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Critiques de Bifrost

Le Roman de la Lune

Ce n'était pas, a priori, une mauvaise idée que de consacrer un Omnibus à la Lune. Comme l'explique Claude Aziza dans sa préface, celle-ci a donné lieu à des fictions dès l'Antiquité, est devenue le lieu d'utopies utiles à la satire sociale et un territoire à explorer, où donner libre cours à l'imagination avant que le roman scientifique, progressivement, ne tempère les délires et fantaisies en tenant compte des récentes découvertes astronomiques. On trouvera dans ce recueil quatre romans et trois nouvelles, ainsi qu'un dossier avec des extraits de quelques œuvres citées dans la préface.

Les Etats et empires de la Lune de Cyrano de Bergerac raconte l'expédition, par un moyen de locomotion fantaisiste (des fioles de rosée chauffées par le soleil attachées à la ceinture), sur un monde civilisé qui permet à l'auteur de philosopher avec les habitants mais aussi les Terriens qui l'ont précédé, comme les personnages bibliques Elie et Enoch, immortels pour avoir goûté le fruit de l'arbre de la vie. D'abord considéré comme un animal, le narrateur parvient à susciter l'intérêt par son esprit vif et voyage en compagnie d'un « démon », à savoir une femme que sa compagnie distrait. Sont successivement abordées les théories coperniciennes, la nature atomique de la matière, l'existence de Dieu ou de l'âme, et des différences sociales portant sur la sexualité, la santé, la guerre, la mort. L'ensemble témoigne d'une ouverture d'esprit et d'intuitions remarquables pour l'époque, qui s'éloignent d'une vision anthropomorphique du monde, le tout assaisonné d'aimables farces et plaisanteries dédramatisant certaines questions métaphysiques.

Le Voyage dans la Lune de Louis Desnoyers raconte l'expédition en ballon d'un certain Laroutine sur une Lune où l'imagination fantaisiste procède de l'inversion : éléphants-moustiques, hannetons géants, rivières de limonade ou de rhum et eau rare et chère. Les rois se nomment Brrrrrrr et Crrrrrrr, la ville, Krrrrstvlmpfbchqdngzx ; on y consomme des peupliers en salade, des mouches au riz et des guêpes truffées, bref, cette pitrerie de 1836 déconcerte d'autant plus qu'à la même période, Poe publiait son « Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaall », nettement plus documenté puisque son voyageur, fuyant le meurtre de ses créanciers, a songé à se prémunir contre le froid et le manque d'oxygène à haute altitude. Plutôt que d'affronter l'incrédulité de ses lecteurs en décrivant la vie sur la Lune, Poe escamote le problème avec une astucieuse pirouette. Alexandre Dumas, avec « Un Voyage à la Lune », ne s'embarrasse pas non plus de vraisemblance mais se situe clairement dans le conte avec un voyage effectué à dos d'aigle et un retour sur des oies sauvages, tous dotés de la parole.

On connaît le sérieux et la précision arithmétiques de Jules Verne pour envoyer un équipage sur la Lune à bord d'un boulet de canon. De la Terre à la Lune ne manque pourtant pas d'humour, tempérant l'aridité de sa démonstration, en particulier dans la description des membres du Gun Club. Plus romanesque, Wells imagine une Lune creuse, pourvue d'une végétation luxuriante du fait de la faible gravité, d'animaux, et peuplée d'une société sélénite rappelant l'organisation de la fourmilière. Les Premiers hommes dans la Lune a perdu en crédibilité, mais les personnages fort bien campés de Wells, dont la consistance ne se limite pas à l'intrépidité d'explorateurs avides de découvertes, rend ce texte encore lisible aujourd'hui. « Les Luniens » de Pierre Boulle clôt ce tour d'horizon, relation de deux expéditions américaine et soviétique sur la face cachée de la Lune, pour une farce axée sur un quiproquo. On a connu Boulle plus inspiré.

