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Les Derniers jours des fauves

France, maintenant. Ou presque. Élue en 2017, la présidente de la République Nathalie Séchard, fatiguée par quatre ans de mandat, décide, à un an de la prochaine élection, de ne pas se représenter. Son forfait volontaire met en branle une guerre de succession qui ne sera ni fair-play, ni même compatible avec l’État de droit.

Une présidente, en rupture de ban avec la gauche dont elle est issue, élue à la surprise générale en 2017 sur une promesse de dépassement des clivages traditionnels de la vie politique française. Une pandémie. Des gilets jaunes. Des antivax. Un réchauffement clima­tique. Contrairement à l’habitude, toute ressemblance avec des faits ou personnages réels n’est ici pas fortuite. Les Derniers jours des fauves est une très légère uchronie dont le point de divergence se situe dans l’absence de Macron pour la course présidentielle, « elle apprend, par la bande, qu’elle a grillé la politesse à un jeune mec arrogant qui avait eu la même idée qu’elle, la même analyse de la situation. C’est le secrétaire gé­néral adjoint de l’Élysée. Dépité, le type a démissionné de son poste et a rejoint la banque d’af­faires d’où il venait ». Le reste de l’histoire politique et sociale est identique en pire. Car ici, tout est plus. La pandémie tue plus. Le confinement, plus long, est plus rigoureux. Les affrontements GJ/FDO font des morts. La canicule tue beaucoup. La sécheresse impose de drasti­ques restrictions dans l’usage de l’eau. Et surtout, deuxième différence capitale, Séchard a nommé (« jambe droite ») un ministre de l’intérieur, Beauséant, qui est un archétype du gaulliste modèle SAC, ex-barbouzard, adepte des dossiers sales et des coups tordus, aimé des militaires et les ai­mant en retour. Et voilà que l’homme se sent pousser des ailes, et qu’il décide de prendre le taureau par les cornes pour assurer son élection en 2022. Quitte à comploter… et à tuer.

Jérôme Leroy retrouve dans ce roman le monde politique fait de cynisme et de désil­lusions qu’il avait dessiné dans Le Bloc en 2011. Et si les Dorgelles, la famille de politiciens d’extrême-droite à l’origine du Bloc, est présente ici en fond, c’est surtout aux ma­nigances à l’intérieur (doublement) même du pouvoir que s’intéresse l’auteur, tant il est vrai qu’avec des républicains tels que Beauséant, il n’y a pas besoin de vrais fascistes.

C’est toute la France contemporaine qui est dans Les Derniers jours des fauves, et ce n’est pas beau à voir. Chaînes d’info continue servant la soupe aux extrêmes, groupes alter plus ou moins violents donnant plus dans l’agitprop que dans toute autre chose, complotistes actifs et téléguidés, impossibilité de gouverner un peuple dont chaque membre se voit en État souverain, difficulté des politiques à avoir prise sur un réel toujours plus complexe qui les oblige à s’engluer dans des compromis qui ne les satisfont pas plus que leur électeurs, cynisme qu’impose la lutte électorale, haine hideuse et violence endémique dans un monde contemporain que toute civilité paraît avoir déserté.

Dans la veine d’un Manchette, Leroy, qui manie aussi sa plume comme un scalpel, décrit en forçant tout juste le trait le mon­de peu ragoûtant qui est le nôtre. Il le fait avec une justesse de ton impressionnante. Ses personnages et leur expression sont justes, leurs motivations compréhensibles et cohérentes. Chacun est longuement croqué, rendu au lecteur avec ses mots, ses attitudes, son histoire, ses certitudes et ses pulsions. On ne peut croire que Leroy aime tous ses personnages, mais tous l’intéressent car tous sont humains. On sent clairement en revanche que l’auteur aime les territoires qu’il décrit longuement avec aménité, la France des petites villes, des régions, des lieux dont la modernité s’est détournée.

Leroy est dur avec son monde et avec ses créations car le nôtre dont il est le reflet l’est aussi. Il est peut-être désespéré, mélancolique au moins d’un mode de vie et d’un ordre politique (organisateur du monde) maintenant éteints, inquiet sûrement de ce dont ce nouveau monde lui semble gros.

