Critiques de Bifrost

Les critiques de Bifrost

La Fête électrique

La Fête électrique

Hervé JUBERT
LIBRAIRIE DES CHAMPS-ÉLYSÉES
256pp - 5,18 €

Bifrost n° 14

Critique parue en juillet 1999 dans Bifrost n° 14

Quatre mois à peine après la publication de son frénétique premier roman, Le Roi sans visage, Hervé Jubert revient avec ce deuxième volume de sa Bibliothèque Noire. On se souvient qu'à la fin du précédent tome, Georges Beauregard, agent du département Eugénie, découvrait que le Paris de 1860 dans lequel il évoluait n'était qu'un univers fictif, et parvenait en définitive à s'en échapper pour explorer « la marge ». Son escapade s'achève abruptement lorsque débute cette nouvelle aventure, un an plus tard, quelques jours avant l'inauguration de l'Exposition Universelle. Une Exposition que Beauregard se souvient parfaitement avoir visité, six ans plus tôt. En outre, la présence annoncée de la reine Victoria lui fait craindre le pire, d'autant plus que l'on a signalé plusieurs morts mystérieuses dans les jardins des Tuileries, précisément là où les premiers lampadaires électriques, clou de l'Exposition, ont été mis en service…

Le premier roman de Jubert détonnait dans la production courante par son inventivité et son rythme effréné. En comparaison, de prime abord, La Fête électrique déçoit quelque peu. Outre le fait que le récit peine à se mettre en place, l'intrigue qui nous est offerte ici est beaucoup plus policée que la précédente. Mais que l'on s'amuse moins ne signifie pas que l'on s'y ennuie : Jubert nous gratifie de quelques trouvailles bienvenues, de quelques personnages aussi improbables que mémorables. De plus, ce pseudo-Paris du Second Empire — les lecteurs attentifs pourront s'amuser à repérer les quelques anachronismes qui parsèment le texte, renforçant le côté décalé de cet univers — s'avère être un décor de choix pour les aventures rocambolesques que met en scène l'auteur. À la croisée des genres, quelque part entre science-fiction, fantasy, steampunk et fantastique, La Bibliothèque Noire confirme donc qu'elle est certainement la série la plus rafraîchissante du moment.

Philippe BOULIER

Les critiques de Bifrost

Cosmic blues

Cosmic blues

Gérard LECAS
FLAMMARION
234pp - 10,70 €

Bifrost n° 14

Critique parue en juillet 1999 dans Bifrost n° 14

Après la Cyberdanse macabre de Richard Canal, voici la deuxième aventure de Mark Sidzik, due cette fois à la plume d'un écrivain de polar — mais dont la quatrième de couverture nous apprend qu'il a une formation scientifique —, Gérard Lecas. Chronologiquement, ce récit se situe avant celui de Canal, durant les premières semaines de l'an 2000, alors que Sidzik ne fait pas encore partie du World Ethics and Research. Dans la nuit du 31 décembre 1999 au 1er janvier 2000, la Terre perd tout contact avec la station orbitale Novgorod. Simple panne, conséquence du fameux bug du nouveau millénaire ou acte malveillant ? La situation est d'autant plus préoccupante que l'un des scientifiques à bord de la station semble sur le point d'achever ses travaux, lesquels pourraient à terme permettre l'éradication de diverses maladies, hépatite C et SIDA en tête. Par un heureux concours de circonstances, Mark Sidzik, dont l'ancienne petite amie est également membre de l'équipage, va devoir endosser le rôle d'homme providentiel et sauver les quatre naufragés spatiaux.

On pourrait faire sur ce Cosmic blues sensiblement les mêmes commentaires que sur le Cyberdanse macabre de Canal : un roman bien foutu, efficace, offrant son lot de moments forts, des personnages très typés (sans doute une nécessité pour qu'ils demeurent toujours aisément identifiables pour le lecteur, malgré la valse des écrivains) mais plutôt sympathiques. En outre Lecas propose ici une description tout à fait convaincante de la vie dans une station orbitale. Bref, le type même de mécanique bien huilée, trois heures de lecture agréable garanties, je ne suis pas sûr qu'il faille attendre beaucoup plus de cette collection, mais si, contrairement au très versatile « Macno » de chez Baleine, elle parvient à maintenir ce niveau de qualité, on attendra les prochaines parutions sinon avec impatience, du moins avec bienveillance.

