Connexion

Actualités

La Grande Faucheuse

La nouvelle maison d'édition Au diable vauvert, dirigée par Marion Mazauric, frap­pe fort dès le début ! Ici un diable couillu lisant un livre, là un autre présentant son postérieur sur des icônes religieuses… Le ton est donné : iconoclaste, provocateur et délicieusement dérangeant.

La « trilogie divine » de James Morrow conforte ces prises de position anticonformistes. Une « trilogie » qui n'a rien à voir avec celle de Philip K. Dick. Dans le premier volume, En Remor­quant Jéhovah, le ca­davre de Dieu, long de trois kilomètres, est acheminé jusqu'au Vatican qui le cédera à une société exploi­tant son image. Dieu n'étant qu'en coma dépassé, un juge atteint d'un cancer organise à La Haye le plus grand procès de tous les temps, celui de crimes contre l'humanité par le Créateur : Le Jugement de Jéhovah reste le meilleur roman de la trilogie, pour ses spéculations métaphysiques et eschatologiques.

La Grande Faucheuse, à ce jour inédit en France (les deux premiers volumes avaient, en leur temps, été publiés chez J'ai Lu), raconte l'incroyable décomposition du corps de Dieu, dont le crâne se satellise, seconde lune macabre orbitant autour de la Terre. Apparaît alors une peste des plus curieuses : les doubles spectraux tourmen­tent les vivants et les mènent à la mort en prenant possession de leur corps. Pour combattre ce fléau, le riche Lucido imagine de créer une nouvelle religion, polythéiste, qui redonnerait le goût de la vie à l'humani­té déboussolée. Mais le sculpteur religieux Gérard Korty qui, après avoir conçu le mausolée de Dieu et vu son projet trahi par les commanditaires du Vatican, imagine les dieux de l'ère nouvelle, se rend compte de l'imposture de Lucido, malgré les résultats qu'il parvient à obtenir. Figure héroïque du roman, Nora, dont le fils fut le premier à être atteint de la peste schizophrénique, par son courage et sa volonté, apprend aux hom­mes à vivre dans un monde dépourvu de Dieu.

L'auteur place évidemment sa foi en l'hu­manité, mais sans mièvrerie ni déclaration passionnée, avec une honnêteté qui lui permet de surmonter les ambiguïtés inhé­rentes à la nature humaine.

Le délire baroque qui souffle sur ces pages montre à quel point James Morrow est un merveilleux équilibriste devant l'Éternel — et même sans lui. Entre discours métaphysique et loufoquerie surréaliste, il réalise un subtil mélange où tout autre que lui aurait versé dans un pontifiant ennui ou une fantaisie débridée. Sa grande culture, son style incisif à l'humour noir ravageur l'aident à tenir le cap.

Gardez votre couvre-chef, mister Morrow, c'est le lecteur qui vous dit « chapeau » !

Les Enfants de l esprit

Voici le quatrième et ultime (enfin, espérons !) tome de la saga d' « Ender ». Et affirmons-le franchement : cette séquelle ne valait pas la traduction et seul le nom d'Orson Scott Card lui permettra de ne pas encombrer longtemps les rayons des librairies.

La planète où ont trouvé refuge les arbres-pères, les pequeninos et la Reine, est menacée de désintégration par la flotte du Congrès Stellaire depuis qu'il est avéré qu'elle abrite le dangereux virus de la descolada.

Ender, dont les forces déclinent, est pratiquement absent du roman : il s'efforce de maintenir en vie les enfants nés de son esprit par l'entremise des aiùas du Dehors (dans l'hyperespace), à savoir Peter et Val, répliques de ses frère et sœur tel qu'il en a gardé le souvenir. Il s'agit évidemment d'une image déformée, d'autant plus subjective que Peter concentre en lui les mauvais côtés d'Ender et que Val synthétise ses qualités humaines, son amour pour le vivant.

Tandis que Valentine, la vraie sœur d'Ender, et une équipe de chercheurs tentent de trouver un remède à la descolada, qui rendrait inutile l'intervention de la flotte militaire, Peter, assisté de Wang-Mu, tente de persuader, sur Vent Divin, un personnage susceptible d'influencer la décision du Congrès, lequel ne se fie qu'à l'opinion d'un sage qu'ils doivent aller trouver sur la planète Pacifica. De son côté, Val et Miro cherchent des planètes colonisables susceptibles d'abriter les vies menacées sur Lusitania. Ils ont un avantage sur le Congrès puisqu'ils sont les seuls à disposer de la technologie permettant de passer dans le Dehors et de rendre leurs voyages pratiquement instantanés.

Parallèlement à ces actions, on tremble pour l'intelligence omniprésente, Jane, l'IA alliée d'Ender, qui est menacée d'extinction depuis que le Congrès, devinant la menace, s'efforce de déconnecter les réseaux informatiques : Jane cherche un support assez vaste pour lui permettre de survivre. Par ailleurs, il s'avère que le virus a été fabriqué par une intelligence extraterrestre malveillante susceptible d'envoyer vers les mondes colonisés par les humains des saletés bien pires.

Cette suite d'intrigues pourrait ne pas manquer d'intérêt si Card ne s'était pas contenté de se parodier. Sa sensibilité vire à la sensiblerie, les tourments des personnages à la caricature ; les moments d'émotion sentent la guimauve et le style se fait sirupeux. Tout est bavard, long et ennuyeux. Les rebondissements même tournent au procédé : alors que le Congrès décide d'annuler son ordre de destruction, un militaire, pénétré du sens du devoir autant que d'orgueil, décide de désobéir. Suspense !

Soyons honnête : tout n'est pas raté dans ce roman, loin de là. La réflexion de Scott Card, présentée dans la postface, sur les nations périphériques et centrales, est intéressante mais méritait un autre traitement romanesque. Le lecteur est d'autant plus déçu que la trilogie lui avait laissé à ce jour un souvenir durable et ébloui.