S'agissant de romans sur la Lune, ceux ici choisis sont incontournables, quoique, l'accent étant mis sur le voyage, on aurait dû préférer Autour de la Lune au premier volume contant les préparatifs de l'expédition vernienne, au lieu des quelques extraits figurant dans le Dossier. On aurait pu aussi ajouter L'Histoire véritable de Lucien pour faire le tour des indispensables. Car on se sent malgré tout frustré devant ce volume bien moins épais que d'ordinaire, avec en outre une police de caractères plus grande, alors qu'on espérait que l'ouvrage rendrait disponibles nombre de textes rares ou mal connus. De ce point de vue, le Dossier qui suit irrite plus qu'il ne fournit de compléments de lecture. On aurait préféré découvrir au complet Le Songe d'un Kepler dont la seule édition française est toujours épuisée à l'heure actuelle, au lieu des deux maigres pages qui autorisent à faire figurer son nom sur la couverture. L'extrait de la pièce d'Edmond Rostand faisant allusion au roman de Cyrano est en revanche secondaire, voire superflue. S'il n'était pas possible de traduire pour la circonstance un des romans du polonais Zulawski, grand-oncle du réalisateur, l'exhumation d'un roman de Tsiolkowski comme En-dehors de la Terre aurait été possible, ou encore le premier tome, consacré à la Lune, des Aventures d'un savant russe de Henry de Graffigny. La partie critique se résume aux principales dates du parcours d'un auteur en guise de présentation, et à des bibliographies ultra courtes comme celle des romans modernes consacrés à la Lune, réduite à dix titres, dont cinq d'Arthur C. Clarke, considérés comme les « principaux ». C'est tellement sommaire qu'on aurait pu se dispenser de la donner, de même que celle de la BD, réduite au seul Tintin de Hergé. Bref, un Omnibus un peu décevant par son indigence.

La Grande course de chars à voiles

Dans un très lointain futur, après son expansion dans l'espace puis sa régression sur la Terre, l'Humanité a renoncé à la technologie qui faillit la détruire, proscrivant le feu qui appelle d'ordinaire le Courroux d'Agni, l'usage des métaux et la consommation de viande. De la période où elle se livrait à des modifications génétiques perdurent de nombreux croisements entre humains et animaux, comme les felinos issus du chat ou les caïmen, les hommes-crocodiles. Pour leurs échanges commerciaux, les Vrais Humains sillonnent la planète sur des chars à voiles glissant le long de rails de bois et dont la maintenance et la logistique sont le fait des Felinos, lesquels, par exemple, dirigent les toutenjambes qui tirent un char pour le mettre en branle. La Terre bruisse encore des grandes légendes du passé qui ont forgé le mode de vie actuel ; nommées les Exemples Chihuahua, elles sont colportées par des poètes comme Enri, dit le Menuisier, seuls capables de déchiffrer les données de l'Arc-en-ciel, un ordinateur recueillant la mémoire de l'humanité. Au Brésil a lieu chaque année, pour la fête de la Tortuga, une grande course de chars à voiles où les plus grands pilotes s'affrontent.

Cette présentation idyllique se fissure au fur et à mesure que l'histoire entre dans les détails : les Felinos n'ayant pu renoncer à la viande consomment la chair de baleiniers, gigantesques herbivores gardés par des cornacs qui savent prélever des quartiers sans tuer ni faire souffrir l'animal. Le racisme latent entre Vrais Humains et Felinos est encore exacerbé par des intrigues visant à installer une suprématie commerciale renforçant la relation de dépendance. De ce pont de vue, la course de chars à voile prend un tout autre sens, surtout si des factions peu regardantes entreprennent d'enfreindre les lois.

Par ailleurs, Karina, séduisante felina, fille de El Tigre, bandit révolutionnaire hostile aux vrais humains, est sauvée par une mystérieuse femme servante de la Didon, qui l'attache en contrepartie au service de cette prophétesse, laquelle tente de libérer d'un hypothétique futur où il est retenu Starquin, le Cinq-En-Un, équivalent d'un dieu capable de se promener dans les aléapistes, soit l'ensemble des avenirs possibles. Mais il n'est pas facile de se conformer aux sacrifices que réclame l'avenir quand ils sont inhumains pour ceux qu'on aime. Karina, amenée à croiser la route de Raoul, fils du célèbre capitaine de char Tonio, lui aussi en révolte contre l'autorité qui le prive de libre-arbitre, est le personnage central de ce roman où gronde la révolte.

La Grande Course de chars à voiles s'inscrit aussi bien dans le registre de la fantasy par la peinture de ce lointain futur que dans celui de la science-fiction, quand bien même celle-ci n'est présente que dans de discrètes allusions technologiques, comme les Petits Amis à l'intérieur de Karina, à l'évidence des nanomachines qui suppriment la douleur ou régulent l'humeur. Mais ce roman généreux, sensible, chatoyant, est propre à séduire tous les publics par sa dimension poétique et sa profonde humanité. Il y a du Cordwainer Smith dans ce vaste cycle, ne serait-ce qu'à travers le personnage de Karina qui rappelle C'mell, et, l'air de rien, Coney distille à sa façon des thèmes qu'il a traité de façon radicalement différente dans des romans à l'opposé de cette épopée.