Philippe BOULIER

Les critiques de Bifrost

Babylon Babies

Babylon Babies

Maurice G. DANTEC
GALLIMARD
560pp - 19,82 €

Bifrost n° 14

Critique parue en juillet 1999 dans Bifrost n° 14

Après l'énorme succès des Particules élémentaires de Michel Houellebecq, on constate non sans un certain plaisir que le nouvel événement littéraire français, en l'occurrence le troisième roman de Maurice G. Dantec, entretient lui aussi des liens évidents avec la science-fiction. Ces deux livres possèdent d'ailleurs un bon nombre de points communs, le plus frappant étant la conclusion à laquelle arrivent les deux écrivains quant à l'avenir de l'humanité. Mais si Houellebecq demeurait assez vague dans ses spéculations, se refusant à entrer franchement en territoire S-F, Dantec, au contraire, s'y jette à pieds joints. Ainsi, en six ans et trois romans, a-t-on vu l'auteur passer du roman noir classique à la science-fiction pure et dure, sans pour autant quitter la collection de polars qui l'avait révélé.

Après avoir mis à jour les racines du mal, Dantec s'intéresse désormais à ses fruits. Et le monde, en ce début de XXIe siècle — l'action se déroule en 2013 — pourrait se résumer en un mot : Chaos. La Russie et la Chine sont déchirées par d'interminables guerres civiles, tandis que dans le reste du monde prolifèrent et prospèrent les mafias et les sectes les plus extrémistes. Cette impression de chaos généralisé est d'autant plus forte que Dantec ne fait quasiment jamais allusion aux pouvoirs politiques légitimes en place. Comme la police dans ses romans précédents, ceux-ci brillent ici par leur absence, et seule la loi du plus fort semble avoir encore cours dans cet univers à la dérive.

Autre particularité des romans de Dantec que l'on retrouve une fois encore ; alors qu'il s'agit de véritables pavés, leur intrigue peut se résumer en deux phrases. Dans le cas présent, un mercenaire, Toorop (le héros de La Sirène rouge), est chargé d'assurer la sécurité et le transfert d'une jeune femme, Marie Zorn, du Kazakhstan vers le Québec. Les choses vont évidemment se compliquer lorsque Toorop découvre que Zorn souffre de schizophrénie aiguë, et surtout qu'elle transporte ce qui pourrait être une arme biologique révolutionnaire, laquelle semble attiser la convoitise de nombreux groupuscules aux visées obscures. Voilà pour l'intrigue, qui suffit amplement à maintenir constant l'intérêt du lecteur durant les deux tiers du roman. Mais Dantec s'intéresse finalement moins à la résolution de cette intrigue qu'à ses implications, politiques comme métaphysiques. Et c'est là que Babylon babies devient un roman véritablement éblouissant. Dantec mêle avec un appétit vorace philosophie et sciences dures, métaphysique et musique techno, cyberculture et chamanisme (un salmigondis dont la dédicace ouvrant le roman donne déjà un aperçu). On n'est certes pas obligé de suivre Dantec dans toutes ses extrapolations, on pourra même lui reprocher parfois un certain « confusionnisme ». Il n'empêche que dans sa volonté d'aborder la complexité du monde d'un point de vue global, Babylon babies est sans doute l'une des tentatives les plus réussies que la science-fiction française nous ait jamais offerte. Un roman majeur.

Philippe BOULIER

Les critiques de Bifrost

Le Corps et le sang d'Eymerich

Le Corps et le sang d'Eymerich

Valerio EVANGELISTI
RIVAGES
18,39 €

Bifrost n° 13

Critique parue en avril 1999 dans Bifrost n° 13

Pour sa troisième aventure, Nicolas Eymerich, inquisiteur d'Aragon, se rend à Castres, en 1358, pour enquêter sur la secte des Masc buveurs de sang. Il y rencontrera également quelques cathares, et ceux qui ont lu Les Chaînes d'Eymerich1 ont sans doute déjà commencé à se frotter les mains à l'idée d'apprendre comment il a gagné son surnom de Saint Mauvais. Parallèlement, au XXe siècle, un savant fou propose à diverses factions extrémistes – Ku Klux Klan, OAS, etc. – de propager une maladie mortelle pour les gens de couleur, l'anémie falciforme, qui a pour conséquence une gigantesque hémorragie de tous les vaisseaux sanguins.

