Critiques de Bifrost

Les critiques de Bifrost

L'Oeil dans la pyramide

L'Oeil dans la pyramide

Robert SHEA, Robert Anton WILSON
LIBRAIRIE DES CHAMPS-ÉLYSÉES
480pp - 5,79 €

Bifrost n° 11

Critique parue en décembre 1998 dans Bifrost n° 11

« L'histoire du monde est l'histoire de la guerre entre sociétés secrètes. » Cette phrase, citée en épigramme, résume en une ligne les 480 pages du roman. Tout est à peu près dit.

« C'est un livre horriblement long, explique Wildeblood avec mauvaise humeur, et je n'aurai certainement pas le temps de le lire, mais je suis en train de le parcourir très attentivement. Les auteurs sont de la dernière incompétence — aucun sens du style ou de la structure. Ça démarre comme une enquête policière, puis ça bascule dans la science-fiction et enfin, dans le surnaturel, le tout agrémenté de détails sur des dizaines de sujets tous plus ennuyeux les uns que les autres. Et la chronologie est complètement chamboulée, dans une imitation très prétentieuse de Faulkner ou de Joyce. En plus, il est parsemé de scènes de cul cochonnes au possible, juste pour faire vendre, manifestement ; et les auteurs — dont je n'ai jamais entendu parler — ont le mauvais goût suprême d'introduire de véritables personnalités politiques dans tout ce micmac et de faire semblant de dévoiler une authentique conspiration. Tu peux être sûr que je ne vais pas perdre mon temps à lire des âneries pareilles mais tu auras une critique parfaitement dévastatrice sur ton bureau demain avant midi. » (p. 372/373)

Puisque les auteurs font le boulot à la place des critiques en maniant l'autodérision afin de couper l'herbe sous le pied des oiseaux dans mon genre, pourquoi s'en priver ? Cette citation est placée dans la bouche du critique littéraire de Confrontation, journal où travaillent deux des personnages principaux. Impossible, naturellement, de ne pas reconnaître L'Œil dans la pyramide dans le roman en question. Impossible aussi de ne pas souscrire à cette critique mais — comme le voulait les auteurs, des malins, ceux-là — en étant obligé de la modérer. Ne serait-ce que parce que l'ouvrage contient une bonne dose d'humour qu'il serait de mauvaise foi d'ignorer.

Ce roman de 1975 s'inscrit donc dans la lignée de M. Moorcock, période Jerry Cornélius — épuré de tout romantisme. Le tout allongé d'une maxi-rasade de contre-culture et d'un zeste de William Burroughs, écrivain qui apparaît d'ailleurs dans le texte. Admettons-le, du point de vue romanesque, c'est à peu près illisible ! En 480 pages, en plus ! Et pourtant, même outre l'humour, tout cela n'est certes pas totalement inintéressant. Seulement, loin de faire comme le critique Wildeblood, on le lit ou pas, ce livre… On ne saurait faire semblant ! Dur, dur. Il n'y a pas véritablement d'histoire — mise à part celle de la lutte entre sociétés secrètes, évidemment — , son intelligibilité est difficile et sa cohérence ne se révèle que sur la fin. Par contre, bon nombre de passages, détails et digressions, pris un à un, ne manquent pas d'intérêts. Au final, se dégage une impression d'ensemble. Les points finissent par reconstituer le (un) motif. L'ordre semble naître du chaos. Le texte illustre son propre propos.

Ce roman est un incroyable foutoir où se mêlent Dillinger, Miskatomc, Joyce, l'Atlantide, la mafia, Timothy Leary et les Templiers entre tout le reste. Et bien sûr les Illuminati. Une société secrète qui remonterait à Hasan al Sabbah et ses Hachischins, voire à l'Atlantide, et aurait été remise au goût du jour par Adam Weisshaupt en 1776 ; ils seraient le cœur d'un gigantesque complot visant à leur apporter le pouvoir mondial. Communisme, nazisme, conservatisme, etc, leur serviraient de paravent.

Du barjotage furieux sur la mystique des nombres à la réflexion politique en passant par des traits d'humour : il faut de tout pour faire un monde. Et il faut un certain temps avant de savoir de quel bord est l'ouvrage : gauchiste libertarien et contre-culturel. Très post moderne !