Juste, ironique, n’hésitant pas à aller là où, dans son camp, on ne va pas, jamais mièvre ni pusillanime (c’est devenu rare), Leroy offre avec Les Derniers jours des fauves un grand roman contemporain. À travers la mise en exergue des décisions que la situation a imposées à Séchard et des dérives putschistes de Beauséant auxquelles ne s’op­posent que de pusillanimes démocrates ou d’inoffensifs excités, c’est un cri d’alarme pour les libertés que pousse Leroy – l’épigraphe du très libéral François Sureau, auteur du pamphlet Sans la liberté, ne laissait dès l’abord guère de doute sur la question.

Widowland

Lors de la Seconde Guerre mondiale, Churchill a échoué à imposer ses vues à la classe politique anglaise, et l’aristocratie britannique a préféré pactiser avec l’Allemagne pour éviter l’affrontement militaire. Les États-Unis ne sont pas entrés en guerre et le pacte germano-soviétique n’a pas été rompu. Le Reich, après son triomphe, a placé le Royaume-Uni sous protectorat. Le peuple anglais subit la propagande et la privation de libertés avec son flegme emblématique. Le roi George VI, sa famille et nombre de membres de la royauté anglaise ayant trépassé au moment opportun, Édouard VIII et son épouse Wallis ont accédé au trône et, en 1953, les festivités de leur couronnement officiel approchent. Le pouvoir, en réalité, est exercé par le Protecteur Alfred Rosenberg, l’un des plus anciens compagnons de route du Leader, Adolf Hitler. Rosenberg, bien décidé à faire de l’Angleterre un modèle de société parfaite, impose ses lois drastiques : contrôle total de l’information, absence de contact avec l’extérieur, interdiction de se cultiver ou de penser par soi-même, normes et hiérarchies sociales strictes corrélées à des menaces de déclassement, surveillance et délation des citoyens par les citoyens, police toute puissante chargée de faire respecter l’ordre établi. Et comme le pays compte à présent deux femmes pour chaque homme – la guerre et la résistance à l’Alliance ont décimé les rangs des jeunes hommes –, ces dernières subissent de plein fouet une classification en fonction de leurs caractéristiques génétiques et familiales qui génère des droits plus ou moins nombreux. Certaines catégories se trouvent même affublées d’un surnom inspiré par une femme ayant marqué la vie du Leader. Les femmes de l’élite, destinées à épouser la crème du royaume, sont appelées Geli, hommage à la nièce adorée du Leader (qui, rappelons-le, s’est suicidée pour se libérer de l’emprise de ce dernier). Les Klara (de la mère du Leader) sont les mères de la Patrie, priées de fournir quatre enfants minimum. Les Paula (d’après la sœur de Hitler) sont enseignantes ou infirmières. En descendant l’échelle sociale, on trouve les professions subalternes (Magda), puis le personnel de maison (Gretl), et une infinité d’autres désignation jusqu’au bas de la hiérarchie et ses Frieda (pour Friedhöfefrauen, littéralement « femmes cimetières »). Ces veuves et vieilles filles, sans mari à servir ni enfant à élever, réputées inutiles, survivent dans des quartiers miséreux de banlieue appelés Widowland.

Rose Ransom, une Geli bien intégrée malgré une liaison avec son supérieur, un homme marié, travaille pour le ministère de la Culture, où elle rend les classiques anglais plus conformes aux principes de la société nazie, non sans cacher les effets que cette littérature produit sur elle.

Les préparatifs du couronnement et la visite de Hitler, imminente, occupent les esprits. Sur les murs de la ville d’Oxford, lieu de la cérémonie, apparaissent des citations subversives issues d’œuvres censurées. Rose est envoyée enquêter dans le Widowland, puisque la Gestapo peine à y dénicher les séditieuses autrices de ces graffitis. De parcours initiatique dans une dystopie uchronique, le roman bascule dans un thriller non dénué de quelques facilités (comme un interrogatoire bien trop gentillet au regard de l’atmosphère délétère ambiante).