Sur cette base peu ragoûtante, Valerio Evangelisti a construit un roman d'horreur et de suspense plutôt enlevé et dynamique. Tout va très vite dans cette histoire, où le roman policier médiéval se taille la part du lion par rapport à la S-F réduite ici à la portion congrue – sauf dans les dernières pages où elle revient en force. Outre une documentation historique toujours impressionnante, on retiendra notamment la frappante description de Castres, avec ses murs rougis par la teinture de garance, et quelques affreux personnages au côté desquels Eymerich finirait par paraître presque sympathique. L'intérêt principal du livre est d'ailleurs le développement de la personnalité de l'inquisiteur, qui révèle ici des aspects insoupçonnés, et notamment une propension à la pitié dont on ne se serait pas douté au vu des épisodes précédents – une propension, toute relative, rassurez-vous, et qui ne l'empêchera pas de jouer du briquet au détriment des hérétiques.

À l'évidence, Le Corps et le sang d'Eymerich est un roman de transition qui, derrière son apparente simplicité, procure d'intéressants indices sur le mode de composition de la série dans son ensemble. Les psytrons du premier volume établissaient un lien direct entre les deux lignes de narration, puisque l'expédition du Malpertuis et l'enquête d'Eymerich se déroulaient pour ainsi dire simultanément par la vertu du voyage dans l'imaginaire. Dans le second, la relation entre les intrigues parallèles se limitait à l'exploitation à l'époque moderne des anomalies médiévales. Le troisième reprend ce dernier schéma en le simplifiant : cette fois, l'anomalie est unique. Aux manipulations génétiques tous azimuts de la RACHE succède l'obsession d'un savant fou raciste. Mais les conséquences en seront, historiquement parlant, bien plus considérables. Véritable prologue à « Métallica »2, Le Corps et le sang d'Eymerich n'est peut-être pas le meilleur livre pour découvrir le terrible inquisiteur car il semble de prime abord manquer d'ampleur, mais les perspectives qu'il ouvre en filigrane devraient titiller agréablement les neurones des habitués de la série – en attendant impatiemment le prochain volume, où le chaste dominicain rencontre un célèbre psychanalyste adepte de l'énergie orgasmique...

 

Notes :

1. Bien qu'il soit le précédent titre de la série, Les Chaînes se déroule après Le Corps et le sang – du moins, en ce qui concerne la partie moyen-âgeuse.

2. Cette novella, parue dans Galaxies n° 11, qui présente un dossier Evangelisti, est la première du recueil Métallo Urlante, qui décrit un avenir dystopique.

Roland C. WAGNER

Les critiques de Bifrost

La Tempête du Siècle

La Tempête du Siècle

Stephen KING
LIVRE DE POCHE
448pp - 6,60 €

Bifrost n° 13

Critique parue en avril 1999 dans Bifrost n° 13

Affirmons-le d'emblée ce n'est pas là le nouveau grand roman de Stephen King. Ce dernier a déjà un titre, Bag of Bones, et il a été publié aux Etats-Unis par Simon & Schuster — il semble fort raisonnable d'espérer qu'il paraîtra bientôt en France. La Tempête du siècle n'est pas non plus la novélisation de la minie-série homonyme de la chaîne américaine ABC. En fait, il s'agit tout simplement du scénario brut de décoffrage de cette production. Certes, ce texte est bel et bien signé par Stephen King, mais il a été pensé et formaté pour être joué et mis en scène.

Au-delà de la forme, qui ne facilite pas la lecture, on peut quand même apprécier le récit de King réservant, comme d'habitude quelques bonnes surprises pour le lecteur et d'autres moins bonnes pour les personnages. Car, après la fantasy de La Tour sombre, le romancier fait un retour aux sources et renoue ici avec l'horreur pure, celle de ses premières œuvres, de Carrie à Bazaar, en passant par Christine et Simetierre.

Ne pouvant situer cette nouvelle histoire à Castle Rock, cette ville ayant été dévastée dans Bazaar, Stephen King choisit la petite communauté de Little Tall Island. L'île de Dolores Claiborne est en effet idéale pour un huis clos tel que La Tempête du siècle. Isolés du monde par une catastrophe naturelle — la tempête dite « du siècle » qui frappe les États-Unis, et le Maine en particulier —, les hommes, les femmes et les enfants de Little Tall Island vont devoir affronter une autre catastrophe, surnaturelle celle-là, personnifiée par cet étranger nommé André Linoge. Par bien des aspects, ce dernier ressemble au Leland Gaunt de Bazaar ou au Randall Flagg du Fléau. Son arrivée à Little Tall Island provoque la fin de l'harmonie toute apparente qui existait sur cette petite île. Sa venue est marquée par un meurtre horrible et incompréhensible, celui de Martha Clarendon. Un crime dont l'assassin est immédiatement identifié par Mike Anderson, comptable à temps partiel de Little Tall Island, en la personne d'André Linoge. Cependant, le fait de mettre ce meurtrier sous les verrous est loin de résoudre tous les problèmes. Comme les habitants de Little Tall Island s'en rendront compte et de la manière la plus tragique qui soit.