À éviter.

Le Dit d'Aka

Le Dit d'Aka, qui s'inscrit dans le « cycle de l'Ekumen », marque le grand retour d'Ursula Le Guin à la science-fiction. Peintre humaniste de cultures différentes dont l'exposition amène à réfléchir sur la nôtre, l'auteure aborde cette fois le problème de l'intolérance à laquelle peuvent mener le fanatisme et la honte : le mouvement religieux anti-scientifique dont Sutty l'indienne deve­nue l'émissaire de l'Ekumen, a subi les exactions, trouve un écho dans la nouvelle civilisation scientiste de la planète Aka, qui, impressionnée par la supériorité technologique de l'Ekumen, s'efforce de gommer par la répression des siècles d'immobilisme et, estime-t-elle, de sous-développement. Parce que le même radicalisme est à l'œu­vre malgré des idéologies opposées, on estime que la jeune femme sera à même de sauver les vestiges de la culture Aka dont on a programmé la destruction en interdisant, entre autres, les livres et l'écriture.

Heureusement pour Sutty, perdurent dans les montagnes des conteurs qui transmettent leur culture à travers les infinies varia­tions du Dit d'Aka, « vaste ensemble de discours philosophiques sophistiqués sur l'être et le potentiel, la forme et le chaos ; de méditations mystiques sur le Faire et le Fait », admirable série de poèmes célébrant l'harmonieuse union de l'homme et de la nature. Évitant de marcher sur les traces du Bradbury de Fahrenheit 451, Le Guin s'at­tache à dévoiler progressivement cette civi­lisation faite d'humilité plus que de simplicité, éprise de vérité, et dont les charmes sont autant de réquisitoires contre la civilisation technologique occidentale.

Si, en ethnologue confirmée, elle emprunte largement aux Akha de la forêt thaïlandaise, eux-mêmes menacés par le rejet dont ils font l'objet, ayant perdu l'écriture et perpétuant une culture à travers « dix mille vers de poésie, qu'ils se transmettent par voie orale, grâce à une chaîne ininter­rompue de maîtres et de disciples appelés pimas » (« maz » chez Le Guin), c'est pour mieux transcender par la fiction la question des cultures menacées d'extinction et le problème, propre à l'ethnologie, du choc des cultures : la civilisation la plus avancée, toute neutre et bienveillante qu'elle soit, risque fort de générer chez son interlocuteur des sentiments de honte et de rejet de sa propre culture, de sa propre identité.

L'intelligence, la sensibilité et le style de Le Guin font du Dit d'Aka un grand roman.

Il est complété par Le Nom du monde est Forêt, dont la dernière édition française remonte à 1984, où l'intervention de la Ligue des Mondes est plus brutale puisqu'elle asservit les créâtes, les singes verts de la planète-forêt Athsthe, dans le but de récupérer le bois et de transformer leur monde en un paradis dont ils seront exclus.

Enfin, est repris en fin de volume, avec un avant-propos pour la présente édition, un essai de Gérard Klein datant de 1975, « Malaise dans la science-fiction américaine », dont la pertinence et la clairvoyance furent célébrées en son temps et qui reste d'actualité un quart de siècle plus tard, étude dans laquelle, après avoir analysé le groupe social que constitue la science-fiction, Klein commente abondamment l'œuvre et l'extraordinaire univers de Le Guin, une autrice hors du commun.

Le Loup de Deb

Une fantasy française vient de naître, tout juste : ses géniteurs changent encore ses couches-culottes sur fond de braillements. Elle devra faire son Œdipe. Sa personnalité, avec la maturité, ne se dégagera que lorsqu'elle aura fait un sort à la mauvaise imitation de la mauvaise fantasy américaine, ainsi qu'à l'utilisation des mécanismes narratifs du jeu de rôles.

D'un certain point de vue, Le Loup de Deb se situe au début de cette phase de transition, car il y a en lui chacun des éléments évoqués plus haut. Ainsi le cadre ne se démarque guère de ce Moyen Âge de carton-pâte dont les conventions solidement établies sont au labeur de l'écrivain, à son travail de documentation notamment, mais aussi à son goût du risque, ce que les opérettes de Gilbert et Sullivan sont à l'art lyrique. Si Nicolas Jarry avait assumé son affection pour Alexandre Dumas, plutôt que d'adhérer à ses références sans discernement, il n'aurait pas échoué à susciter la familiarité en présentant un XVIIe siècle aberrant, dépourvu de poudre à canon. Admettons qu'il ait eu des prétentions plus élevées, puisqu'il se met constamment en porte-à-faux avec elles. Il s'enorgueillit à longueur de notes en bas de page de sa connaissance des armes, limitée toutefois à leurs noms. Il ne cesse de se tromper sur les archaïsmes, emploie à l'occasion des termes recouvrant des concepts propres au XXe siècle, de même il ignore tout des règles d'usage de la particule nobiliaire. Dès la première page, « Ceux du Fondement » valent leur pesant de Rabelais. À se satisfaire d'un mince vernis de culture générale, on finit par écrire trou-du-cul en lieu et place de fondateur.

Quant à l'intrigue, si elle présente quelques similitudes avec celle du film Impitoyable de Clint Eastwood — un chevalier errant à la retraite reprend du service, à l'instar du pistolero —, elle s'affale sur l'archi-classique constitution d'un groupe de personnages variés et complémentaires qui partent en quête : « a-t-on jamais vu une expédition digne de ce nom partir sans son voleur ? » (p. 57). Gageons que Weis et Hickman n'auraient jamais osé une référence aussi explicite aux poncifs du médiéval-fantastique et du jeu de rôles se situant dans le même univers, un trait digne de certaines novelisations. Une lourdeur naturellement due tant à l'enthousiasme qu'à la naïveté. Enfin, notons que nous parlons là du premier tome d'un cycle : on s'en serait douté…

Ce qui devrait laisser l'opportunité au style de s'améliorer ; car, faute d'une relecture attentive — certainement harassante du fait de la masse du texte — il pêche par de nombreuses erreurs de débutant. Outre des phrases alourdies par leur structure, l'emploi abusif du verbe être et des adjectifs superflus, nombre de paragraphes, voire des pas­sages entiers, qui ne font que répéter des informations fournies par ailleurs, gagneraient à être supprimés.