Widowland met en lumière le pouvoir subversif de la littérature, une arme puissante pour lutter contre la tyrannie et l’oppression, en particulier lorsqu’elle est maniée par les plus opprimées. S’il ne révolutionne pas le genre – on pensera, entre autres, à La Servante écarlate ou à Fatherland — il remplit son office et nous rappelle combien les femmes qui lisent sont dangereuses…

Les Filles d'Égalie

En Égalie, les femmes détiennent le pouvoir politique, économique et social. Et parce qu’elles procréent, elles bénéficient, en outre, de privilèges importants. On attend donc des hommes qu’ils soient coquets, prennent soin du foyer et élèvent les enfants avec amour et abnégation. Bigoudis dans la barbe, postiches pour cacher un début de calvitie, chasse impitoyable aux poils partout ailleurs et soutien-verge malcommode constituent la meilleure chance pour eux de signer un pacte protège-paternité par lequel une fem­me leur apportera toute la sécurité dont ils ont besoin. Les moins chanceux sont envoyés dans les mines de Phallustrie pour une courte existence de labeur. Le matriarcat, implanté depuis des lustres, a totalement remodelé la langue et sa grammaire : « garses » et son corollaire masculin « garsons », « elle était évident que… », « êtres fumains »… Il con­vient donc d’utiliser le féminin, considéré comme la forme neutre, pour les termes susceptibles de s’appliquer aux hommes (les « gentes » plutôt que les gens, par exemple). Le masculin se retrouve invisibilisé. La traduction de Jean-Baptiste Coursaud se révèle admirable de cohérence et semble totalement « naturelle » alors même qu’il n’y a rien de naturel dans la hiérarchie des sexes.

Petronius, âgé de quinze ans, ne répond pas aux canons de beauté de son époque. Grand, mince, anguleux, il rêve de de­venir « marine-pêcheuse », un métier bien trop dangereux pour un homme. Il a la chance d’être bien né. Sa mère, la directrice Brame, préside le Directriçoire de la Société coopérative d’État pendant que son époux, Kristof­fer, s’occupe de leurs deux en­fants tout en rêvant à la carrière « d’ingénieuse » qu’il n’a pas pu mener. Mais s’il rate son bal des débutants et ne parvient pas à se trouver une protectrice, Petro­nius risque de finir vieux « garson », comme mademoiseau Tapinois, sa « professeuse ».

Roman d’initiation, Les Filles d’Égalie met en lumière la multitude des oppressions que subit Petronius : sexisme ordinaire, stéréotypes de genre, coups quand il dépas­se les bornes pour sa compagne, jusqu’au viol collectif puisqu’il est dangereux de se balader la nuit, qu’une femme est une femme, et qu’elle a des besoins qu’elle doit assouvir. Avec le parcours de Petronius vers l’émancipation par le militantisme masculiniste, Gerd Brantenberg nous invite à réfléchir, en miroir, à notre propre société. Le renversement des normes patriarcales et les rapports de pouvoirs mis en scènes dans cette fable politique font tout autant rire que grincer des dents. Le procédé peut sembler facile, mais l’exécution l’est nettement moins et, au jeu de la satire, Gerd Bran­tenberg gagne avec maestria.

Le roman, traduit avec succès en Suède, en Allemagne, au Danemark, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Espagne, en Italie, en Finlande et en Corée du Sud, est considéré comme un classique de la littérature féministe. Il est permis de se demander pourquoi il n’arrive que quarante-cinq ans plus tard dans le pays des droits de l’homme — louées soient les éditions Zulma et leur ligne éditoriale pour cette traduction. Après lecture, un constat s’impose : le texte est toujours furi­eusement d’actualité sur nom­bre de points soulevés, malgré les luttes féministes. Et parce qu’aucune forme de justice n’est définitivement acquise, la lecture des Filles d’Égalie se révèle indispensable.

Un pays de fantômes

Anarchisme. Un terme qui éveille bien des fantasmes, mais reste assez flou pour la plupart. Justement, Margaret Killjoy nous propose un voyage en pays d’anarchismes. Histoire de découvrir, de l’intérieur, les modes de fonctionnement de ces groupes, ces communautés, ces villes. Évidemment, ne s’agis­sant pas ici d’un essai, mais bien d’un roman, un récit illustre le propos. Journaliste, Dimos Horacki a écrit un article ayant déplu en haut lieu : le voilà désormais relégué aux rubri­ques sans intérêt et sans enjeu. Or, voici qu’on lui offre une chance de réhabilitation : concocter un portrait laudateur du général Dolan Wilder, actuellement en mission dans les Cerracs. En effet, l’empire borolien brule de mettre la main sur les richesses cachées au sein des montagnes de cette région. Ainsi, histoire de s’assurer le soutien de son opinion publique, mène-t-il une campagne de propagande à laquelle Dimos va participer, contraint et forcé. Jusqu’à ce que sur place, les choses dérapent et que Dimos se retrouve prisonnier de l’ennemi. De déplacement en déplacement, de rencontre en rencontre, il découvre un autre type de société et se familiarise avec le mode de fonctionnement de ces groupes qui refusent le pouvoir central…