Habituellement, ce qui fait le charme et l'efficacité des récits de Stephen King, c'est son inimitable approche des personnages. Leur caractérisation parfaite est la marque de fabrique de ce romancier, dont le goût du détail parvient à humaniser presque totalement les créations de son esprit fécond. Hélas, dans La Tempête du siècle les personnages sont réduits à la portion congrue au profit des dialogues et des indications techniques (puisque toutes les mises en place de caméra et formats de prise de vue sont présentes dans le texte proposé par Albin Michel). Avec un brin d'exagération, on peut dire que ce ne sont plus que des marionnettes sans âme que des acteurs tels que Tim Daly (Mike Anderson) Debrah Farentino (Molly Anderson), Casey Siemaszko (Hatch), Jeffrey DeMunn (Robbie Beals), Julianne Nicholson (Cat Withers) et surtout Colm Feore (André Linoge), ont animées lors du tournage, sous la direction du réalisateur Craig R. Baxley (L'Agence tous risques, Dark Angel).

On ne peut donc qu'attendre, avec une certaine impatience, de voir le résultat à l'écran. Notons au passage que La Tempête du siècle (la minie-série) a été diffusée par la chaîne américaine ABC les dimanche 14, lundi 15 et mardi 16 février 1999, à 21h00.

Au final, La Tempête du siècle (le livre) apparaît donc comme un simple pis-aller, un vulgaire substitut, un banal moyen de calmer les fans du King en manque de sa prose inimitable. Mais à trop jouer ce jeu-là, les éditeurs risquent de dégoûter plus d'un lecteur. Ce qui, on en conviendra, serait plus que regrettable...

Philippe PAYGNARD

Les critiques de Bifrost

Les Lions d'Al-Rassan

Les Lions d'Al-Rassan

Guy Gavriel KAY
J'AI LU
736pp - 10,00 €

Bifrost n° 13

Critique parue en avril 1999 dans Bifrost n° 13

L'Espéragne est un pays déchiré. Au nord, ce sont les royaumes jaddites de Ruènde, du Vallédo et de Jalogne qui forment l'Ancienne Espéragne, trois parcelles que se disputent les ayant-droits de Sancho le Gros. Au sud c'est l'Al-Rassan des asharites, un empire désormais éclaté en cités-états plus ou moins rivales. Et puis il y a les kindaths, peuple sans nation, déraciné, dont tout le monde, jaddites comme asharites, se méfie.

C'est le temps des troubles. L'Ancienne Espéragne tend à se réunifier au nom de Jad, le dieu-soleil, sous l'impulsion de Ramiro roi de Vallédo qui, poussé par les prêtres, entend bien conquérir l'Al-Rassan et ainsi régner sur la Grande Espéragne. Mais dans la puissante cité-état de Caltada, Almalik, « le Lion », rêve pour sa part de redonner sa grandeur perdue à l'Al-Rassan. Il y a enfin les rumeurs de croisade, de guerre sainte qui enflent dans les royaumes de l'est, dans la puissante Ferrière aux mains des serviteurs de Jad. Dans ce climat d'orage où chacun sent approcher des bouleversements fondamentaux et définitifs, le destin va réunir personnages que tout oppose. Ammar ibn Khairan d'Aljais, principal conseiller du roi Almalik de Canada, poète fameux, érudit et guerrier ; Jehane bet Ishak, kindath fille de médecin et extraordinaire médecin elle-même ; Rodrigo Belmonte enfin, ancien connétable du Vallédo et guerrier dont les prouesses transcendent les frontières. Entre les raisons du cœur et celles de l'État, ils devront tôt ou tard choisir...