Repris dans la collection qui l'a présenté aux lecteurs français, le cycle, cette fois du Chant de la Terre réédité dans l'ordre, achève de réhabiliter Michael Coney, un auteur injustement tenu dans l'oubli depuis une vingtaine d'années.

Les Démons sont éternels

Eddie Drood appartient à une vieille lignée anglaise entièrement composée d'agents secrets très spéciaux qui, sous couvert de lutter contre les forces du Mal, contrôle en fait le monde. Depuis le premier épisode, où il a mis fin à cette suprématie, il a pris la direction de la Famille des mains de la matriarche, au sein du Manoir où vivent tous les membres malgré le drastique manque de place, et est désormais le seul détenteur du Torque d'or, l'armure donnant l'invincibilité. Malheureusement rien ne va : au sein de la famille, on complote encore pour lui ravir le poste, tandis que les humains traquent les Drood, principalement Truman qui, pour accroître son pouvoir, permet à des entités maléfiques de venir sur Terre : les Abominations, parasites psychiques qui se nourrissent des âmes et qui ne sont en fait que les chevaux de Troie d'envahisseurs plus dangereux encore, les Multièdres, des Dieux Affamés issus d'une réalité supérieure dévorant des mondes et anéantissant des réalités entières, rien que ça ! La menace est telle que la famille noue des pactes avec diverses entités démoniaques l'aidant à mener le combat : Harry, cousin écarté du pouvoir qui avait juré de se venger, revient même avec un semi-démon, Roger, mais pour des raisons plus triviales. On ressort de l'arsenal une foule de gadgets plus ésotériques les uns que les autres, dont le miroir de Merlin pour la téléportation et le Train du Temps, dont l'utilisation est en principe prohibée, pour chercher des guerriers expérimentés dans le passé de la famille, et même dans le futur, ce qui permet à Gilles Traquemort, autre héros récurrent de Simon R. Green, d'intervenir aussi dans ce cycle. La surenchère propre à ce récit d'action ne cesse de multiplier les intervenants surprenants et les rebondissements inattendus qui relancent la menace quand on la croyait sous contrôle.

Pastiche revendiqué de James Bond, le roman imite pareillement les extravagances des récits de Ian Fleming, dans un cadre fantastique où l'auteur peut donner libre cours à son délire en matière de maléfices et de créatures. L'humour procède du décalage entre les protagonistes et des situations du quotidien (un démon gay, un ectoplasme menacé d'expulsion) ainsi qu'à des réflexions à l'emporte-pièce commentant l'intrigue. Ce serait agréable et même amusant si Simon R. Green ne se montrait pas si bavard. À force de s'attarder sur chaque situation comique, celle-ci perd de sa force et finit même par être envisagée de façon sérieuse, un peu comme dans ces sitcoms où le gag prolongé à l'extrême devient un élément de l'intrigue et se teinte d'une aura dramatique. La surenchère dans les combats incessants, une fois l'analogie avec James Bond comprise, aboutit là aussi à un fatras, dans la plus pure tradition des gonzo fictions. Un roman qui aurait pu être divertissant si l'auteur avait su se contenir ; tel quel, à défaut de rires, il distille la lassitude.


 

Skull Fragments

« Un zombie évolué sait qu'il ne faut pas se jeter directement sur le cerveau. Comprenant les lois de la physique, il ne craint pas le feu. Ainsi, il fait cuire ses victimes courtoisement, les liant directement à un fauteuil de métal plongé dans une grande casserole. Au point d'ébullition, il dépose à l'intérieur du crâne un lourd sachet de thé, afin de déguster une infusion de fluides encéphaliques aux herbes en guise d'apéritif, juste avant de passer à table. »

Si je reproduis ci-dessus l'intégralité de la quatrième de couverture de cette nouvelle publiée en volume bilingue, c'est qu'il est impossible (sans la déflorer) de raconter cette histoire de crânes humains découverts par une petite fille dans la « cabane à balles » d'un fast food McDonald (vous savez, ces espaces pleins de balles de couleur dans lesquels nos enfants aiment se rouler tels des cochons dans la fange… pour le plus grand bénéfice de la grippe porcine et autres fléaux viraux toujours en quête de bassins de reproduction).