Margaret Killjoy est habile. L’irruption d’un naïf, d’un candide venu d’une société où les dirigeants tout puissants ne souffrent aucune contestation, permet au lecteur de faire un voyage tout en nuance à travers les méandres de la pensée anarchiste. Ici, point de manichéisme stérile. Si certains personnages proclament haut et fort leurs idéaux et leur mépris de ceux des autres, ils sont vite contre­balancés par divers points de vue bien différents. L’autrice évite les clichés stéréotypés, et propose une vision nuancée de ce mode de vie. Ainsi, on s’aperçoit que si les prises de décision sont parfois rapides, la plupart du temps elles s’avèrent le fruit d’un processus long, voire pénible, chacun étant libre de donner son point de vue – et ne s’en prive pas. Tel est le prix à payer pour un monde plus juste et un respect du plus grand nombre. Cependant, aucun des groupes que rencontre Dimos ne propose de modèle idéal. On découvre toujours un travers, un problème qui grippe la machine. D’ailleurs, les dissensions sont nombreuses et les com­munautés peuvent se séparer pour former de nouvelles unités plus petites, mais plus homogènes. Le journaliste, tel un explorateur en contrée lointaine et étrangère, compare et évalue, résiste et adhère. Là aussi, l’autrice fait preuve de finesse dans l’évocation des sentiments et pensées de Dimos : son chaos intérieur fait écho aux bouleversements du monde qui l’entoure. De fait, libre au lecteur de déployer sa propre opinion quant à cette vision sociétale que Margaret Killjoy connaît bien, vivant elle-même dans une communauté autonome des Appalaches.

Un pays de fantômes est un roman surprenant car à rebours de quantité d’œuvres aux idées bien tranchées et/ou pétries de désespoir, un récit aussi rythmé qu’intelligent qui questionne et qui, mais oui, fait montre d’espérance. Voilà qui fait un bien fou en ces temps troublés.

Second Œkumène

L’empereur dirigeant le vaste empire humain connu sous le nom de Second Œkumène est proche de la fin. Malgré les traitements de longévité réservés à lui seul, son règne n’en finit pas de s’achever. Les prétendants montrent les dents, les planètes éloignées rêvent de sécession et la loi du plus fort semble devoir l’emporter définitivement. Dans ce maelström, plusieurs figures émer­gent. Dahl Einar, ayant échappé de justesse à des assassins envoyés par Wallace, candidat à la régence. Il va devoir se cacher sous de fausses identités, dans des endroits de plus en plus éloignés de la capitale. Il finit par ren­contrer Anya, jeune alter (humains dotés de capacités psychiques supérieu­res, allant de la télépathie à la manipulation mentale) aux pouvoirs phénoménaux. Ensemble, ils tentent de sauver ceux qui les ont ac­cueillis dans leur fuite face aux autorités. Car les alter sont recherchés : l’empire ne les accepte que comme outils, les réduisant en esclavage afin d’exploiter leurs facultés. Les alter dont le talent est insuffisant ou inutile sont éliminés sans scrupule. Ce qui ne gêne guère la population, qui les déteste – les lynchages sont monnaie courante. Du côté du pouvoir, l’amiral MacGregor tente pour sa part de sauver les meubles. Issu des quartiers po­pulaires, de fait haï par ses collègues venus des rangs de la noblesse, il est porté par une idée forte de l’Empire et souhaite le protéger des influences néfastes – tout en restant en vie. Enfin, une troisième force irrigue le conflit : l’église. Pour laquelle les temps sont durs. Il faut donc resserrer la vis et faire un exemple avec le procès d’alter, considérés comme des créatures du diable…