Au fil de ses romans, le canadien Gavriel Kay s'éloigne de plus en des schémas d'une fantasy traditionnelle. De sorte que, après avoir débuté avec La Tapisserie de Fionavar (J'ai Lu), qui mettait en scène une fantasy qu'on qualifiera de tolkienienne, on remarque dans ses romans plus récents une démarche qui tend à se systématiser : le décalage historique. Comme si, en définitive, les centres d'intérêt de l'auteur passaient doucement de la mythologie à l'histoire Ainsi donc, après s'être attaqué à l'Italie de la Renaissance (l'époustouflant Tigane, L'Atalante — 1998) puis à la Provence médiévale (La Chanson d'Arbonne, L'Atalante — 1997), c'est désormais dans l'univers de l'Espagne moyenâgeuse, déchirée entre Maures et chrétiens, à l'époque de la première croisade, que Kay nous propulse. Et avec quel brio ! Ici, point de magie (ou si peu, çà et là quelques pouvoirs de prescience, ou bien encore une médecine pour l'époque remarquablement efficace, mais rien de plus), point de créatures fantastiques. Ni non plus de manichéisme basique, d'ailleurs. Mais de véritables personnages, ça oui, des enjeux politiques énormes, des nations déchirées, des scènes de batailles à couper le souffle. On vibre, on s'enthousiasme, on pleure (vraiment !), et c'est là qu'incontestablement réside la véritable magie. En près de cent pages, Guy Gavriel Kay se paye le luxe de réécrire la légende du Cid : et ça fonctionne ! Force est de saluer l'exploit et d'applaudir des deux mains. Les Lions d'Al-Rassan est un livre magnifique : que dire de plus si ce n'est achetez-le ! ?

Olivier GIRARD

Les critiques de Bifrost

Blade Runner - 2

Blade Runner - 2

K. W. JETER
J'AI LU
12,04 €

Bifrost n° 13

Critique parue en avril 1999 dans Bifrost n° 13

Voilà bien un titre ayant suscité, dans l'attente de sa sortie, tant une impatience fébrile qu'une suspicion dubitative et parfois même forcenée (si, si, j'en connais..). Pensez donc : la suite de Blade Runner, film culte lui-même inspiré d'un non moins culte roman de Philip K. Dick, écrit par un auteur somme toute assez mystérieux ayant livré, tant en science-fiction qu'en fantastique, des œuvres dignes d'un peu plus qu'un simple intérêt et bien souvent dérangeantes (Madlands, Dr Adder ou bien encore La Mante). Un auteur qui, rappelons-le, fut un proche de Dick, et que le maître lui-même décrivait comme « un grand type mélancolique doté de l'esprit le plus brillant que je connaisse ». On se permettra d'ajouter que le « type » en question doit être également pourvu d'une bonne dose de courage pour oser s'investir dans un projet où on ne peut que se savoir sacrément attendu au tournant — dans semblable cas, l'argent ne peut pas être la seule motivation.

Dès les premières pages parcourues, une évidence s'impose, le doute est levé (l'éditeur s'est bien gardé de le faire) : il ne s'agit en aucun cas de la suite de l'œuvre initiale de Dick mais bel et bien de celle du film de Ridley Scott. Autre évidence : la scène d'ouverture, le premier chapitre — cinq pages, est d'une extraordinaire maîtrise, rien moins qu'une démonstration. On y est, là, dans ce L.A. futuriste bouffé de chaleur, en déliquescence, avec sa faune hétéroclite et grouillante, ses spinners volants, ses publicités criardes, ses flics névrosés, les blade runners, et leurs cibles androïdes, les Nexus-6. L'horreur aussi est bien là, l'horreur du doute, le désespoir d'un homme fou d'amour pour une femme qui n'en est pas une et qui n'en finit plus d'agoniser dans son caisson, de ses trains souterrains emplis de réplicants « défectueux » qu'on emmène aux crématoires — horrible remake d'un holocauste revisité... Une horreur et ses anges : Deckard, Rachael. Et les questions, redondantes : comment définir l'humanité, ce qui fait qu'on est humain ou qu'on ne l'est pas ; la réalité des apparences, jusqu'où s'y fier. Comme dans le film de Scott, les grandes thématiques de l'auteur d'Ubik sont au rendez-vous. « ll avait compris que dès que quiconque commençait à douter des apparences, des niveaux de surface de la réalité, il pénétrait alors dans un labyrinthe qui se déployait à l'infini ; dans lequel les choses n'étaient pas vraiment ce qu'elles paraissaient être. » (p. 194)