L'ouvrage fait réfléchir, certes. C'est une réussite du point de vue littéraire en ce sens que passe le message des auteurs ; mais c'est bien trop long et d'une lecture décousue et ardue. La plupart des amateurs de S-F peuvent tranquillement passer leur chemin. Seuls s'y attarderont les passionnés de structures narratives éclatées et les nostalgiques de la contre-culture. C'est très intello. Sortez vos petites lunettes rondes et bon courage !

Jean-Pierre LION

Les critiques de Bifrost

La Compagnie noire

La Compagnie noire

Glen COOK
L'ATALANTE
360pp - 17,90 €

Bifrost n° 11

Critique parue en décembre 1998 dans Bifrost n° 11

Au fil des années, L'Atalante s'est imposé comme un éditeur fiable, soucieux de la qualité de ses produits — que l'on peut quasiment acheter les yeux fermés — , mais aussi comme le plus audacieux du paysage éditorial tant en polar qu'en S-F et fantasy. D'Écran noir à Patience d'Imakulata, de La route de Mandalay à La captive du temps perdu, que du bon ! Seul Valerio Evangelisti semble récemment leur avoir échappé. Avec La Compagnie noire, Glenn Cook ne déroge pas à la règle.

En fantasy, on a jamais lu ça. L'unique comparaison qui me vient à l'esprit est le film La chair et le sang. Voilà une fantasy qui est aussi un roman noir, livré sous la forme peu usité des annales tenues par le toubib d'une compagnie d'affreux.

Ce n'est pas de la fantasy pour les gosses. C'est dur. Comme peut l'être un roman noir. Sans excès, tout en étant bien différent du Trône de Fer (voir plus loin) de George R. R. Martin, mais tout aussi humain. Cook n'affine pas plus la psychologie de ses personnages qu'il ne cisèle la nostalgie et le tragique ; c'est un authentique romancier noir. Il s'en tient aux faits avant tout. Cependant, les divers protagonistes ne sont pas sculptés dans le papier à cigarette ni ne manquent de substance. Ce sont des mercenaires et, comme tels, ils ne se posent pas trop de questions. Pas plus qu'il n'en faut. Ils ne sont pas le mal absolu si prisé en fantasy ; juste des salauds ordinaires. S'ils ne sont pas dénués de toute morale, elle ne les étouffe simplement pas. La compagnie respecte ses engagements, jusqu'à un certain point…

Ils sont au service de la Dame et de ses Dix Asservis : le camp du mal donc. Pourtant en face, dans le camp du bien, les choses ont l'air guère différentes. Et c'est cette situation où le bien vaut le mal, où les méthodes sont les mêmes de part et d'autres, qui noircit si bien le tableau ; la Rose Blanche comme la Dame n'aspirent qu'au pouvoir. Il faut le toubib d'une compagnie d'affreux pour promener ce regard cynique et acide sur un monde qui ressemble beaucoup au notre. Comme ses compagnons, il a depuis longtemps cessé de se bercer d'illusions sur lui et les autres. La vie n'est pas un fleuve tranquille ; elle les emporte et tous essaient tant bien que mal de garder la tête hors de l'eau.

Ce monde est dominé par la sorcellerie. Les sorciers les plus puissants règnent, les autres sont généraux ou simplement sous-officiers. La magie est opérative et fait fonction d'armes lourdes dans ce monde sans armes à feu. S'il fallait restituer cet univers dans l'histoire terrestre, on dirait l'époque de la Guerre de Cent Ans, après le déclin de la chevalerie. Mais la technologie n'a pas suivi — à cause de la sorcellerie ?

On suit la compagnie à travers ses pérégrinations, de campagnes en casernements, d'une opération à l'autre à travers ses principaux personnages : le toubib, le capitaine, le lieutenant Elmo, les sorciers Qu'Un Œil, Silence et Gobelin, Corbeau ou encore Volesprit, l'Asservi qui les a engagés.

Glenn Cook sort radicalement des sentiers battus de la fantasy. En l'écrivant à la manière d'un roman noir, il en pulvérise son trait le plus caractéristique : le manichéisme. De plus, il renforce son effet inquiétant, dérangeant. Impossible ici de s'identifier à un héros sans peur et sans reproche pourfendant le mal à grands coups d'estramaçon. C'est remarquable et ça mérite d'être lu.