Car le problème principal réside en fait dans la paresse de Nicolas Jarry. Il n'a pas fait l'effort de se documenter suffisamment, pas plus qu'il n'a brisé le schéma de ses lectures médiévales-fantastiques et de ses campagnes de jeu de rôles. Paradoxalement, pour peu que l'on standardise la production, écrire une épopée ne relève pas de l'exploit ; on ne sort pas de la médiocrité, point. Plutôt que de se laisser emporter par sa plume, il aurait dû s'arrêter un instant afin d'observer la matière dans ses détails comme dans sa globalité, de faire le tri entre le nécessaire et le jetable, l'efficacité et les falbalas. Malgré tout, c'est son ambition qui sauve l'auteur. Car il a les moyens de cette dernière lorsqu'il dépeint, toujours avec naïveté, les angoisses de ses personnages, la gêne qu'ils éprouvent à exister, les arrangements qu'ils passent avec la vie ou les raidissements. Du potentiel, donc, qui se concrétisera le jour où il se mettra à travailler pour de bon. N'oublions pas que Jarry signe ici un premier roman : le début de son parcours, non sa fin. Les éditions Mnémos jouent encore leur rôle de pépinière des nouveaux talents de la fantasy française : faisons-leur confiance. Tous les espoirs sont permis. Il n'y a rien d'irrémédiable chez Nicolas Jarry, il ne peut que progresser s'il ne baisse pas les bras. Reste au lecteur à ne pas les baisser, lui non plus, lors de la lecture de son premier roman…

Fugues

Ainsi donc Denoël, sous la hou­lette de Gilles Dumay, prend l'initiative de publier pour la première fois la traduction d'un roman de Lewis Shiner, auteur qui acquit sa renommée avec Frontera et Deserted Cities of the Heart. Renommée semble-t-il méritée : Fugues reçut le World Fantasy Award 1994.

La jungle phagocytant la Californie de Deserted Cities of the Heart évoquait J.G. Ballard ; les errements de Fugues, quant à eux, du moins dans la première partie, possèdent un parfum de Stephen King. Il ne s'agit pas en effet d'un fantastique intransigeant à la Lovecraft, on sort du domaine des pulsions pour s'intéresser à la psychologie du personnage, à son rapport avec la génération précédente et, surtout, avec la sienne.

Le personnage principal, le texan Ray Shackleford, réparateur de matériel hi-fi, un individu quelconque — quoique assez exotique d'un point de vue strictement européen — traverse la crise de la quarantaine, consécutivement à la mort de son père. Son mariage qui sombre dans l'indifférence, une consommation déraisonnable de bière de mauvaise qualité, le retour de sa mère doublé d'un Œdipe costaud, sans oublier les inévitables interrogations quant à ses facultés de séduction… tout cela le pousse à se réfugier dans la musique de sa jeunesse, celle des années 60.

Des années pour lui difficiles mais riches de potentiel, même si, vers leur fin, quelque chose tourne mal, le flower power virant au golden boy, le rock mutant heavy metal puis hard, la couche d'ozone s'ajourant et le SIDA ne menaçant en rien un mariage sexuellement déficient. Il jouait alors dans un groupe, avait une petite amie infiniment plus stimulante que sa future épouse et, surtout, la musique, celle des Beatles, des Doors, des Beach Boys, de Jimi Hendrix, c'était de la vraie musique, pas ces trucs de jeunes de maintenant qui ressemblent à rien.

L'égocentrique Ray Shackleford, en quête de repères, s'identifie très vite à sa génération et n'hésite pas, malgré la différence d'échelle, à se trouver de nombreux points communs avec les stars déchues du rock et de la pop. Il amorce alors, sous l'action d'un catalyseur, une quête initiatique assez voisine des rites hallucinatoires shamaniques, voire de la psychanalyse. Le monde, sa génération, sa vie, auraient-ils connu une évolution meilleure si Smile, de Brian Wilson, avait damé le pion a une production étrangère, Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band, si Jim Morrison avait enregistré Celebration of the Lizard au lieu de sombrer dans l'alcoolisme, si Jimi Hendrix… Si tous ces albums qui auraient dû voir le jour avaient saturé l'Amérique de good vibes, pulvérisant l'atavisme qui avait fini par rattraper une génération devenue conservatrice, médiocre sexuellement et incurablement nostalgique… D'un haut-parleur surgit alors une musique impossible, issue de ses regrets, et enregistrable…

Et l'on tergiverse longtemps avant de rentrer dans le vif du sujet. L'auteur tient en effet, après l'avoir appâté, à exposer au lecteur la vie et les déboires psychologiques du personnage, lesquels, à l'image même de ce dernier, ne présentent rien de saillant. Quitte à ce que ce Ray Shackelford soit banal, qu'il le soit indiciblement. Cependant, le personnage ne manque jamais de crédibilité : l'auteur a poussé le vice jusqu'à placer dans sa bouche des citations d'un bouquin de vulgarisation du couple Pease intitulé Why Men Don't Listen & Women Can't Read Maps, dont une mot pour mot.

La suite, qui consiste en une série de reconstitutions historiques intercalées avec des prolongements de la première partie, dépeint notre Ray Skackleford, aussi niais qu'égocentrique, parti à la pêche aux morts, très à l'aise avec ses chanteurs et musiciens favoris. Lewis Shiner en profite pour le mettre aux prises avec une tarte à la crème de la science-fiction, traitée comme telle.