Texte qui cogne (pour le moins), mise en abîme délicieuse vrillée par un humour aussi tordu que réjouissant, Skull Fragments est un petit bijou noir. L'ouvrage se commande sur le site < http://lesperseides.free.fr/ >

Seul regret, la traduction… Parce que playpen (parc pour les bébés) traduit « crayon géant », euh, comment dire… En plus, comme le texte est bilingue, les pains (il y en a d'autres) sont faciles à repérer.

Psykoses

« Pour se détendre, il avait profité des longues lignes droites de l'inter-villes pour écraser le champignon. Son véhicule avait atteint des vitesses qui auraient été passibles de la cour martiale du temps où les Normaux dominaient le monde, où les automobilistes étaient surveillés et sanctionnés. Dire qu'à l'époque, songeait parfois le chauffeur, il était même interdit d'équiper son véhicule d'un éperon. Fort heureusement, cette époque liberticide était révolue. Elle n'était évoquée que pour effrayer les petits psykos récalcitrants : rien de tel, pour inciter un [Mad] Max en herbe à finir sa soupe, que la menace du grand méchant policier qui viendra lui donner un PV s'il n'obéit pas. » (Page 44.)

Pour son premier roman, notre collaborateur Philippe Heurtel (assez discret en nos pages, ces derniers temps) s'est amusé comme un petit fou à décrire un monde sous la coupe de la Direction du Casting dans lequel les Psykos (divers modèles existent : Savant Fou, Hannibal, Jason, Tronçonneur, Vampire, Zombie, Seven, Max Cinglé, Empoisonneuse Acariâtre, etc) massacrent les jeunes (bien fait !) du genre sportif aux dents blanches et oie blonde modèle déposé série B (voire fin de série). Ces massacres ont lieu dans des parcs à victimes qui s'appellent Teen Town, Silver Lake, Haddonfield et j'en passe.

Voilà pour le décor, qui avait besoin d'une intrigue : celle-ci sera « policière » (dans un premier temps) ou plutôt « psychopathologique ». Des meurtres non prévus par la Direction du Casting ont eu lieu à Teen Town, quelqu'un a été tronçonné, le fabricant local de hamburgers a été hannibalisé, une insupportable enseignante a été éventrée. En conséquence de quoi un Seven, Mordon de son petit nom, est envoyé pour mener l'enquête.

Dans la seconde partie du roman, moins réussie mais toujours plaisante, c'est au tour des extraterrestres de débarquer à Teen Town (ce qui nous vaut une avalanche de clins d'œil à la S-F en général et au cinéma d'invasion ET en particulier).

On pourrait sans doute faire des tas de reproches à ce premier roman double feature dont la construction est assez bancale et le style pas assez tenu (même pour de la série B), mais la culture cinématographique et le sens de l'humour de Philippe Heurtel rattrapent la mayonnaise et le tout se lit globalement avec plaisir. Dans la lignée de 10 000 litres d'horreur pure de Thomas Gunzig, Psykoses devrait plaire aux fans hardcore de films d'horreur, car l'auteur (fin connaisseur du genre) a su dompter son matériau et en faire sourdre tout le jus humoristique. Manque encore un peu de maîtrise stylistique ; disons que ce sera pour le prochain, car il serait dommage que Philippe Heurtel s'arrête en si bon chemin.

La Main de gloire

En cette fin de XIXe siècle, Paris est en pleine ébullition. L’Exposition universelle vient d’ouvrir ses portes et la construction de la tour Eiffel est enfin achevée. Mais cette ambiance de fête est gâchée par un horrible fait divers : on découvre, dans une rue de la capitale, la main momifiée d’une femme. Et ce n’est qu’un commencement. Peu de temps après, c’est la découverte d’un cadavre atrocement mutilé, lui aussi amputé d’une main, qui fait la une des journaux. L’inspecteur Léonce Desnoyers et son adjoint, Raoul Ménard, sont chargés de l’enquête. Résolus à résoudre au plus vite cette étrange affaire, les deux policiers se lancent à la poursuite de l’assassin. En vain. Car comment appréhender un meurtrier dont les actes échappent à toute logique ? D’autres cadavres apparaissent et les deux policiers, malgré tous leurs efforts, s’avèrent incapables de mettre fin à l’hécatombe. Ils décident alors de faire appel à Simon Bloomberg, le célèbre aliéniste, qui pourra peut-être cerner la personnalité du tueur et ses motivations réelles. Aidé de Sarah Englewood, sa gouvernante, Bloomberg participe à son tour à la traque…