Jean-Pierre LION

Les critiques de Bifrost

Macno emmerde la mort

Macno emmerde la mort

Philippe CURVAL
BALEINE
182pp - 5,95 €

Bifrost n° 11

Critique parue en décembre 1998 dans Bifrost n° 11

Dans Petit homme vert de Gallerne, les immortels héros de la conquête spatiale se suicident. Chez Curval, ce sont les immortels tout court qui désirent cesser de vivre. Ils doivent pour cela déposer une demande au temple du Trépas pour obtenir un permis de mourir qu'il est impossible ensuite d'invalider : passé le délai, n'importe quel citoyen a le droit de terminer le travail. Mais si Yorge, artiste en viande (son médaillon de perdrix est un chef-d'œuvre), décide d'en finir avec la vie, c'est peut-être parce qu'on lui a inoculé des idées de suicide…

Dans cette société d'après la Nue, le cataclysme nucléaire, l'humanité rescapée est rassemblée dans une seule ville protégée par une peau, un épiderme qui n'empêche pas d'avoir une éruption de boutons au contact de l'atmosphère. Pour éviter de nouveaux conflits s'est établie une Policratie (chaque membre est théoriquement propriétaire de la ville) qui ressemble davantage à un purgatoire qu'à un paradis. Les hommes ignorent cependant que la moitié de la population est composée d'androïdes pour pallier le manque de main d'œuvre et accessoirement permettre à l'humanité immortelle de se consacrer à des tâches intellectuelles et artistiques. En réalité, elle a sombré dans l'oisiveté et les androïdes commencent à se révolter.

MACNO, qui a pris les choses en main, découvre la nature du complot contre les immortels, révélation aussi ébouriffante que le reste du roman puisqu'elle n'est pas orchestrée depuis la Terre.

On reconnaît bien là le style de Curval, dont le récit est bourré d'images surréalistes (auxquels MACNO fait d'ailleurs allusion : il cherche à travers le temps l'appui d'un groupe d'artistes et de poètes de 1920 qui prépare la libération de l'homme par le rêve). Le roman regorge d'idées à tous les niveaux, ne se dépare jamais d'un humour en demi-teinte, bref, est un festival réjouissant pour l'esprit.

Claude ECKEN

Les critiques de Bifrost

Nymphormation

Nymphormation

Jeff NOON
LA VOLTE
400pp - 22,00 €

Bifrost n° 11

Critique parue en décembre 1998 dans Bifrost n° 11

[Chronique de l'édition originale anglaise parue en 1997 chez Doubleday]

Lorsqu'il s'agit de parler de Jeff Noon, les mots se bousculent, on ne sait pas par où commencer ni comment faire honneur au talent qui nous saute au visage. Nymphomation, son dernier roman, est une aventure, un voyage au bout du rêve, un bonheur.

Manchester, sous la plume de son enfant prodige, se voit une fois encore transformée en beauté mystérieuse au charme toxique. Le ciel y est habité par les blurbs — oiseaux automatiques — qui véhiculent des messages publicitaires en chantant leurs slogans. On y vit au rythme d'une loterie expérimentale inspirée des dominos et qui chaque vendredi soir apporte l'espoir à la masse anonyme. Au détour de la misère et cachée dans un trou, on retrouve une petite fille perdue, Celia Hobart, qui hante les rues de Manchester autant que l'œuvre de Noon. Personnage récurent au point de l'obsession, Celia est le porte-drapeau de l'enfance privée de rêve. Tous les vendredis soirs elle serre son dommo en suppliant l'Ange de la Chance, vêtue de latex, de l'emmener très loin, au pays de la beauté… Au coté de Celia ou quelques rues plus loin : une cours des miracles d'enfants perdus. Tous passionnés de mathématiques, ils cherchent a percer le mystère des dominos.

Dans le Manchester de Jeff Noon, le rêve est cette fois-ci une équation où les nombres font l'amour et la « nymphomation » transforme les maths en magie noire.

Nymphomation nous entraîne à l'origine de l'univers créé dans Vurt et Pollen. C'est aussi le chaînon manquant qui permet de placer Automated Alice — l'hommage rendu par Noon à Alice au pays des merveilles — dans le contexte du reste de son œuvre. Celia est bien entendu la clef : elle est la femme endormie dont le rêve est offert à tous dans Vurt et Pollen et la petite sœur qu'Alice a fait fuir en lui volant son perroquet dans Automated Alice. Chez Noon, c'est toujours par elle que le rêve arrive.