Toutefois, on aurait tort de croire que Lewis Shiner, qui accuse — coïncidence — le même âge que son Ray Shackleford, a brodé une vague histoire fantastique sur un thème éculé. La force du roman réside dans des personnages en prise avec le matériau de leur existence. Pas le personnage principal, qui, en dépit de l'accumulation de faits le concernant, résonne quand on le frappe tant il est creux, mais tous les autres. Guère plus qu'un prétexte, Ray Shackleford réunit une comédie humaine, issue du passé comme du présent. Des personnages vivants, dotés d'un caractère, d'une voix, se livrent à chaque rencontre ; à tel point que le lecteur peut tâter de ses doigts l'étoffe de leur humanité.

De nombreuses références à la plongée sous-marine laissaient néanmoins espérer plus de profondeur. Lorsque Lewis Shiner saura où il veut en venir dans ses romans et dépassera d'une foulée puissante l'objectif fixé, bref, quand il aura cessé de se disperser, on lira de grandes et belles choses. En attendant, encourageons Denoël à le traduire.

Au Carrefour des étoiles

« Le vacarme avait maintenant pris fin. » Telle est la phrase qui ouvre ce livre.

En effet, il serait difficile de trouver, même dans l'œuvre de Simak, peu renommée pour son fracas, un roman plus quiet. Si Demain les chiens est une pavane, et Chaîne autour du soleil une ronde, Au carrefour des étoiles n'évoque rien tant qu'un requiem.

Tout commence par la description de l'après d'une bataille. Mitraille et chevaux, bannières multicolores… Vite, une liste de régiments nous éclaire. Nous sommes pendant la guerre de Sécession. À cette bataille, un homme a survécu : Enoch Wallace. Aussitôt — on n'a pas encore lu deux pages —, cut, et on se retrouve dans le bureau d'un médecin, qu'un agent secret est venu interroger. Sur Enoch Wallace. Qui intrigue l'administration, pour la simple raison qu'à présent, en 1964, il a cent vingt-quatre ans, et n'en paraît pas trente. Il mène une vie de reclus ; son facteur lui livre quelques provisions, au mépris de la réglementation postale, et des tombereaux de livres et de magazines. Il achète quantité d'encre, et des cahiers d'écolier. Il doit écrire beaucoup. Sa maison non plus n'a pas changé ; intacte, elle résiste de manière surnaturelle ou presque aux ravages du temps et du climat.

Tout au long des premiers chapitres, et d'ailleurs du roman, quoique moins frénétiquement, Simak use avec maestria de la technique du flash-back, des points de vue multiples. On n'attendra guère pour connaître la clé du mystère : Wallace est devenu le gardien d'une sorte de relais galactique, un poste de transit d'un réseau de communications qui véhicule des données dont des machines installées dans sa cave se servent pour reconstituer sur place les voyageurs téléportés dans l'attente de la prochaine étape. En échange, il bénéficie — et sa maison avec lui — d'une protection contre les effets de l'âge. Et de relations privilégiées avec la galaxie entière, puisque le visitent des êtres aussi étranges que fraternels. Mais ces extraterrestres sont-ils moins étranges que la jeune Lucy, dotée de pouvoirs paranormaux, ou que les spectres qu'il a appris à conjurer par un procédé mathématique ?

Et quand une crise majeure éclatera, menaçant la Terre d'une mise au ban définitive de la société des planètes où sa position actuelle de simple relais n'était jusqu'alors qu'un prélude à une admission comme membre de plein droit, Wallace devra-t-il choisir entre sa loyauté à son espèce, et ses devoirs envers ses bienfaiteurs ?

Plus encore que d'autres romans ultérieurs (même Projet Vatican XVII), Au carrefour des étoiles baigne dans une mystique qu'on pourrait qualifier de chrétienne — ainsi, le partage de l'eau joue à deux reprises un rôle fondamental dans les relations qu'Enoch noue avec son prochain — , si elle ne participait d'une sorte de panthéisme. C'est, surtout, un ouvrage marqué par la mort, et la perte. On l'a vu, la scène d'ouverture, avec ses accents qui semblent sortis du fameux poème de Rimbaud, « Le dormeur du val », donne le ton, mais la mort intervient plusieurs fois, et une des causes de la crise que doit dénouer Wallace est une violation de sépulture. La récompense sera à la mesure du sacrifice consenti.

Au carrefour des étoiles est un véritable chef d'œuvre, un roman qui transcende les limites du genre auquel il ressortit. Si l'on ne doit lire qu'un seul Simak (mais pourquoi ?), ce doit être celui-ci. Parce qu'il résume et englobe toute l'œuvre, jusque dans son ambiguïté, jusque dans sa douce amertume : à la fin, quand tout est résolu, l'auteur ne peut se contenter d'un banal happy end, si bien que le lecteur, gorgé de soleil automnal, referme le livre secoué par un de ces frissons qui annoncent la froidure de l'hiver.

Tout l'art de Simak, tout son équilibre et toutes ses nuances résident dans le paradoxe de ce frisson sous le soleil.

Les Fils de la sorcière

Nous ne sommes jamais allés dans l'espace.

Non, ce n'est pas le début d'une uchronie, simplement une constatation qui s'impose. En effet, un siècle débute et les rêves d'expansion dans et au-delà du système solaire s'avèrent n'être que les enfants morts-nés d'une époque déjà incroyablement lointaine. La course à la Lune ne fut qu'un instrument parmi d'autres de la guerre froide, qui a cessé avec elle et que rien n'est venu remplacer.

Ce préambule pour dire que le Dominion, pour lequel travaille Lynne de Lisle Christie, émissaire envoyée sur la planète Carrick V me semble avoir plus de rapport avec notre passé colonialiste qu'avec notre futur raisonnablement extrapolé.

Ce qui ne veut pas dire que le voyage n'en vaut pas la peine, bien au contraire : quelles que soient les restrictions ronchonnes que l'on ait au départ du voyage vers le centre de la galaxie, il faut bien avouer que l'on est accroché dès les premières pages.

