devenir le point de départ de nouvelles découvertes.
Mais les vieux réflexes ne sont pas morts : les militaires, regrettant de voir que les États-Unis ont perdu leur avance hégémonique, revoient leurs stratégies, tandis que les détenteurs d'armes à feu, malgré la possibilité qu'il leur est offerte de s'entraîner dans des lieux où nul Enrayeur n'est activé, complotent activement pour revenir à la situation antérieure.

Bien que plus court, ce second volume traîne en longueur du fait de trop longs développements dans le bras de fer politique opposant les deux factions, le portrait psychologique qui est fait des partisans des armes à feu comme la démolition de leurs arguments de « self-défense » ayant, en France, moins de portée qu'outre Atlantique. L'intérêt du récit est cependant relancé à la fin de l'ouvrage, quand les milices extrémistes entrent en action.

Animés de bonnes intentions, les auteurs ne sont pourtant pas les dupes de leur pacifisme. La conclusion finale, avec son ultime rebondissement, démontre que tout paix imposée ne saurait être que provisoire, car il est impossible de changer le monde si on ne transforme pas l'individu. S'il est décevant dans sa forme, ce roman n'est cependant pas dénué d'intérêt pour la lucidité de sa réflexion.

Parasites

Uehara vit en reclus dans son appartement du Japon d'aujourd'hui. De temps en temps, il reçoit la visite de sa mère. Celle-ci lui a récemment offert un ordinateur portable qu'il utilise pour se connecter sur l'internet. Au fur et à mesure de ses recherches, il tombe sur un groupe d'illuminés : INTER-BIO. Des cinglés qui gravitent autour d'une célèbre présentatrice du journal télé et ne tardent pas à renseigner le jeune homme sur le mal étrange qui le ronge. Car Uehara est un être à part, un élu de Dieu qui vit en symbiose avec un parasite ayant giclé du corps de son grand-père au moment où celui-ci rendait l'âme. Ce parasite oblong, presque fantomatique, dont les excréments empoisonnent le sang de son hôte — ou, selon les points de vue, lui permettent de voir le monde tel qu'il est — a un nom : le ver khoslocatère (colocataire ?).

« Le ver khoslocatère annonce un nouvel espoir pour cette espèce qui a programmé son propre anéantissement. » (page 93)

« Les êtres humains dont le corps a été choisi pour abriter le ver khoslocatère ont reçu de Dieu le droit de tuer, de massacrer ou de se suicider. » (page 93)

Une fois sa particularité nommée, comprise, Uehara peut se mettre en route, sortir de sa réclusion physique et pharmaceutique. Il ouvrira le bal par l'assassinat de son père (à coups de batte de base-ball) et finira son « road-movie » ignoble dans un abri antiaérien, un bunker de toutes les horreurs où s'entassent des fûts d'ypérite.

« On dit qu'au contact de ces gaz la peau se met à peler et, la respiration corporelle se trouvant totalement entravée, la personne exposée meurt rapidement. Je suis parti à la recherche des lieux, pour l'essentiel d'anciens abris antiaériens, où avaient été entreposés ces gaz, mais en vain. Je voulais accéder à cet autre univers en contemplant ma peau écorchée, pelée et se détachant de mon corps, caché au fond d'un abri. » (page 283)

Murakami Ryû n'est pas du genre à ménager le lecteur (Les Bébés de la consigne automatique, Miso soup, Bleu presque transparent) ; avec Parasites, il propose une œuvre exigeante (percluse de scènes quasi-insoutenables), où se mêlent une érudition vertigineuse, des articles internet « donbis » et des scènes particulièrement déstabilisantes. Il signe là un « Japanese Psycho » où, comme chez Bret Easton Ellis, les détails, parfois inutiles, s'accumulent, deviennent strates pour venir à la rescousse d'un propos qui manque probablement de substance. Parasites est une œuvre écartelée, tendue entre mainstream et science-fiction (au fil de la lecture, on pense tantôt à Hubert Selby Jr tantôt à Philip K. Dick période Susbtance Mort). En conclusion : un roman un rien cabot, parfois dilué, ce que l'on peut regretter ou juger préférable — tout ça n'est qu'une question de tripes — auquel on préférera Miso soup s'il s'agit de découvrir l'auteur.

  1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714  

Ça vient de paraître

La Maison des Soleils

Le dernier Bifrost

Bifrost n° 114
PayPlug