John Crossford (d’aucuns disent que Ber­trand Passegué, ancien du Fleuve Noir réédité chez Critic, se cache derrière ce pseudonyme) propose avec ce Second Œkumène une série efficace et sans temps mort. En cinq tomes prévus (le dernier étant annoncé pour novembre 2023), il offre une saga distrayante et addictive – à défaut d’être originale. Car les clichés sont nombreux et les personnages volontiers schématiques. Mais le résultat est là, et c’est bien l’essentiel : rebondissements nombreux, mécanique narrative bien huilée, personnages caractérisés et attachants. La science n’est qu’un implicite connexe. Les déplacements s’effectuent par hyperespace : aucun détail sur le pourquoi du comment. Pareil quand apparaissent des IA aux pouvoirs stu­péfiants : la « magie » du génie d’un savant aidé de machines très en avance sur leur temps. Point barre. De quoi faire se dresser les cheveux sur la tête des puristes de hard science. De quoi ravir le lecteur désireux de vivre un bon moment sans prise de tête. Pour qui rêve d’aventures dans les étoiles, de chevaliers des temps modernes, d’ennemis fourbes et cruels à combattre jusqu’à la mort, Second Œkumène fait le job.

Composite

Notre société est fracturée. Chacun se replie dans son coin, espérant le meilleur, craignant le pire, regardant les autres groupes comme des ennemis potentiels. Les écarts se creusent, les tensions s’avivent. Olivier Paquet observe cette déliquescence et tente d’y ap­porter une réponse. À travers une enquête policière qui sert de prétexte, il décrit les différences qui s’exacerbent et leurs conséquences délétères. Esther est archécologiste : son métier con­siste à recréer des paysages en essayant de revenir à un avant détruit. Pour cela, elle compulse toutes les images des particuliers stockées dans les clouds afin de retrouver le plus fidèlement possible l’état d’esprit des lieux avant les modernisations jugées à présent destructrices. Un souci du détail dans l’image qui lui permet de remarquer qu’on lui a dérobé quelque chose. Un jour, en effet, elle s’aperçoit qu’une photographie conservée dans son propre espace numérique a été modifiée. Pas beaucoup. Mais juste ce qu’il faut pour altérer ses souvenirs. Et, chose plus étonnante encore, modifier son caractère. Et elle n’est pas la seule. Un policier au lourd passé subit une altération identique. Ensemble, ils partent en quête de l’auteur de ces larcins. Et tentent de comprendre son but…

Au cours de leurs tribulations, ils rencontrent un influenceur aigri aux propos violents et misogynes. Mais aussi la sœur de la première ministre, une informaticienne de génie, certes, mais vivant complètement isolée du reste du monde. Et, en fond sonore, les violences urbaines qui se multiplient. Car un certain D. est apparu sur les réseaux sociaux et il attise les colères des foulards blancs. Ces groupes de contestataires manifestent tous les week-ends. Et avec l’insatisfaction, la violence progresse, contraignant toutes les grandes villes à se préparer aux débordements… Jusqu’à où ? Et qui est derrière tout cela ?

Olivier Paquet mêle quantité des thèmes ayant bouleversé nos vies ces derniers mois : le covid, les gilets jaunes, l’émergence en France des QAnon (le D. rappelle le Q. À la base de ce « mouvement »). Il agrège ces perturbations, leur donne presque une logique commune (mais sans aller dans les théories complotistes : il se montre plus fin, largement), comme d’autres, pour examiner l’échec apparent du vivre ensemble actuel. Et il propose une solution, hélas impossible à réaliser techniquement parlant. Et peut-être n’est-elle pas souhaitable. Sans trop divulgâcher, les I.A. seraient de la partie. C’est d’ailleurs là l’unique versant SF de ce roman, qui est avant tout un portrait réussi, mais peu réjouissant, de là où nous vivons, de ceux avec qui nous vivons. De chacun d’entre nous, en som­me. Un constat brutal mais réaliste. Le ton reste malgré tout optimiste ; on aimerait l’être égale­ment. Avec Composite, Olivier Paquet a su humer l’air du temps et dresser un panorama sans appel de l’impasse où nous nous trouvons. Verrons-nous, comme lui, le bout du tunnel ?