Grâce aux dons d'empathie de Christie et au talent de Mary Gentle, la civilisation d'Orthé possède l'épaisseur d'un véritable récit de voyage vers des contrées lointaines et, surtout, nouvelles ; extraterrestres humanoïdes, organisation sociale, villes, langues, animaux, paysages : tout y est, et tout sonne juste.

Ayant obtenu l'autorisation de voyager, Lynne de Lisle Christie se retrouve au centre d'un noeud d'intrigues politiques, échappe à des tentatives d'assassinat avec une belle ténacité, et découvre peu à peu les mystères d'une planète fascinante.

Et mystères il y a : cette civilisation n'est pas primitive parce qu'elle n'a pas créé de technologie, mais plutôt parce que le souvenir quasi-légendaire des Fils de la Sorcière, une race hautement développée, lui interdit de refaire les mêmes erreurs.

Le charme de ce roman en dit long sur ce qui nous manque, à nous autres habitants post-coloniaux et post-modernes d'un monde désenchanté. Rempli d'odeurs et d'images, de coutumes curieuses, de physiologies étonnantes et de paysages grandioses, il nous transporte sur un monde où la vie est rude, mais chaleureuse et sécurisante, où chacun a une place et où la religion garantit un lien avec la terre et assure une croyance en une continuation au-delà de la mort. Malgré toutes les difficultés qu'elle rencontre dans ses contacts avec ces gens experts en intrigue et en politique et qui rejettent absolument toute civilisation basée sur la technologie, Christie tombe amoureuse de cette planète. Et à moins d'être imperméable à cet exotisme extraterrestre qui est tout de même à la base du sense of wonder, vous en tomberez amoureux aussi.

Vous songerez à son passé ancien et aux incroyables pouvoirs des Fils de la Sorcière et vous vous demanderez pourquoi on n'a pas traduit d'un coup les deux parties de ce qui est en réalité une seule histoire composée de Fils de la Sorcière et Ancient Light. Car si la mission de contact de Christie trouve sa fin dans le premier ouvrage, les questions soulevées par ce qu'elle découvre sur le passé de la planète ne sont résolues que dans le deuxième. Lequel prouve, par ailleurs, que Mary Gentle est de ces rares auteurs capables de concevoir des univers et des intrigues qui justifient des ouvrages de plusieurs centaines de pages. Ce qui, en ces temps d'inflation parfois inutile, n'est pas à négliger…

Eterna

Parmi les œuvres de Clifford Simak parues en France (soit presque toutes), ce roman occupe une place à part, à plusieurs titres.

Tout d’abord il a été peu diffusé et reste sans éditeur depuis de longues années, ce qui est rare pour un tel auteur dont même des œuvres mineures, voire sans aucun intérêt, ont trouvé ici ou là un éditeur pour une réédition (vient à l’esprit par exemple L’Empire des esprits, publié chez Marabout, puis chez Futurama « Superlights », puis chez J’ai Lu). Ensuite sa thématique le fait échapper apparemment à certains « clichés » simakiens : ni séjour bucolique, ni idiot du village, ni vieillard hiératique… ni trace du moindre chien ! C’est dire. Enfin sa structure légèrement éclatée (n’exagérons pas) est loin du Simak paisiblement linéaire de la plupart des récits, même lorsqu’ils sont séparés (Demain les chiens).

Franklin Chapman, accusé d’être arrivé trop tard, à cause d’une panne, pour récupérer le corps d’une femme à fins de conservation, la vouant ainsi à une mort « définitive », se voit condamné, par le juge robot, à la privation de son droit à la conservation à l’heure de son décès. Daniel Frost, cadre du centre Eterna, préoccupé comme tout un chacun d’économiser de l’argent en vue de sa vie éternelle future, investit dans les timbres de collection. Ogden Russell, ermite à la recherche de Dieu, s’acharne à ériger une croix sur les berges d’une rivière…

Lors d’une réunion directoriale chez Eterna, on apprend que des dissidents, les Saints, luttent, notamment par des slogans, contre la mainmise du centre sur le monde, et que d’autres, les exclus, qui refusent l’immortalité promise par le centre, sont appelés les Fainéants. L’un des chercheurs les plus im-portant d’Eterna, Mona Campbell, a disparu, qui travaillait sur des mathématiques extraterrestres. Le problème du centre est, d’une part, de mettre au point l’immortalité, et d’autre part de trouver où loger les milliards d’humains qui seront alors régénérés, soit, à très long terme, sur d’autres planètes, soit dans le passé lointain de la Terre.

Le roman continue en alternant les différents récits « parallèles ».

Assez vite, Frost se rend compte qu’il a, ou a eu, en sa possession un document secret. Suite à une machination, il est accusé de fraude et de malversations, et est condamné à l’ostracisme, à être « rayé de l’espèce humaine ». Il lui est interdit d’être en relation, quelle qu’elle soit, avec un être humain. Pour que les autres soient prévenus de la sanction qui les frapperait en cas de relation avec l’ostracisé, Frost est tatoué sur le front et les joues d’un « O » indélébile... Il s’enfuit, rencontre les exclus, comprend qu’on veut l’éliminer et fuit vers la campagne, vers une vieille ferme où il passait, enfant, ses vacances. Il y rencontre Mona Campbell, qui a découvert que le voyage dans le temps était impossible, ce qui semble induire que l’immortalité est elle aussi impossible à atteindre, suivant les critères d’Eterna.

On le voit, dans l’esprit, ce roman est plus proche de nombre des nouvelles de l’auteur que de ses romans les plus connus.