Côté intrigue, Jeter exploite avec brio les nombreuses pistes à la fois tracées par Dick dans Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques et surtout par Scott dans son film, principalement dans la version longue, la pierre d'achoppement étant, bien sûr : qui est humain, qui ne l'est pas (avec, encore une fois, en ligne de mire, la question philosophique de la définition de l'état d'humanité). Le canevas de départ est d'une extrême simplicité : les androïdes hors-la loi que chassait Deckard dans le premier opus n'étaient pas cinq, mais six Le meilleur des blade runners est donc contraint de retourner au charbon. De cette ligne scénaristique qui a tout d'une énorme ficelle, Jeter battit un roman passionnant où rien n'est ce qu'il parait être, où les complots, les conspirations et les intrigues se croisent jusqu'à ce que le lecteur s'aperçoive comme Deckard, qu'il doit se méfier de tout. Avec, en points d'orgues, quelques scènes anthologiques : l'ouverture ; la clinique vétérinaire ; les retrouvailles avec J F Sebastian et Priss, misérable créature, réplicante détruite (tuée ?) par Deckard et « réparée'' par Sebastian, pathétique figure déshumanisée...

 Bref, et au-delà des préjugés, Jeter signe ici un fort bon livre, palpitant et porteur de son lot de réflexions Une bien belle pierre de plus à « l'univers Blade Runner », création exemplaire de la science-fiction moderne constitutive de trois grands talents, mêlés mais autonomes Dick, Scott et Jeter.

Olivier GIRARD

Les critiques de Bifrost

La Rédemption de Christophe Colomb

La Rédemption de Christophe Colomb

Orson Scott CARD
L'ATALANTE
448pp - 21,90 €

Bifrost n° 13

Critique parue en avril 1999 dans Bifrost n° 13

Il n'y a ni Serpents ni Araignées dans ce livre, ce qui n'en fait pas moins un brillant successeur du Grand jeu du temps. Et pour qui maîtrise le temps, forte est la tentation de le modifier pour conformer l'histoire à ses désirs. Ceci dit, les romans de Fritz Leiber et de Card sont bien différents. Là où Leiber était un véritable et grand écrivain, Card est avant tout un conteur, l'un des meilleurs de sa génération. S'adonner aux joies du time opera est une chose, embrasser la modification de l'Histoire en est une autre. Ce que la peinture à l'huile est à la peinture à l'eau.

Au XXIIIe siècle, alors que la Terre semble lentement se remettre d'une longue période de guerre, l'Observatoire du Temps scrute le passé. Un passé où l'humanité souffrait de tous les maux : l'esclavage — que Tagiri étudie — n'étant pas le moindre. Avec Hassan, elle forme 1a base d'une équipe que rejoindra au fil des années leur fille Diko, Kemal, le découvreur de L'Atlantide en Mer Rouge et Hunahpu, chronohistorien à la carrière compromise par son obsession à spéculer sur ce que serait advenu du monde précolombien sans Colomb...

Card met longuement Colomb en scène, ne rechignant pas à faire dans le biographique, mais à la lueur de ce fait fondamental du récit : Dieu en personne lui a ordonné de faire voile à l'ouest. Tagiri et son équipe ont assisté à la scène alors que Colomb venait de s'échouer sur les côtes du Portugal. Du point de vue de qui possède un chronoscope, notre monde apparaît dès lors comme le produit d'une modification de l'Histoire. Selon Hunahpu, cette modification visait à empêcher les Tlaxcaltèques de supplanter les Mexicas avant de dominer le monde. S'il est possible de modifier le passé, Tagiri veut le faire pour abolir les souffrances de l'esclavage. Mais peut-on effacer tout un monde ? Gommer tous ceux qui y vivent où y ont vécu depuis huit siècles au nom d'une morale bien-pensante ? Pour y renoncer, Card se voit obligé de réorienter son tableau du XXIIIe siècle pour en faire celui d'un monde condamné à court terme. Le sacrifice d'un monde en pleine résurrection manquait de crédibilité, pas celui d'un univers à l'agonie — à défaut, l'abolition de Colomb par deux noirs, deux musulmans et un maya, avait tout l'air d'un règlement de compte révisionniste.

Car la Restauration Écologique est un échec et une nouvelle glaciation s'annonce qui ramènera l'humanité à l'âge de pierre et a moins de deux millions d'âmes. Si Card avait été un écrivain écologiste, cette perspective d'une (juste) revanche de la nature lui eut semblé souriante, mais c'est un auteur chrétien et la perte du nom du Christ lui est intolérable. Ses héros vont ainsi devoir tant éviter l'hégémonie Tlaxcaltèque que la voie que nous avons suivie. Point spéculatif crucial ruais rarement évoqué : la chute de la civilisation technicienne serait définitive car, les ressources minières et énergétiques étant épuisées, aucun nouvel essor de la civilisation ne serait possible et l'humanité n'y survivrait probablement pas...