La Cité des nuages et des oiseaux

Le livre relie passé, présent et futur ; un objet puissant, capable d’enchanter les gens, et même de sauver des personnes. En tout cas, tel est celui qui sert de fil rouge à La Cité des nuages et des oiseaux, d’An­thony Doerr. Des scientifiques ont en effet retrouvé un ancien manuscrit grec en piteux état, signé Antoine Diogène, et narrant les aventures d’un homme voulant devenir oiseau pour atteindre une cité céleste merveilleuse. Comme dans L’Âne d’or d’Apulée (qui sert de modèle à l’auteur américain), le protagoniste, suite à une erreur, se transforme en âne et voyage à travers le monde, voire les mondes, puisqu’il s’approche de la Lune afin d’annuler le sortilège. Découpée en 24 feuillets, une par lettre de l’alphabet grec, cette histoire sert de trait commun aux personnages du roman. Au XVe siècle, Anna et Omeir, deux jeunes gens, sont dans des camps opposés. L’une vit dans Constantinople assiégée par les armées du sultan, l’autre est enrôlé de force dans lesdites armées. Au milieu du XXe siècle, Zeno tente de se construire, orphelin homosexuel dans des États-Unis puritains et en pleine guerre de Corée. Au XXIe siècle, Zeymour, jeune homme autiste vivant seul avec sa mère épuisée par ses multiples em­plois, trouve le réconfort dans la nature et, surtout, le spectacle d’une chouette cendrée. Mais l’habitat de son unique amie est soudain menacé par des constructions, et tout l’univers du garçon s’en trouve bouleversé. Enfin, dans un siècle à venir, Konstance vit dans un vaisseau spatial lancé en direction d’une lointaine planète avec quelques autres représentants choisis de l’espèce humaine.

Aucun lien apparent entre tous ces personnages. Ce dont on se moque, même si on se doute que tous vont être reliés à un moment ou à un autre. L’immense talent de l’auteur est de nous les rendre très vite présents et indispensables. Anthony Doerr connaît les détours de l’esprit. Il en sait les forces et les faiblesses. Connaît la valeur d’un regard. Dès Le Nom des coquillages, son premier re­cueil (VF en 2002), l’auteur a montré sa ca­pacité à rendre vivants des êtres de papier en quelques lignes. Il a aussi très tôt compris la puissance des paysages, qui n’ont nul be­soin d’être spectaculaires pour influencer les vies de ceux qui les habitent. Dans La Cité des nuages…, ils imprègnent chaque phrase de leur présence, et les histoires des différents personnages sont un régal. Les pages se tournent à la vitesse de l’éclair. On pourrait dire que c’est déjà beaucoup.

Or, ce n’est pas tout. Ce récit est d’abord une déclaration d’amour aux livres. Tout en lui démontre la nécessité de la littérature et de sa transmission. Certains y puisent la force de tenir face aux violences de la vie ; d’autres croient en la magie des mots, littéralement ; d’autres encore pensent que les ouvrages sont source de liberté, voire de lien entre les gens, malgré les différences d’âge ou de classe sociale. Les récits sont universels et sont à même de toucher n’importe qui. Un beau message pour une belle histoire, émouvante et forte. Du sens dans un monde en perdition. Une lueur d’espoir dans les ténèbres.

De la littérature, en somme.

Le Dixième vaisseau

Futur lointain. L’humanité s’est répandue dans la galaxie en colonisant agressivement l’ensemble des planètes habitables et en sou­mettant par la force les espèces intelligentes rencontrées. Quand bien même elle dispose d’une technologie permettant de réaliser des sauts dans l’espace-temps pour contourner l’impossibilité physique du voyage supraluminique, son expansion s’est jusqu’ici limitée à la Voie lactée. Les autres galaxies, trop lointaines, restent inaccessibles. Mais voilà qu’un signal provenant de la galaxie du Triangle est capté et indique l’existence d’une intelligence. Plusieurs vaisseaux de dernière génération, généreusement mi­litarisés, sont envoyés en explo­ration, mais tous disparaissent sans donner de nouvelles. Le Conseil Supérieur de l’Humanité change alors de stratégie et dé­cide d’envoyer un dixième vais­seau, à l’équipage constitué d’une bande de renégats, en mis­sion suicide. Une cohorte dirigée par le capitaine Livio Squirell, contrebandier talentueux, qui a le choix entre ça ou passer le reste de son existence en prison. Flogg, jeune mécanospace, accepte elle aussi de partir afin d’échapper à la planète pourrie sur laquelle elle se retrouve échouée et sans le sou. Ainsi est-ce une quarantaine d’humains et d’extraterrestres qui embarquent sur l’Esmerillo, vieux rafiot rafistolé mais rapide et fiable, aidé de l’intelligence artificielle Solilla. De multiples conflits vont éclater à bord, et la présence d’un saboteur va mettre en danger la mission. Livio, Flogg et Solilla de­vront ensemble relever de nombreux défis pour atteindre leur objectif et découvrir qui se cache derrière les mystérieux signaux.