La Main de gloire est le deuxième volume d’une série qui a débuté avec La Chambre mortuaire (10/18). On retrouve d’ailleurs dans ce second opus un grand nombre de personnages déjà présents dans le premier, et même si les deux tomes peuvent se lire indépendamment, il est fortement conseillé de lire La Chambre mortuaire avant de s’attaquer à cette Main de gloire. En tout cas, voilà une série qui évolue bien. L’intrigue de La Chambre mortuaire progressait lentement — trop lentement —, et certains revirements de situation étaient un peu téléphonés. Rien de tel avec La Main de gloire. Dans ce second volume, Jean-Luc Bizien a mis un tigre dans son moteur : plus de personnages, plus d’action, plus de rebondissements. Un récit qui défile à un rythme soutenu, qui entretient le suspense et qui sait tenir son lecteur en haleine. Bizien croit à son histoire et il veut qu’on y croie. Il ne fait ni dans le parodie ni dans le second degré. Son but, c’est bel et bien de retrouver cette fougue, cette énergie narrative qui faisait la force et le charme du roman-feuilleton français de la fin du XIXe siècle, comme dans les récits de Paul Féval, ou plus tard dans ceux de Gaston Leroux. Mais plus que tout, La Main de gloire fait irrésistiblement penser aux romans d’Emile Gaboriau (Monsieur Lecoq ; L’Affaire Lerouge), le véritable inventeur du roman policier, encore trop injustement méconnu en France. Bref, La Cour des miracles est une série plus ambitieuse qu’il n’y parait au premier abord. Et Jean-Luc Bizien y démontre — une fois de plus ! — sa capacité à passer d’un genre littéraire à un autre avec une facilité déconcertante. Qu’il s’agisse de littérature jeunesse (WonderlandZ, éditions de l’Archipel), de fantasy, de polar, de thriller fantastique (I Can’t get no : Mastication ; un des meilleurs titres de la défunte collection « Club Van Helsing », chez Baleine), ou encore de littérature générale (Marie Joly, éditions Sabine Wespieser), rien n’arrête Jean-Luc Bizien, rien ne lui fait peur. Avec toujours une même exigence : écrire de la littérature populaire de qualité, intelligente et inventive. Mission accomplie avec La Main de gloire. En nous épargnant des descriptions interminables, mais en entremêlant très habilement faits historiques et personnages de fiction, l’auteur nous immerge en plein cœur d’un Paris mystérieux et terrifiant. On passe un très bon moment et on en redemande. Ce qui tombe plutôt bien, puisqu’il paraît qu’un troisième tome est déjà prévu. A suivre… 