Le principal motif de réflexion dans ce roman réside toutefois dans la confrontation entre deux formes d'impérialisme chrétien. Le catholicisme renaissant et fanatique d'Isabelle de Castille s'opposant au christianisme réformé et bien-pensant que Card partage avec ses personnages. Diko et Hunahpu vont ainsi implanter dans l'Amérique précolombienne un protochristianisme véhiculant les valeurs d'égalité sexuelle (et raciale) induites par la réforme et la sécularisation de Marie afin de couper l'herbe sous le pied des conquistadores. La colonisation ne viendra ainsi pas d'Europe mais de l'avenir... Un protestantisme bien-pensant sauve le monde de la catastrophe écologique, de l'esclavage et des sacrifices humains... S'impose, quoi. Par des armes sémantiques dont l'hypocrisie ne doit pas occulter la nature. Sous ses dehors trop bien-pensant, l'éthique véhiculée par ce roman est plutôt sujette à caution. Elle n'en est que plus pernicieuse du fait que c'est un récit tout à fait passionnant, bien documenté et mené de main de maître. À lire, bien sûr, mais sans renoncer à une lecture critique.

Jean-Pierre LION

Les critiques de Bifrost

Le Mendiant de Karnathok

Le Mendiant de Karnathok

Alain LE BUSSY
FLEUVE NOIR

Bifrost n° 13

Critique parue en avril 1999 dans Bifrost n° 13

Avec Le Mendiant de Karnathok, Alain le Bussy nous invite à retrouver, nombre d'années ou de siècles plus tard, l'univers space opera où il avait situé Equilibre (voir critique dans un numéro de Bifrost qu'il vous conviendra de déterminer !). La guerre, une fois encore, a fait rage ; opposant les humains à l'empire d'Aeve sur lequel règne l'Errul. La paix est néanmoins revenue Un cessez-le-feu, plutôt. Il ne fait toutefois aucun doute que l'Errul attend l'heure de sa revanche...

Ce roman renoue avec une thématique résolument vanvogtienne un peu passée de mode. Pouvoirs psy et héros amnésique lancé à la recherche de lui-même et de son passé ne sont plus très en vogue. Le Bussy ajoute bien une petite touche de clonage pour faire moderne, mais c'est tout.

Jern Alvann, le mendiant du titre, borgne et manchot, hérite un beau jour d'une fortune colossale qui le transforme illico en paratonnerre à ennuis Le voilà riche mais traqué, contraint de fuir en vain à travers toute la galaxie. Divers interludes informent le lecteur des acteurs qui dans l'ombre protègent Alvann ou au contraire conspirent à sa perte. Le procédé est peu élégant mais constitue un raccourci non négligeable.

L'absence de personnages importants, outre le héros, nuit à la profondeur du récit. Il n'y a pas de véritables relations à travers lesquelles l'auteur aurait pu conférer à Alvann l'épaisseur qui lui fait défaut. C'est un solitaire, amnésique qui plus est. En fait, il sert uniquement de vecteur à l'action. Grâce à celui dont il est le clone, il recouvrera la mémoire et, ensemble, ils parviendront à piéger l'Errul ; ce qui constituera la conclusion tant de l'action que de la quête personnelle du héros.

Malgré ça, Le Mendiant de Karnathok pèche par défaut de construction On ne saura pas d'où vient l'argent que lui a laissé un Targ (E.T) avant d'être tué, ni pourquoi l'Errul voulait sa mort puisqu'on découvrira une autre raison à l'Errul de traquer Alvann. Le roman est parsemé de nombre de scènes cauchemardesques où Alvann jouit de son œil et de son bras perdus ; on comprendra bien les raisons de ces infirmités mais pas celles de ces rêves, pas vraiment, pas de manière satisfaisante.

Même si ce roman recèle pas mal de défauts, l'action est suffisamment rythmée et trépidante pour que l'on ne s'y attarde pas. Le talent de conteur de le Bussy entraîne à la lecture. C'est donc de la littérature de quai de gare, sans ambition, à prendre et à consommer comme telle. Auquel cas on peut passer un bon moment.