Après Les Oubliés de l’Amas de Floriane Soulas, publié en octobre 2021, la collection dédiée à la science-fiction « adulte » chez Scrineo s’offre un Pierre Bordage pour son deuxième titre. On ne va pas se mentir, ce n’est pas une réussite. Le Dixième vaisseau est un roman jeunesse au ton consensuel inspiré par les productions anglosaxon­nes récentes dans le domaine du space opera, entre Becky Chambers (L’Espace d’un an) et Gareth L. Powell (Braises de guerre), et au scénario simpliste, convenu, cousu de fils blancs, empli de trous béants. Trop inspiré pour présenter la moindre originalité – on ne cesse de vouloir hurler les noms de Kor­ben Dallas et de Leeloo, personnages prin­cipaux du film Le Cinquième élément de Luc Besson (1997) à mesure qu’avance l’histoire de Livio et Flogg –, le roman n’est sauvé que par le talent d’écriture du vieux routard de la SF française. En lisant Le Dixième vaisseau, on ne peut toutefois s’empêcher de penser que Pierre Bordage a délaissé l’art de la composition des bonnes histoires au profit du récit d’aventure mal ficelé pour jeunes lecteurs peu regardants. Quel dommage ! De la part d’un auteur de ce calibre, on attendait mieux que le présent récit – qu’on s’empressera d’oublier.

Dévolution

Le pitch n’était pourtant pas si mauvais. De riches Occidentaux écolos décident de quitter la ville bruyante et furieuse pour se réfugier à Greenloop, un havre de paix high-tech au beau milieu de la forêt américaine. L’objectif : une existence communautaire en harmonie avec la nature sauvage ; vivre sainement et sereinement selon les principes du développement personnel et du wifi. Mais une force brutale – une horde de Yétis affamés – est tapie dans les fougères. Et lorsque l’éruption d’un proche volcan l’y poussera, celle-ci sortira de sa cachette et sèmer la panique.

Émoustillé, on se met à demander : y trouvera-t-on une métaphore bien sentie de la psyché moderne ? Des rapports intéressants se noueront-ils entre ces Autres et le groupe de bobos surprotégés ? Et cette « dévolution » annoncée dès la couverture, comment sera-t-elle mise en scène ? Hélas, le traitement de ces questions reste sommaire et on déchante vite. Certes, les Bigfoots sortent du bois pour manger et c’est censé faire peur. Mais nous, lecteurs, restons sur notre faim.

En fait, on s’ennuie à mourir dans ce roman sans réel enjeu ni suspense. Les membres de la communauté ont beau être décimés les uns après les autres par les créatures velues, on reste de marbre. La raison est simple. Malgré la volonté de l’auteur de nous plonger dans le feu de l’action via le journal intime de l’une des habitantes du lieu – et donc de mettre les sentiments et les relations au premier plan –, la psychologie des personnages est désespérément fade et attendue. Certains d’entre eux ne sont que des caricatures juste bonnes à nourrir les vilains méchants grands singes. Ceux-ci ne reçoivent d’ailleurs pas un traitement beaucoup plus favorable, même si un effort notable est accompli pour dépeindre des personnalités diverses unies par de forts liens sociaux.

Finalement, un seul protagoniste retient l’attention. Non pas l’héroïne, dont la progressive « transformation/dévolution » fait plutôt sourire et prépare – qui sait ? – une suite, mais son mentor : Mostar, une artiste bosniaque d’un certain âge que la guerre de Yougoslavie, dans les années 1990, a habituée à la survie.