Assortiment pour une vie meilleure

Au fil des publications, l'évidence s'impose : Thomas Gunzig est l'un des écrivains les plus doués de sa génération. Du talent à revendre, un imaginaire loufoque, détonnant, et cette petite pointe de folie en plus qui fait toute la différence. Après un premier roman marquant, Mort d'un parfait bilingue (prix Victor Rossel), et un excellent recueil de nouvelles, Le Plus Petit Zoo du monde (prix des Editeurs), il avait pourtant déçu avec son second roman, Kuru, une tentative assez pataude de fable sociopolitique sans réelle magie. Mais il était revenu en meilleure forme avec 10000 litres d'horreur pure, modeste contribution à une sous-culture, un slasher excitant, très drôle et très gore. Le revoilà donc avec Assortiment pour une vie meilleure, qui rassemble vingt-sept nouvelles parues dans des recueils exclusivement diffusés en Belgique, ou dans diverses revues. Ça démarre plutôt bien avec « L'Assassin » ; l'histoire d'un homme apparemment banal, mais qui sait depuis toujours qu'il est un assassin. Bon, jusqu'ici il n'a trucidé que quelques petits animaux (fourmis, mouches, papillons…), mais il se décide enfin à passer à la vitesse supérieure en assassinant un être humain. N'importe lequel, au hasard. Il va pourtant découvrir qu'il n'est pas le seul à nourrir ce genre de pulsions meurtrières… On passe rapidement sur le second texte — « Hors d'œuvre et canapés, sous le signe du chorizo » — nettement plus banal. Vient ensuite une salve de nouvelles ultracourtes qui obéissent toutes au même schéma narratif : l'histoire à chute. On y croise tout une galerie de personnages décalés, souvent un peu pathétiques, auxquels le hasard réserve de bien mauvaises surprises. Ça va très vite et on rit beaucoup. C'est du Thomas Gunzig pur jus : une bonne dose d'humour décapant, une écriture au scalpel et des renversements de situations inattendus et délirants. Il faut pourtant attendre la seconde moitié du livre pour que Gunzig nous donne la pleine mesure de son talent. C'est d'abord « Gastronomie hospitalière. Figures du transfert. Episodes cliniques », une nouvelle au ton très kafkaïen, et puis surtout « Le Meilleur du XXIe siècle », un grand texte. Avec des éléments simples — quelques humains, un animal, et une voix appartenant à un narrateur non identifié —, Gunzig nous concocte un récit choral, une fable urbaine bouleversante, où la douleur et le malheur se transmettent d'un être à un autre par l'intermédiaire d'un furet en quête de vengeance et d'amour. Dit comme ça, ça n'a l'air de rien ; n'empêche qu'on termine la lecture de cette nouvelle avec une crampe au ventre et qu'on se dit qu'un type capable d'écrire des choses pareilles mérite vraiment d'être lu. Confirmation avec « L'Héroïsme au temps de la grippe aviaire », un autre très beau texte (initialement intitulé « Spiderman », un titre qui lui convenait beaucoup mieux). Il s'agit en fait d'un monologue visiblement écrit pour la scène. Un homme se présente face à nous. Il porte un costume de Spiderman. Mais on comprend vite qu'être un super-héros au quotidien n'est pas un job facile. Grave et hilarante à la fois, originale et intense, voilà encore une nouvelle qu'on n'est pas prêt d'oublier. Et pour terminer en beauté, le recueil s'achève avec « L'Eau salée », ou comment un couple doit gérer la naissance d'un enfant un peu particulier…

Il y a du Will Self chez Thomas Gunzig, du Boris Vian aussi : une capacité a créer — en quelques phrases, quelques mots — du trouble et du désordre dans la tête de son lecteur. Grand styliste, Gunzig sait s'y prendre pour faire tout à coup basculer un texte vers le fantastique ou le surnaturel, avec des résultats parfois vertigineux. Et même s'il se laisse parfois aller à la facilité (comme dans « Viande d'objet », un texte où il reprend des thèmes déjà présents dans Kuru et dans « La Vache », une des nouvelles du Plus petit zoo du monde), Assortiment pour une vie meilleure contient plusieurs récits inoubliables, d'une qualité exceptionnelle, qui font de ce recueil de nouvelles une des lectures indispensables de cette rentrée littéraire 2009.

Pèlerinage

Est-il besoin de le rappeler ? Avant de se mettre à l'écriture de romans il y a quelques années, Sylvie Denis a d'abord été une nouvelliste d'exception. Folio « SF » en avait déjà publié un remarquable florilège (Jardins Virtuels en 2003), c'est au tour d'ActuSF de nous permettre de (re)découvrir cinq nouvelles supplémentaires, dont certaines étaient restées assez confidentielles jusqu'à ce jour, dans un recueil qui, bien qu'assez court, offre un bel aperçu de la diversité du talent de son auteur.

« Adrénochrome », texte le plus ancien de cette sélection, invoque une catégorie de personnages plutôt inattendus dans un récit de science-fiction, une bande de lutins modernes et assez rock'n' roll, baptisés Eleks pour l'occasion. Une habile remise au goût du jour, où l'auteur décrit la fascination que continuent d'exercer aujourd'hui encore certaines vieilles légendes.

Par sa taille, mais surtout par sa qualité, « Pèlerinage » (initialement publiée dans le n°4 de Bifrost), constitue le plat de résistance de ce recueil. On y découvre une civilisation extraterrestre des plus exotiques, arboricole, en apparence fort primitive, et cependant capable de réalisations défiant les lois de la physique. La découverte de cette société et de ses secrets se fait progressivement, au cours d'un long périple à travers une jungle que Sylvie Denis excelle à décrire dans toute sa luxuriance. Un voyage initiatique, quasi-mystique, qui va profondément transformer la protagoniste de cette novella et lui permettre d'exorciser quelques fantômes du passé.