Nymphomation est un chant d'amour dédié à Celia et, à travers elle, à tous les enfants perdus et à tous ceux qui rêvent.

Malgré sa noirceur palpable, son désespoir, la prose de Noon, qui se fait volontiers harangue, a un rythme qui donne envie de danser. Les mots s'emballent et saccadent : Noon nous offre une manière de rap sur papier, désespéré et sublime.

On ne le dira jamais assez : Jeff Noon est un maître, un grand sorcier.

Sophie GOZLAN

Les critiques de Bifrost

Kirinyaga

Kirinyaga

Mike RESNICK
FOLIO
400pp - 8,90 €

Bifrost n° 11

Critique parue en décembre 1998 dans Bifrost n° 11

C'est un petit chef-d'œuvre que ce recueil de la naissance et du déclin de Kirinyaga. Les lecteurs de Galaxies et des Asimov présente chez Pocket connaissent déjà certains de ces textes, qui furent récompensés par une dizaine de prix, dont deux Hugo, et sélectionnés une quarantaine de fois !

Au XXIIème siècle, des planétoïdes sont terraformés pour abriter des colonies utoiques : l'une d'elles s'efforce de retrouver le mode de vie ancestral des Kikuyu du Kenya. Derrière l'argument d'une simplicité extrême, on trouve une profondeur et une richesse admirables. Koriba, le fondateur, renie les Kenyans ayant adopté la civilisation occidentale et s'efforce de prévenir toute nouvelle dérive de ce type. Devenu mundumugu, sorcier, il est confronté à des problèmes éthiques qu'il règle toujours adroitement, en s'appuyant le plus souvent sur une parabole animalière ou en dialoguant sur un mode platonicien. Ainsi, l'Administration qui gère le planétoïde voit d'un mauvais oeil la mise à mort de nouveau-nés qu'une tradition superstitieuse autorise. Koriba est également confronté au suicide d'une fillette qui, malgré l'interdiction, désire apprendre à lire et à écrire ; à l'attitude de colons venus de la ville qui, pour bien s'intégrer, en font trop. Son intransigeance ne souffre aucune exception et suppose donc un isolement total du monde extérieur, un refus de toute évolution. Il va de soi que chaque danger contrariant cette utopie, même une fois la situation rétablie, a créé de nouvelles failles.

En dix récits, cette utopie prend forme puis meurt insensiblement, sans qu'il soit possible de déterminer à quel moment précis elle s'est trouvée battue en brèche. Resnick démontre là que toute utopie, par son caractère parfait et donc figé, contient en elle les germes de sa perte : les jeunes assurés de stagner toute leur existence préfèrent se suicider et une vieille forcée de cesser de travailler désobéit à son mari pour avoir l'impression d'exister encore. L'obstination de Koriba sape son autorité : lorsque la tradition est battue en brèche de tous côtés, il n'a plus qu'à partir, sachant qu'il n'est désormais qu'un dinosaure et que le peuple Kikuyu s'éteindra avec lui. L'utopie n'était que de la nostalgie.

Mais peut-être était-elle dès le départ assurée de sa perte car elle reposait sur un mensonge : les incantations de Koriba pour obtenir la pluie sont doublées d'une intervention sur son ordinateur vers les satellites de contrôle. Les colons se leurrent : ils savent qu'ils peuvent repartir par le premier vol spatial s'ils sont mécontents. Ils ne peuvent totalement ignorer la technologie moderne, comme semble le laisser croire certains passages, quand bien même ils auraient vécu, avant cette utopie qui n'a que dix ans, dans une contrée reculée du Kenya. Un point délicat sur lequel Resnick évite de s'étendre. Mais cela importe peu tant il a su captiver par l'intelligence de son propos.

Si vous ne devez lire qu'un livre ce bimestre… c'est Kirinyaga.

