Les critiques de Bifrost

Elric et la porte des mondes

Elric et la porte des mondes

Léa SILHOL, Jonas LENN, Pierre PEVEL, Christian LÉOURIER, Laurent KLOETZER, Fabrice COLIN, Christian VILA, Daniel WALTHER, Xavier MAUMÉJEAN, Jean-Pierre VERNAY, Richard CANAL, Patrick ERIS, Jean-Manuel MOREAU, Darek ERTHAL, AYERDHAL, Eric CERVOS, Pierre S
FLEUVE NOIR
456pp - 24,00 €

Bifrost n° 44

Critique parue en octobre 2006 dans Bifrost n° 44

C'est à l'heure de l'édition en un volume unique du Cycle d'Elric (chez Omnibus) que paraît cette anthologie, non seulement cent pour cent francophone, mais qui plus est inédite, sous la férule de Richard Comballot, le tout agrémenté d'une présentation de Michael Moorcock himself. Une occasion dont le père d'Elric profite pour revenir sur son œuvre de fantasy en général et Elric en particulier, évoquer très largement sa future adaptation cinématographique (on y apprend notamment le goût de Moorcock pour le cinéma hexagonal) et expliquer pourquoi, en conclusion, il tourne a priori définitivement le dos à la fantasy — même si on s'autorisera quelques doutes sur ce « définitivement ».

Suivent les dix-neuf récits, dont deux rédigés à quatre mains, qui composent cette copieuse anthologie. Le niveau global va, à quelques exceptions prêtes, du vraiment bon à l'excellent. Passons donc sur la nouvelle peu convaincante et bâclée d'un Fabrice Colin englué dans le Multivers, et sur Jonas Lenn, imitateur poussif du souffle moorcockien, pour nous intéresser au meilleur. On peut d'emblée scinder l'anthologie en deux parties, avec d'un côté les orthodoxes, fidèles à Melniboné, et de l'autre les expérimentateurs, qui se lancent à l'assaut de l'œuvre de Moorcock, voire au-delà.

Du coté des orthodoxes, chapeau bas à Pierre Pevel. Expédiant Elric à la rencontre de la sage-femme qui l'a mis au monde, il restitue la violence et la barbarie de cet univers lointain avec une réalisme certain, et confirme par l'occasion tout le bien qu'on pensait de l'auteur des Ombres de Wielstadt (Pocket). Question barbarie, Richard Canal signe lui aussi l'une des réussites majeures du recueil — avec entre autres une fin à couper le souffle. Christian Vilà reste également dans l'orthodoxie du multivers, lançant notre prince albinos à la poursuite de… Jerry Cornelius, tandis que Daniel Walther, au meilleur de sa forme, nous livre l'une de ces histoires sombres, sensuelles et cruelles dont il a le secret. Passons maintenant aux hétérodoxes, avec un Xavier Mauméjean, fidèle à son parcours personnel, qui oppose Elric à des créatures bibliques dans une épique bataille vétérotestamentaire où Stormbringer se révèle une alliée précieuse. Ayerdhal signe un steampunk digne de Réouven dans le Londres glauque de Jack l'éventreur, où l'opposition entre Elric et Stormbringer prend un tour politique, ce qui ne surprend guère de la part de l'auteur des Chroniques d'un rêve enclavé (le Diable vauvert). Pierre Bordage, redoutable d'efficacité, projette Elric dans un monde qui n'est pas sans évoquer « L'Unique » de Claude Ecken (in Le Monde tous droits réservés — le Bélial', 2005), tandis que Johan Héliot expédie Elric aux origines du rock, avec une formidable guitare qui n'est autre, bien sûr, que Stormbringer.

Enfin, last but not least, on ne peut imaginer une anthologie de Richard Comballot sans la participation de quelques-uns des membres du défunt groupe Limite.

Commençons donc avec le beaucoup trop discret Jean-Pierre Vernay. Elric croise Gilles de Rais et quelques autres protagonistes du Chaos en notre monde, sans oublier de lorgner du côté de la Bible et de la sorcellerie. Comme toujours, l'écriture est superbement ciselée. Enfin, histoire de clore le recueil en toute beauté, tant sur le fond que sur la forme, parlons du feu d'artifice de Jacques Barbéri. Son texte, particulièrement audacieux et totalement maîtrisé, réussit la gageure d'établir une jonction entre le multivers moorcockien et l'univers développé par Barbéri dans son propre et dernier (mais aussi excellent !) roman, Le Crépuscule des chimères (Flammarion « Imagine » — 2002).

À l'instar de toute anthologie, il y a bien sûr quelques rares textes superflus. On passera outre pour se ruer sur ce volume d'un niveau global excellent, tout en saluant le courage éditorial : publier une anthologie francophone à l'heure actuelle, même centrée sur un personnage aussi porteur qu'Elric, c'est un acte de foi.

Olivier PEZIGOT

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