Avec « Le Ventre de la mer », Sylvie Denis s'essaie à un genre qu'elle n'a que très rarement abordé : le fantastique. Lequel ne fait irruption qu'à la toute fin de ce texte, de manière particulièrement brutale et inattendue. Le choc est d'autant plus fort que l'histoire est racontée du point de vue d'une petite fille de cinq ans, souffrant indirectement du drame que vivent ses parents au quotidien. L'auteur dresse un portrait sans concession de cette famille meurtrie, et conclut son récit dans un bain de sang pour le moins étonnant.

De drame familial, il en est également question dans « Le Zombie du frère », à travers le destin d'une rock-star du futur, hantée par ses origines et à la recherche de sa propre identité. Au-delà de la tragédie intime que vit le personnage, la nouvelle s'interroge sur les processus de la création artistique, mais aussi sur ses rapports souvent conflictuels avec l'industrie du même nom.

Le recueil se clôt sur le seul texte relativement anecdotique de cette sélection, « La Dame du Wisconsin », qui vaut surtout pour la galerie de personnages qu'il met en scène, une bande de sympathiques retraités tout heureux d'avoir trouvé de quoi occuper leurs après-midi en la personne d'une vieille dame pleine de surprises.

Par sa qualité globale, mais aussi par sa variété, Pèlerinage est un recueil on ne peut plus recommandable, parfaitement représentatif du talent de son auteur.

Journal d’un ange

Au Ciel comme sur la Terre, il se passe parfois de vilaines choses. En tant qu'ange inquisiteur, Eriel a pour mission d'enquêter sur de tels évènements. Rien de très méchant en règle générale, jusqu'à ce que trois anges que rien ne semble lier disparaissent subitement. Pas de corps, pas de traces, pas d'indices. Il y a de quoi s'inquiéter, surtout au moment où le Paradis entame de délicates négociations avec les Enfers au sujet de la revente du Purgatoire, et où un mouvement clandestin se met à revendiquer certains droits pour les anges, notamment celui d'être sexué. Très vite la situation va devenir particulièrement inconfortable pour Eriel, harcelé par son irascible supérieur hiérarchique, et constamment épié par les agents du Keter, les services secrets célestes. Bref : tout laisse à penser qu'il y a bien quelque chose de pourri au Royaume Eternel.

Paru initialement dans la « Série noire » en 2004, Journal d'un Ange est un premier roman qui ne manque pas de qualités. Pierre Corbucci s'est amusé à transposer les codes du polar dans un cadre original et pour le moins singulier. Quoique le Paradis qu'il met en scène ne nous semble pas si étranger que ça tant il ressemble à notre bonne vieille fonction publique, chaque catégorie d'anges étant affecté à un rôle bien précis, de la réception des défunts à la gestion des affaires courantes. Bien évidemment, d'un service à l'autre, on se tire sans arrêt dans les pattes dans l'espoir d'une promotion accélérée ou pour d'autres motifs moins avouables.

Ce décalage permanent entre l'image traditionnelle du Paradis et la vision peu glorieuse que donne Corbucci de son mode de fonctionnement constitue une source d'amusement récurrente tout au long du roman. De la même manière, il est assez drôle de le voir appliquer les lois de l'économie de marché à la gestion des âmes humaines, en conséquence de quoi, entre autres joyeusetés, la Banque Centrale se voit contrainte de faire tourner la planche à âmes pour lutter contre l'augmentation de l'athéisme sur Terre… Plus farfelu encore, on découvre que les anges ont succombé à leur tour à la passion du football (l'action du roman se situe en 1998, pile au moment de la Coupe du Monde), une ferveur qui s'est répandue jusqu'aux prophètes eux-mêmes, Mahomet n'hésitant pas à arborer le maillot de Zinedine Zidane lors des grandes occasions.

Evidemment, à force d'humaniser ses créatures célestes et de les placer dans des situations tout ce qu'il y a de plus profanes, Pierre Corbucci se prend régulièrement les pieds dans le tapis, et on finit par ne plus s'étonner que ces êtres désincarnés puissent ressentir la faim, le froid, voire même quelques courbatures au terme d'une filature en nocturne.

Plus embêtant, l'enquête que mène Eriel s'avère assez peu passionnante, progressant par à-coups puis piétinant durant des chapitres entiers avant d'être relancée de manière plus ou moins artificielle. Quant à sa résolution, elle tombe malheureusement à plat, plombée par de trop longues explications et échouant à apporter une tonalité plus grave, pour ne pas dire métaphysique, à une histoire qui s'en était fort bien passée jusque-là.