Claude ECKEN

Les critiques de Bifrost

Avance rapide

Avance rapide

Michael Marshall SMITH
BRAGELONNE
304pp - 20,00 €

Bifrost n° 11

Critique parue en décembre 1998 dans Bifrost n° 11

Nouveau venu dans le paysage de la science-fiction, Michael Marshall Smith fera très rapidement parler de lui s'il poursuit sur sa lancée. Sa prose ressemble à du Sheckley survitaminé avec un solide sens du rythme et de l'action. Le narrateur, Stark, une sorte de détective privé chargé des missions difficiles, a le sens du raccourci et de la répartie. Dans cette société, les quartiers, à l'échelle de villes, sont cloisonnés par spécialités : pour visiter le quartier Rouge, très délinquant, on descend à Fuck Station Métro ; soyez inventifs dans l'art de vous habiller, les murs du quartier Coloré vous en seront reconnaissants ; le quartier du Son, par contre, déteste le bruit ; le quartier Stable, le plus fermé, est un cauchemar de vie moyenne et étriquée, mais il semble préférable au quartier Centre Action où les Actionneurs ne perdent jamais leur temps (le bracelet montre décomptant leur temps de rendez-vous explose à la fin de l'entrevue !). Stark est chargé de retrouver un homme d'affaires qui a disparu, tâche dont il s'acquitte assez facilement dans le premier tiers du roman.

Mais c'est pour plonger dans de plus grands ennuis quand il est avéré que son protégé est malade de ses rêves et risque de mourir pour cela. De polar cyberpunk, le roman bascule dans un délire cauchemardesque où la réalité semble remise en question, où la vie rêvée prend le pas sur le reste et où la seule issue passe par la connaissance de soi. Du grand art !

Un ton goguenard des plus réjouissants, une intrigue savamment bâtie, un univers délirant pas si décalé du nôtre qu'en apparence, un humour ravageur omniprésent qui ne nuit pas à l'action ni n'empêche pas les passages chargés d'émotion, Avance rapide est une petite bombe littéraire qui fera du bruit.

Claude ECKEN

Les critiques de Bifrost

Le Phare

Le Phare

Valerie J. FREIREICH
J'AI LU
416pp - 7,00 €

Bifrost n° 11

Critique parue en décembre 1998 dans Bifrost n° 11

Si les lecteurs français commencent à bien connaître la nouvelle génération d'écrivains de science-fiction britanniques, les jeunes auteurs américains semblent actuellement avoir plus de mal à traverser l'Atlantique. Et surtout les jeunes « auteures », lesquelles sont apparues en nombre sur le marché ces dernières années. Il serait pourtant grand temps que le lectorat français découvre que la « jeune s-f féminine américaine » ne se limite pas à l'encombrante Lois McMaster Bujold ou à Connie Willis, qui, rappelons le, fit ses débuts en 1971 ! De ce point de vue, la publication de Le Phare, troisième roman de Valérie J. Freireich, est une bonne nouvelle.

Quelques siècles après la période des cinq Hécatombes, qui entraîna la chute des Anciens Temps Modernes — comprenez : notre civilisation — , le monde vit enfin une période de paix et de stabilité. La quasi-totalité des humains sont liés à l'Assemblée, système de communication à l'échelle planétaire, recueillant non seulement des informations, mais également les émotions et les souvenirs de ceux qui s'y connectent, et qui assure à elle seule la stabilité de la société. Mais l'arrivée sur Terre de quatre humains, surnommés les Voyageurs, et semble-t-il originaires d'une colonie perdue, va remettre en question les fondements mêmes de cette société. Stefan Acan, Juge à la Cour Universelle, va tenter de découvrir auprès de Béatrice Whit, l'une des quatre émissaires d'outre-espace, quel est le véritable but de leur venue sur Terre, et quels dangers ceux-ci pourraient représenter pour la planète.

Le Phare possède des qualités certaines : un univers original et bien décrit, tant dans le fonctionnement de ses institutions politiques que dans ses conventions sociales, des personnages bénéficiant d'une certaine épaisseur, et une intrigue dans l'ensemble convenablement menée, même si, curieusement, l'auteur décide de révéler au lecteur le secret des Voyageurs avant que son personnage principal, Acari, ne le découvre par lui-même. On ne s'ennuie donc pas tout au long de ce roman, mais il lui manque pourtant l'étincelle, ce petit quelque chose qui transforme une lecture agréable en une lecture mémorable. En définitive, Valérie J. Freireich se révèle être une romancière capable, mais il lui manque toutefois encore cette aisance et cette singularité qui la différencierait du tout-venant de la production américaine. À lire donc, en attendant mieux.