À ce propos, en quelle année sommes-nous ? Peut-être aujourd’hui ou dans un futur proche. Les technologies n’ont pas vraiment évolué (tout au plus trouve-t-on une domotique améliorée et une connexion à internet plus puissante) ; aucune révolution scientifique ne vient non plus compliquer le tableau et on reconnaît sans peine la upper class étatsunienne, ainsi que le paysage politique contemporain. Rien de bien neuf de ce côté, donc. Max Brooks préfère naviguer entre horreur et fantastique sans toucher de trop près à la science-fiction ou à la spéculation. Notre conseil : si vous avez autre chose à faire, n’allez pas vous perdre à Greenloop, vous y tourneriez en rond.

Zogru

De qui Zogru est-il le nom ? Ou plutôt de quoi ? Car, au regard des références taxinomiques communément admises, il est peu aisé de déterminer l’essence de l’entité donnant son titre au roman de la roumaine Doina Ru?ti, traduite pour la première fois en français. Selon sa créatrice, Zogru affecte la forme première d’un « tourbillon de lumière verte […] aussi fin qu’une queue de cerise […] ondulant comme un cordon souple » . Tapi depuis des lustres dans la glèbe de Valachie, Zogru en émerge « un beau jour de printemps, en l’année 1460, pendant la Semaine Sainte. » Flottant un temps dans l’air campagnard, la gazeuse créature va ensuite prendre possession du corps et de l’esprit de Pampou, un jeune paysan assis non loin. Et ce ne seront là que les premières prises de possession et incarnation de l’éthérée créature. Découvrant bientôt qu’il est capable de migrer d’un hôte à un autre, il s’engage dès lors dans une singulière et polymorphe odyssée. Allant d’homme en femme, de jeune en vieillard, de prolétaire en aristocrate, le gender-fluid et transfuge avant la lettre qu’est Zogru voyage encore à travers le temps, nanti d’une extraordinaire longévité. Le nomade des corps et des siècles a en revanche plus de difficulté à se jouer de l’espace. Un énigmatique verrou topographique l’empêche en effet de s’éloigner par trop du sol de Valachie, puis de ce qui deviendra la Roumanie au XIXe siècle. Non sans quelque heurt (les migrations de Zogru virent parfois au fiasco), l’esprit baladeur parcourt sept siècles d’Histoire de la Roumanie. Doué de pensée, Zogru l’est aussi d’affect, accessible qu’il est notamment à l’amour que lui inspirent certaines humaines. Une passion dont l’heureuse réalisation ne va pas sans difficultés, l’on s’en doute, puisque Zogru est voué à survivre à celles dont il s’est épris…

Vivant sous les règnes autocratiques du sanglant Vlad l’Empaleur ou du rouge Nicolae Ceau?escu, Zogru est aussi le contemporain de l’accession de la Roumanie à l’indépendance ou de son entrée dans l’ère néo-libérale. Mais plutôt que des évolutions, et encore moins des progrès, ce sont de dommageables permanences qu’observe et éprouve Zogru d’âge en âge, puisque la société (pré)roumaine demeure toujours aussi imparfaite, marquée par la domination continue d’élites aux contours faussement changeants. De la sorte, le fantastique de Zogru participe d’une relecture à la fois allégorique et critique du réel roumain, ainsi que de ses origines historiques. Si l’on ajoute à cela une tonalité ironique, on aura compris que la manière de conte qu’est Zogru tient plus de Voltaire que des frères Grimm. D’une narration riche en rebondissements, l’aventure de Zogru se révèle cependant plus intrigante que passionnante. Souvent (très) elliptique quant à ses nombreuses références politiques ou culturelles, cette contre-histoire de Roumanie échappera peut-être à celles et ceux connaissant peu ce pays. Sans doute quelques notes supplémentaires en bas de page, ou bien encore une préface auraient permis de mieux goûter ce roman à clef. Ainsi susceptible de mettre ses lecteurs et lectrices à distance, le livre ne touche guère plus quant à ses amours fantomatiques, un peu trop froidement évoquées pour émouvoir. Zogru n’est donc pas le titre le plus convaincant des « Hallucinés », une collection offrant par ailleurs de très beaux et très weird titres tels que Eltonsbrody (Bifrost n° 96) et Le temps qu’il fait à Middenshot d’Edgar Mittelholzer…

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