En effet, souvent, dans ses courts récits, et il s’agit bien là d’une technique que l’on trouve à l’œuvre chez bien des auteurs de Galaxy (Pohl & Kornbluth, Sheckley etc.), Simak joue sur un élément qui pervertit le monde ordinaire, soit en entrant en contradiction avec lui, soit en devenant, exagéré, le cœur du monde. Ici, l’hypertrophie du centre Eterna, qui possède tout et gère l’épargne des postulants à l’immortalité, joue ce rôle. L’intéressant, c’est que l’immortalité n’est encore que promise, ce qui donne évidemment matière à escroqueries diverses. Comme souvent dans les récits où un élément est hypertrophié, cohérence et vraisemblance socio-économiques sont laissées de côté, au profit d’éléments qui font avancer le récit et lui donnent un « sens », une résonance dans le monde du lecteur. En effet, on imagine mal le rendement de l’épargne dans un monde où tout doit être produit plus ou moins automatiquement, convertisseurs de matière à l’appui, et où personne ne dépense. On comprend mal comment de telles « retraites par capitalisation » auraient un sens si le travail n’existe plus et si tout le monde ne pense qu’à économiser. Le seul bénéfice viendrait du besoin d’épargner des encore mortels, forcément de moins en moins nombreux. Un livre qui devrait être obligatoire sur la table des négociations futures autour des retraites...

Si ce roman échappe en apparence aux thèmes omniprésents dans l’œuvre de Simak, ce n’est qu’en apparence. Ainsi, les réflexions sur la place de l’homme et des autres êtres dans l’univers rejoignent celles de Demain les chiens, Dans le torrent des siècles ou Le Pêcheur. Témoin, ce passage au « panthéisme » typiquement simakien :

« C’est vrai, pensa-t-il. Qui sommes-nous ?

Une conscience qui se dresse, arrogante, contre l’immensité, le froid, le vide et la désolation de l’univers ? Une chose (une chose ?) qui pense que ça a de l’importance quand ça n’en a pas ? Un ego minuscule, vacillant, qui s’imagine que l’univers tourne autour de lui, qui s’imagine cela quand l’univers renie jusqu’à son existence même et l’ignore.

Tous ces raisonnements se justifiaient autrefois, mais n’avaient plus de sens, si ce que disait Mona Campbell était vrai, alors chaque petit ego vacillant faisait partie de l’univers en tant qu’expression fondamentale des buts de l’univers. » [pp. 258-259]

Par ailleurs, la religiosité simakienne se double souvent, avec l’éloge des gens simples, de la vie à la campagne, des idiots et des vieux, d’un conservatisme social plutôt marqué, comme dans le passage suivant, à faire bondir même une féministe modérée, qui reprend en quelques phrases tous les thèmes chers à l’auteur qu’il n’a pas développés ici (chassez le naturel...) :

« Les mathématiques, qu’est-ce qu’une femme avait à faire de mathématiques ? Il lui suffisait de connaître l’arithmétique élémentaire nécessaire à l’équilibre du budget familial. Qu’est-ce qu’une femme avait à voir avec la vie, sinon la donner à des enfants ?

Et pourquoi fallait-il qu’elle soit, elle, Mona Campbell, forcée de prendre une décision, toute seule, une décision qui ne relevait finalement que de Dieu seul, si tant est que Dieu existât.

[...] En quoi l’éternelle jeunesse changerait-elle l’humanité ? La sagesse viendrait-elle sans cheveux blancs et sans rides sur le visage ? L’homme serait-il encore capable de rester assis dans un rocking-chair et de regarder le soir tomber par la fenêtre ouverte en y trouvant du plaisir ? » [pp. 176-177].

En définitive, un livre agréable, assez atypique, intéressant, qui mériterait davantage sa réédition que d’autres...

Légende

[Critique commune à À vos souhaitsCœur de phénix et Légende.]

Il n'aura pas fallu longtemps à Stéphane Marsan, un an environ, pour créer sa maison d'édition après son départ houleux des éditions Mnémos qu'il avait fondées et dirigées en association avec la boîte de jeux de rôles Multisim. Associé à Alain Névant, il lance Bragelonne avec trois titres sur octobre-novembre 2000 et annonce un roman d'Henri Loevenbruck et un autre de David Calvo (parus à l'heure où vous lisez ces lignes). Force est de constater que la maquette est particulièrement malheureuse, estampillée d'un logo Bragelonne apte à faire travailler les zygomatiques de n'importe quel acheteur de bouquins doté d'un minimum de matière grise. Les couvertures, à l'exception du Légende de David Gemmell, sont moches ou tristes. Pour ce qui est de la composition intérieure des livres, pas de quoi pavoiser : des titres courants trop hauts, un interlignage trop grand pour un corps de caractères trop petit sur le Colin et le Gemmell, de nombreuses fautes de typo, d'orthographe, de grammaire qui gênent la lecture (principalement sur le Gaborit).

Mais passons aux textes…

Le plus gros des ouvrages publiés, Légende, est le premier volume d'une série : « Drenaï », mais aussi le premier roman de David Gemmell (il date de 1984). On y suit le parcours de Rek le berserk et de la noble Virae sur la route qui les mènera à Dros Delnoch, une forteresse qui risque de tomber sous les coups de boutoir de l'envahisseur Nadir. Heureusement, Druss la légende, le capitaine à la hache, a pris lui aussi la route pour Dros Delnoch. Mais un vieil homme âgé de soixante ans peut-il faire pencher la balance du côté des assiégés ? Légende est un roman de big commercial fantasy, dans la plus pure tradition muscu et testostérone option poils apparents. Malgré des dialogues inutiles, des scènes confuses ou ridicules, une histoire d'amour digne d'un mauvais Harlequin rescapé d'une inondation, on s'étonne de continuer la lecture, porté par le souffle du récit. Par ailleurs, il faut aussi reconnaître que c'est abominablement mal traduit par Alain Névant, surtout le début : trop de verbes être, avoir, faire — douze « étai(en)t » rien que sur la page huit ! Des propositions qui respectent trop l'ordre des phrases anglaises, des adjectifs qu'il fallait changer de place ou supprimer, des dialogues massacrés. Dommage, car il y a un souffle épique chez Gemmell que peu d'auteurs peuvent se vanter de posséder. À noter que cet écrivain n'a décidément pas de chance de ce côté-ci de la Manche, puisque sa trilogie (en fait deux volumes coupés artificiellement en trois) du Prince de Macédoine, chez Mnémos, avait également été massacrée à la traduction par Eric Holweck. Gemmell est un auteur culte en Grande-Bretagne. En lisant Légende, on comprend pourquoi : il a tout pour séduire les rôlistes et amateurs de récits moyenâgeux sévèrement burnés. Reste à traduire son chef-d'œuvre, Knights of Dark Renown