Philippe BOULIER

Les critiques de Bifrost

Les Jeux étranges du soleil et de la lune

Les Jeux étranges du soleil et de la lune

Lisa GOLDSTEIN
RIVAGES
20,88 €

Bifrost n° 11

Critique parue en décembre 1998 dans Bifrost n° 11

Nous sommes à Londres, à la fin du XVIe siècle. Depuis la mort de son mari, emporté par la peste, Alice Wood est devenue la première femme membre de la Confrérie des Libraires-Editeurs. A ses difficultés à se faire accepter par ses pairs s'ajoutent bientôt d'autres problèmes, dont les conséquences pourraient s'avérer bien plus grave : son fils, qu'Alice n'a plus vu depuis des années, semble être lié à un complot visant à l'assassinat de la reine. A la cour d'Elizabeth, le célèbre dramaturge Christopher Marlowe mène lui aussi l'enquête. Mais derrière les intrigues politiques qu'il est chargé de mettre à jour se dissimule en réalité un événement bien plus fantastique : le retour du Peuple Fabuleux.

Selon l'humeur ou la sensibilité de chacun, on pourra classer Les jeux étranges du Soleil et de la Lune parmi les œuvres de fantasy, les romans historiques, voire dans la plus farfelue catégorie des « thrillers élisabéthains ». Fantasy bien sûr, car la magie occupe ici, comme dans la plupart des textes de Lisa Goldstein, une place prépondérante. La romancière insiste surtout sur les différences fondamentales existant entre humains et créatures magiques, sur l'étrangeté des uns aux yeux des autres, et au final sur l'impossibilité pour ces deux mondes de coexister. Le roman raconte donc le passage d'une période à une autre, métaphore transparente de l'évolution politique et sociale que connaît l'Angleterre sous le règne d'Elisabeth Première.

L'intérêt de ce roman doit également beaucoup à son personnage principal, Christopher Marlowe, auteur de ce classique du théâtre anglais qu'est Le Docteur Faustus, dont la personnalité et la vie tumultueuse permettent à la romancière de dynamiser son récit. Le dramaturge évolue dans un univers de mensonges et de faux-semblants, sur lequel l'apparition du Peuple Fabuleux vient faire souffler un vent de paranoïa des plus réjouissants, et plonge le lecteur dans une ambiance que l'on s'attend plus volontiers à retrouver chez John Le Carré que dans un roman de fantasy. Parallèlement, lorsqu'elle s'intéresse à l'histoire d'Alice Wood, autre personnage en butte aux préjugés et aux interdits de son époque, Lisa Goldstein œuvre dans un registre beaucoup plus intimiste, évitant avec aisance les écueils du mélodrame. On conseillera donc vivement à tous ceux qui avaient raté il y a trois ans la publication des Jeux étranges du Soleil et de la Lune chez Rivages de se précipiter sur cette réédition.

Philippe BOULIER

Les critiques de Bifrost

Cinéterre

Cinéterre

Michel PAGEL
FLEUVE NOIR

Bifrost n° 11

Critique parue en décembre 1998 dans Bifrost n° 11

Le nouveau roman de Michel Pagel, Cinéterre, est dédié à tous les fans de Bela Lugosi et de Lon Chaney Jr, aux admirateurs de Terence Fisher et de Roger Corman, aux inconditionnels de Frankenstein et Le monstre de l'enfer et de Le Vampire a soif, bref à tous les nostalgiques d'un cinéma fantastique qui n'avait pas recours à des hectolitres de sang pour faire frissonner le spectateur et où « les effets spéciaux n'avaient pas encore supplanté le scénario » (p. 11).

Yann, le jeune héros de Cinéterre, est justement l'un de ces amateurs. Durant les vacances scolaires, il parvient à se faire embaucher au Gothic, petite salle spécialisée dans le cinéma bis d'antan. L'histoire bascule lorsque Marion, la charmante fille du projectionniste, est enlevée par une étrange femme semblant tout droit sortir d'une adaptation cinématographique du Carmilla de Joseph Sheridan Le Fanu. Pour retrouver Marion, Yann devra passer de l'autre côté de l'écran, littéralement, et explorer l'univers parallèle auquel les productions de la Hammer et consorts ont donné naissance, univers dans lequel le docteur Frankenstein ou Dracula existent réellement, et ont bien entendu les visages de Peter Cushing et de Christopher Lee.