Dans le cadre de la « Série noire », Journal d'un Ange bénéficiait de l'originalité de son sujet pour se distinguer des autres titres de la collection. En Folio « SF », l'effet de surprise ne joue plus vraiment. Restent quelques idées agréablement farfelues et une jolie collection de scènes loufoques ; de quoi passer une agréable soirée.

Le Faiseur d’histoire

Au dernier recensement en date, il a été dénombré une bonne douzaine de Stephen Fry : humoriste monty-pythonesque (la série culte A Bit of Fry & Laurie, en compagnie du futur Dr. House), acteur, réalisateur (le très séduisant Bright Young Things), animateur télé et radio, critique, essayiste, passant d'une scène de théâtre à un studio d'enregistrement où il prête sa voix à de nombreux livres-audio, voilà plus d'un quart de siècle que ce génial touche-à-tout réussit à peu près tout ce qu'il entreprend. Jusqu'en littérature, où ses quatre romans parus à ce jour ont été autant de succès.

Curieusement, alors que Mensonges, mensonges, L'Hippopotame et L'Ile du Dr Mallo ont été publiés en France entre 1998 et 2002 (chez Belfond, puis J'ai Lu en poche), il aura fallu attendre treize ans pour qu'un éditeur s'intéresse à ce Faiseur d'Histoire. L'explication se trouve-t-elle dans le fait qu'il s'agit d'un roman de science-fiction ? Pourtant, plus encore que le reste de son œuvre, ce livre est à l'image de son auteur. Le Faiseur d'Histoire est une uchronie, certes, mais c'est également un roman d'apprentissage, une comédie romantique, et une comédie tout court, malgré la gravité des thèmes abordés. Un foisonnement que l'on retrouve également dans la forme, puisque dans une narration à la première personne viennent s'intercaler des extraits de biographie romancée, d'articles encyclopédiques, de journal intime, et même de scénario cinématographique.

Michael Young, le narrateur de ce roman, n'est pas le personnage le plus haut en couleurs imaginé par Fry. C'est un étudiant doué mais un peu à côté de la plaque, auteur d'une thèse sur la jeunesse d'Adolph Hitler. Sa voie semble toute tracée, pourtant le jeune homme sent s'installer en lui un mal-être profond, et ses relations conflictuelles avec sa fiancée, Jane, n'arrangent guère la situation.

La vie de Michael va être bouleversée par sa rencontre avec Leo Zuckermann, un physicien qu'un lourd secret de famille a amené à s'intéresser à la période de la Seconde Guerre Mondiale. Zuckermann travaille sur le prototype d'une machine permettant d'observer le passé. Très vite, les deux hommes vont sympathiser et travailler ensemble à l'amélioration de cet appareil, avec pour objectif un projet fou : empêcher la naissance d'Hitler.

Le lecteur coutumier des uchronies ne sera sans doute guère surpris d'apprendre que le monde auquel Young et Zuckermann vont donner naissance sera par bien des aspects pire que le nôtre. Hitler n'a jamais accédé au pouvoir, certes, mais son successeur n'a rien à lui envier en matière de monstruosité. Avec retenue et en gardant une distance nécessaire avec l'horreur qu'il décrit, Stephen Fry nous fait découvrir l'autre solution finale qui a été mise en place dans cet univers. Ironie suprême de l'histoire, nos deux apprentis sorciers sont directement à l'origine de la méthode employée.

Cette seconde moitié du roman, située dans une Amérique rétrograde et refermée sur elle-même, est évidemment beaucoup plus sombre que la première partie. Pourtant, cette expérience, aussi éprouvante soit-elle, va permettre au personnage de Michael Young d'évoluer. Perdu dans un monde hostile et étranger, loin du confort douillet de la vie qu'il imaginait écrite d'avance, il va enfin retirer ses œillères et s'accepter tel qu'il est réellement, et l'aimable couillon des premiers chapitres va progressivement céder la place à un personnage nettement plus complexe et intéressant.

Avec une aisance qui laisse rêveur, Stephen Fry maîtrise son récit de bout en bout. Constamment la grande Histoire, dans un continuum ou dans l'autre, fait écho à celle toute personnelle du narrateur et accompagne son évolution. Surtout — hormis lors de quelques descriptions particulièrement douloureuses —, l'auteur parvient à conserver à son récit une légèreté et une fraîcheur qui font du Faiseur d'Histoire une lecture on ne peut plus réjouissante.

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