Avec la quatrième de couverture de Cœur de Phénix, on apprend que « Mathieu Gaborit s'est imposé d'emblée comme le chef de file des écrivains de fantasy française avec le succès des Chroniques des crépusculaires ». Ce même quatrième de couverture oublie de préciser que l'œuvre la plus impressionnante de Gaborit reste son cycle Bohème (deux volumes chez Mnémos) qui avait manqué son public malgré une réception critique élogieuse. Quant aux fameuses Chroniques des crépusculaires, ampoulées et adolescentes en diable, elles n'ont guère d'intérêt ; à dire vrai, c'est même franchement mauvais. Ceci dit, il semble bien que l'auteur s'en soit finalement rendu compte puisqu'il nous livre ici son propre remake des Crépusculaires sous le titre Coeur de Phénix. Ce roman, qui débute un cycle que le style rend d'ores et déjà interminable, lance Januel, le phénicier (comprendre chevaucheur de Phénix et non phénicien avec une faute d'orthographe), sur la route de l'aventure. À 29 FF, en poche, on trouverait ce roman acceptable, pardonnant volontiers à son auteur les quelques scories, le manque de tension dramatique et une absence d'originalité troublante. Seulement, à 110 FF, le rapport qualité-prix est déplorable. Gaborit a déjà prouvé qu'il pouvait faire mieux. Il serait temps que ce jeune auteur talentueux se remette en question, qu'il apprenne à gérer les points de vue, à supprimer les scènes d'exposition trop longues, à maîtriser le dialogue actif et, surtout, à épurer son écriture. Car, chez Gaborit, tout passe par la surenchère, l'hyperbole romantique à deux balles, et ce au mépris de la logique la plus élémentaire — telles les épées d'onyx de Cœur de Phénix : des armes faites d'une pierre semi-précieuse fragile, voilà qui doit faire rigoler Gemmell… Mais, à dire vrai, ce que je reprocherai surtout à Gaborit, c'est de livrer une énième incarnation du « héros au mille visages » sans substance, inintéressante. Januel n'a pas la carrure d'un Hawkmoon, d'un Elric, du Simon de Tad Williams (L'Arcane des épées), pas même celle de Druss, le capitaine à la hache. La fantasy héroïque commence à avoir une véritable histoire et celle-ci ne peut que peser sur les auteurs. C'est dans l'originalité que Gaborit explosera (sur le plan littéraire) et certainement pas dans la répétition de schémas éculés, surtout ceux qu'il a déjà utilisés.

Avec À vos souhaits, Fabrice Colin livre un roman humoristique des plus honnêtes qui mélange allègrement le steampunk et la fantasy. Le Diable est en virée ! Youpi, sauf qu'il est parti de chez lui en laissant les clés à l'intérieur. L'action se situe à Newdon (sorte de Londres halluciné) et nous est contée par un calamiteux entraîneur sportif : John Moon. On s'amuse, on s'ennuie, ça tombe parfois à plat, on est souvent époustouflé par la facilité de l'auteur… Et au final À vos souhaits s'impose comme la copie fainéante d'un élève surdoué, lorgnant un peu trop du côté du duo Pratchett/Gaiman de De Bons présages (J'ai Lu). Fabrice Colin ne livre pas encore son grand livre, mais remplit mieux son contrat qu'Alain Névant (le traducteur de Légende) et Mathieu Gaborit, l'autoplagiaire-peut-mieux-faire.

Reste que Bragelonne est une maison d'éditions toute jeune qui se lance dans de la traduction dès le départ, chose ardue s'il en est. Voilà, bien sûr, une entreprise à soutenir. En achetant par exemple le livre de Fabrice Colin qui, même s'il n'est pas exempt de défauts, reste le plus plaisant, le mieux écrit de cette première livraison de trois titres. La parution de Coeur de Phénix est aussi l'occasion de lire Bohème, beau diptyque passé inaperçu qui prouve que Mathieu Gaborit mérite le public qu'il a su gagner.

Coeur de Phénix

[Critique commune à À vos souhaitsCœur de phénix et Légende.]

Il n'aura pas fallu longtemps à Stéphane Marsan, un an environ, pour créer sa maison d'édition après son départ houleux des éditions Mnémos qu'il avait fondées et dirigées en association avec la boîte de jeux de rôles Multisim. Associé à Alain Névant, il lance Bragelonne avec trois titres sur octobre-novembre 2000 et annonce un roman d'Henri Loevenbruck et un autre de David Calvo (parus à l'heure où vous lisez ces lignes). Force est de constater que la maquette est particulièrement malheureuse, estampillée d'un logo Bragelonne apte à faire travailler les zygomatiques de n'importe quel acheteur de bouquins doté d'un minimum de matière grise. Les couvertures, à l'exception du Légende de David Gemmell, sont moches ou tristes. Pour ce qui est de la composition intérieure des livres, pas de quoi pavoiser : des titres courants trop hauts, un interlignage trop grand pour un corps de caractères trop petit sur le Colin et le Gemmell, de nombreuses fautes de typo, d'orthographe, de grammaire qui gênent la lecture (principalement sur le Gaborit).