À l'instar de son compère Roland C. Wagner, Michel Pagel s'appuie sur les concepts d'inconscient collectif et d'archétypes incarnés pour créer le monde de Cinéterre. Mais le romancier ne s'encombre guère de justifications pseudo-scientifiques pour entraîner le lecteur dans une aventure bondissante, rendant au passage hommage de façon fort (trop ?) respectueuse aux grandes figures du genre fantastique et plus généralement à une forme de cinéma et de littérature populaires aujourd'hui disparue. Là résident sans doute les limites de ce roman : malgré toute sa bonne volonté, Michel Pagel (à moins qu'il ne s'agisse du lecteur) ne parvient pas à retrouver cette naïveté, cette innocence qui donnaient une grande partie de leur charme aux oeuvres qui l'ont inspiré, et Cinéterre n'est pas autre chose qu'un exercice de style, réalisé certes avec brio, mais pour lequel il est difficile de se passionner. On rangera donc à regret ce roman parmi les ouvrages mineurs de son auteur.

Philippe BOULIER

Les critiques de Bifrost

Anno Dracula

Anno Dracula

Kim NEWMAN
J'AI LU
380pp - 7,00 €

Bifrost n° 11

Critique parue en décembre 1998 dans Bifrost n° 11

Découvert en France par Sylvie Denis et Francis Valéry (dans l'anthologie Century XXI — Encrage, puis dans la revue CyberDreams), Kim Newman a su conquérir en une poignée de nouvelles le coeur de nombre de lecteurs de science-fiction. Pour ces derniers, la traduction d'Anno Dracula est un événement des plus réjouissants. Il y a quelques mois, la revue de fantastique Ténèbres nous avait déjà offert, avec la nouvelle « Apocalypse Dracula » et un article signé Newman himself (dont on trouvera une version condensée à la fin de ce roman), un avant-goût de cet univers dans lequel le héros de Bram Stoker n'a pas succombé aux assauts de Van Helsing et de ses compagnons, mais au contraire est parvenu à faire basculer le Royaume-Uni dans les ténèbres en épousant la reine Victoria. Trois ans plus tard, les Gardes Karpathes font régner la terreur dans tout Londres, les têtes du professeur Van Helsing et de Jonathan Harker ornent les grilles de Buckingham Palace, Arthur Holmwood est lui-même devenu un vampire tandis que le docteur Jack Seward s'en prend aux prostituées vampires du quartier de Whitechapel et fait la une de tous les journaux sous le nom de Jack l'Éventreur…

Les personnages créés par Bram Stoker ne sont pas les seuls acteurs de ce roman. Réels ou imaginaires, célèbres ou oubliés, mis en scène ou simplement évoqués, ils sont nombreux à faire leur apparition au fil du récit, d'Oscar Wilde au docteur Jekyll, de Lord Ruthven à John Merrick. Kim Newman a visiblement pris un malin plaisir à jouer avec ces grandes figures historiques et/ou littéraires, sans pour autant perdre de vue l'essentiel : le plaisir du lecteur, de tous les lecteurs. Car Anno Dracula n'a rien de l'exercice de style réservé à une poignée de bibliophiles érudits. Ni pastiche, ni hommage révérencieux à ses illustres aînés, il s'agit d'une oeuvre qui, si elle puise son inspiration dans le passé, s'affirme comme résolument moderne, sur le fond comme sur la forme. De ce point de vue, le portrait que nous fait Kim Newman de Dracula, dans les dernières pages du roman, est pour le moins radical, en totale rupture avec la vision romantique qui prédomine depuis des lustres, tant au cinéma qu'en littérature. Tout au long de son récit, le romancier ne cesse de surprendre, de briser les stéréotypes, de dépoussiérer les vieux mythes. Tout cela concourt à faire d'Anno Dracula un roman absolument jouissif, dont on savoure chaque scène, chaque détour d'une intrigue qui s'évertue à entraîner le lecteur sur des terres que l'on croyait balisées et que l'on redécouvre aussi vierges et accueillantes qu'au premier jour. Une réussite majeure.

Philippe BOULIER

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