Jean-Pierre LION

Les critiques de Bifrost

Histoires de cochons et de science-fiction

Histoires de cochons et de science-fiction

Sylvie DENIS, Eugene BYRNE, Hervé HAUCK, Ian LEE, Serge LEHMAN, Brian STABLEFORD, Thomas DAY, Roland C. WAGNER, Esther M. FRIESNER, Michelle CHARRIER
LE BÉLIAL'
204pp - 12,04 €

Bifrost n° 13

Critique parue en avril 1999 dans Bifrost n° 13

À quand remonte la dernière anthologie thématique à avoir vu les presses en cette bonne terre de France ? À la Guerre de Cent Ans ? Au Déluge ? Il se pourrait cependant bien que ce fût à L'Assassin habite au XXIe siècle de Pierre K. Rey chez Londreys... en 86. Aussi ces histoires de cochons font-elles figure de petit événement.

Des histoires de cochons se devraient d'être drôles ; on s'attend plus ou moins à une anthologie en forme de boutade mais, si l'humour n'est pas totalement absent, on est à cent lieues de la franche rigolade Le ton, plutôt sombre, illustre une époque hantée par la crise économique et son corollaire, la technophobie, très sensible dans le texte de lan Lee. Après les astronefs, les voyages dans le temps, les ordinateurs, etc, les cochons sont-ils en passe de devenir le nouveau grand thème de la S-F ? Ça ne semble pas à craindre. « Que peut bien vouloir Chloé ? » de Brian Stableford (Galaxies n°6), le meilleur texte sur le sujet, étant indisponible, on aurait pu se demander si cela restait pertinent de réunir une anthologie de S-F porcine. Ce à quoi répond « oui » la longue novella de Roland C. Wagner « Honoré a disparu », véritable morceau d'anthologie — c'est le cas de le dire — tout à fait jubilatoire. Mais passons à la revue de détail.

 Thomas Day met en scène le porc le moins anthropomorphique – mais non le moins altéré – dans « Le Goût du feu », un texte qui vaut davantage par le tableau qui y est brossé de l'actuelle Roumanie que pour ses arguments science-fictifs, lesquels n'apparaissent que dans la seconde moitié de la nouvelle.

Dans le texte limite « Limite » de Ian Lee, texte introspectif s'il en est, littéraire, psychanalytique par les réminiscences qu'il met en jeu, les truies servent de mères porteuses. Texte bien sombre où il est manifeste que cet usage inédit de la gent porcine ne constitue en rien un progrès aux yeux de l'auteur.

Dans les cinq autres nouvelles, les cochons parlent et perdent donc leur statut animalier.

Esther M. Friesner nous livre une sorte de rhapsodie sur Alice au pays des merveilles où un cochon, comme dans toute fantasy qui se respecte, se métamorphose en homme...

Brian Stableford s'est, lui, fendu d'une variation sur le joueur de flûte de Hamelin où un cochon plombier biotechnicien s'en vient sur la lune jouer des phéromones pour débarrasser les artères du corps commun de l'humanité des rats qui l'infestent. Un petit quelque chose de Demain les chiens, version Super Mario s'entend.

Le traitement islamique du cochon devait bien incomber à quelqu'un. C'est Serge Lehman qui s'y est collé. Et voilà comment le Prophète est tombé dans la cité souterraine des cochons... Peut mieux faire.

Eugène Byrne signe l'un des meilleurs textes de l'antho où, à travers un cochon cyborg de foire à fric né d'une BD. Il stigmatise les travers de notre société avec laquelle il n'est pas tendre. Un humour pour le moins grinçant.

Roland C. Wagner a compacté toute la richesse de son univers personnel dans cette novella si charmante qu'on peut la raconter aux enfants (même si les fermiers peuvent s'y prénommer Psylocybe). Babe version Wagner, c'est l'intrusion de Cette crédille qui nous ronge dans Les Futurs mystères de Paris : rockloub et rapbeur des petites gamines et une I.A. qui leur fait la fée, le vivisecteur dans le rôle du grand méchant et une bonne louche de rock'n'roll... Et voilà une véritable histoire !

Pour conclure, cinq pages jubilatoires de titres de romans et/ou de films détournés en cochons avec une maîtrise consommée du mauvais goût. Genre : Foetus par truie ou bien encore Le Règne du goret...

Les textes de E. Byrne et surtout Roland C. Wagner valent largement le détour et sont les plus longs. Cette anthologie qu'on attendait plus drôle n'est pas d'une lecture indispensable mais d'un niveau très honorable.

Jean-Pierre LION

  Page 250 sur 276  

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