Mais passons aux textes…

Le plus gros des ouvrages publiés, Légende, est le premier volume d'une série : « Drenaï », mais aussi le premier roman de David Gemmell (il date de 1984). On y suit le parcours de Rek le berserk et de la noble Virae sur la route qui les mènera à Dros Delnoch, une forteresse qui risque de tomber sous les coups de boutoir de l'envahisseur Nadir. Heureusement, Druss la légende, le capitaine à la hache, a pris lui aussi la route pour Dros Delnoch. Mais un vieil homme âgé de soixante ans peut-il faire pencher la balance du côté des assiégés ? Légende est un roman de big commercial fantasy, dans la plus pure tradition muscu et testostérone option poils apparents. Malgré des dialogues inutiles, des scènes confuses ou ridicules, une histoire d'amour digne d'un mauvais Harlequin rescapé d'une inondation, on s'étonne de continuer la lecture, porté par le souffle du récit. Par ailleurs, il faut aussi reconnaître que c'est abominablement mal traduit par Alain Névant, surtout le début : trop de verbes être, avoir, faire — douze « étai(en)t » rien que sur la page huit ! Des propositions qui respectent trop l'ordre des phrases anglaises, des adjectifs qu'il fallait changer de place ou supprimer, des dialogues massacrés. Dommage, car il y a un souffle épique chez Gemmell que peu d'auteurs peuvent se vanter de posséder. À noter que cet écrivain n'a décidément pas de chance de ce côté-ci de la Manche, puisque sa trilogie (en fait deux volumes coupés artificiellement en trois) du Prince de Macédoine, chez Mnémos, avait également été massacrée à la traduction par Eric Holweck. Gemmell est un auteur culte en Grande-Bretagne. En lisant Légende, on comprend pourquoi : il a tout pour séduire les rôlistes et amateurs de récits moyenâgeux sévèrement burnés. Reste à traduire son chef-d'œuvre, Knights of Dark Renown

Avec la quatrième de couverture de Cœur de Phénix, on apprend que « Mathieu Gaborit s'est imposé d'emblée comme le chef de file des écrivains de fantasy française avec le succès des Chroniques des crépusculaires ». Ce même quatrième de couverture oublie de préciser que l'œuvre la plus impressionnante de Gaborit reste son cycle Bohème (deux volumes chez Mnémos) qui avait manqué son public malgré une réception critique élogieuse. Quant aux fameuses Chroniques des crépusculaires, ampoulées et adolescentes en diable, elles n'ont guère d'intérêt ; à dire vrai, c'est même franchement mauvais. Ceci dit, il semble bien que l'auteur s'en soit finalement rendu compte puisqu'il nous livre ici son propre remake des Crépusculaires sous le titre Coeur de Phénix. Ce roman, qui débute un cycle que le style rend d'ores et déjà interminable, lance Januel, le phénicier (comprendre chevaucheur de Phénix et non phénicien avec une faute d'orthographe), sur la route de l'aventure. À 29 FF, en poche, on trouverait ce roman acceptable, pardonnant volontiers à son auteur les quelques scories, le manque de tension dramatique et une absence d'originalité troublante. Seulement, à 110 FF, le rapport qualité-prix est déplorable. Gaborit a déjà prouvé qu'il pouvait faire mieux. Il serait temps que ce jeune auteur talentueux se remette en question, qu'il apprenne à gérer les points de vue, à supprimer les scènes d'exposition trop longues, à maîtriser le dialogue actif et, surtout, à épurer son écriture. Car, chez Gaborit, tout passe par la surenchère, l'hyperbole romantique à deux balles, et ce au mépris de la logique la plus élémentaire — telles les épées d'onyx de Cœur de Phénix : des armes faites d'une pierre semi-précieuse fragile, voilà qui doit faire rigoler Gemmell… Mais, à dire vrai, ce que je reprocherai surtout à Gaborit, c'est de livrer une énième incarnation du « héros au mille visages » sans substance, inintéressante. Januel n'a pas la carrure d'un Hawkmoon, d'un Elric, du Simon de Tad Williams (L'Arcane des épées), pas même celle de Druss, le capitaine à la hache. La fantasy héroïque commence à avoir une véritable histoire et celle-ci ne peut que peser sur les auteurs. C'est dans l'originalité que Gaborit explosera (sur le plan littéraire) et certainement pas dans la répétition de schémas éculés, surtout ceux qu'il a déjà utilisés.

Avec À vos souhaits, Fabrice Colin livre un roman humoristique des plus honnêtes qui mélange allègrement le steampunk et la fantasy. Le Diable est en virée ! Youpi, sauf qu'il est parti de chez lui en laissant les clés à l'intérieur. L'action se situe à Newdon (sorte de Londres halluciné) et nous est contée par un calamiteux entraîneur sportif : John Moon. On s'amuse, on s'ennuie, ça tombe parfois à plat, on est souvent époustouflé par la facilité de l'auteur… Et au final À vos souhaits s'impose comme la copie fainéante d'un élève surdoué, lorgnant un peu trop du côté du duo Pratchett/Gaiman de De Bons présages (J'ai Lu). Fabrice Colin ne livre pas encore son grand livre, mais remplit mieux son contrat qu'Alain Névant (le traducteur de Légende) et Mathieu Gaborit, l'autoplagiaire-peut-mieux-faire.

Reste que Bragelonne est une maison d'éditions toute jeune qui se lance dans de la traduction dès le départ, chose ardue s'il en est. Voilà, bien sûr, une entreprise à soutenir. En achetant par exemple le livre de Fabrice Colin qui, même s'il n'est pas exempt de défauts, reste le plus plaisant, le mieux écrit de cette première livraison de trois titres. La parution de Coeur de Phénix est aussi l'occasion de lire Bohème, beau diptyque passé inaperçu qui prouve que Mathieu Gaborit mérite le public qu'il a su gagner.

  1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714  

Ça vient de paraître

La Maison des Soleils

Le dernier Bifrost

Bifrost n° 114
PayPlug