Les critiques de Bifrost

Utopiae 2002

Utopiae 2002

Bruno DELLA CHIESA, Ashok K. BANKER, Wolfgang JESCHKE, Roberto DE SOUSA CAUSO, Rodolfo MARTINEZ, Jan POLACEK, James MORROW, Jean-Marc LIGNY, Roberto LOPEZ MORENO, Luca MASALI, Jean-Louis TRUDEL, Liz WILLIAMS, YOSS
L'ATALANTE
224pp - 12,90 €

Bifrost n° 29

Critique parue en janvier 2003 dans Bifrost n° 29

À l'heure actuelle, Utopiae est la seule anthologie originale disponible. Certes, on peut trouver un best of francophone annuel au Bélial' (le SF 2000-2002), pléthore d'anthologies thématiques qui vont des sujets les plus bateaux (l'érotisme) aux plus improbables (les cochons), en passant par le hard boiled S-F et les invasions. Il y avait eu les Escales du Fleuve Noir et les Horizons lointains de R. Silverberg en « Millénaires »… Aussi, quand il n'y a pas d'antho, il en faut.

Et Bruno Della Chiesa s'est engagé, avec l'appui des éditions l'Atalante, sur les traces des pionniers des S-F exotiques que furent Jean-Pierre Moumon et Bernard Goorden. On retrouve d'ailleurs au sommaire le Brésilien Roberto De Sousa Causo, que l'on avait pu lire naguère dans Antarès, la publication dirigée par Moumon, et qui figure ici en compagnie de deux autres latino-américains.

La vraie curiosité est bien sûr la nouvelle de l'Indien Ashok K. Banker. Elle ouvre ici ce recueil sur le thème de la transmigration de l'âme du martyr dans l'enveloppe charnelle du bourreau, sujet jadis traité par feu Marion Zimmer Bradley puis par Serge Lehman dans un de ses meilleurs textes, « Dans l'abîme ».

W. Jeschke aborde la traque des résistants arabes à la mondialisation occidentale par des moyens à la fois génétiques et nanotechnologiques et de hideuses armes non létales d'autant plus odieuses que bien pensantes sur une Terre qui rappelle un peu Ventus de K. Schroeder.

Dans « La Plus belle femme du monde », de Roberto de Sousa Causo, les extraterrestres sont venus et repartis, dégoûtés que nous ne valions pas mieux qu'eux.

L'Espagnol Rodolfo Martinez produit ici un texte sans intérêt où le dernier homme vient mourir à bord d'un train automatique.

La fable anti-féministe du Tchèque Jan Polacek amuse en mettant en scène une société où la libido mise à contribution pour produire de l'énergie est censée être stimulée par ses propres produits technologiques. Celle du héros étant davantage stimulée par le sexe opposé, le voici déporté sur une île déserte qui servira de jardin d'Eden.

James Morrow revisite sa thématique eschatologique selon l'humour absurde de Robert Sheckley, ou les aventures de deux missionnaires rationalistes chez les robots intégristes darwiniens.

« L'Ouragan » de Jean-Marc Ligny est un beau texte, intimiste et juste. Sur fond de catastrophe écologique globale, il nous livre un drame sans en faire trop, ce qui n'en donne que plus de force à sa nouvelle.

Le texte du mexicain Roberto Lopez Moréno oscille entre La Rédemption de Christophe Colomb d'O.S. Card et En des Cités désertes de Lewis Shiner. Les Mayas y sont maîtres de l'espace et du temps…

Lucas Masali fait très fort : des sorcières féministes ressuscitent Nicolas Eymerich, l'inquisiteur médiéval, dans le corps d'un pape réactionnaire mais trop matérialiste à leur goût afin d'avoir un adversaire digne de ce nom et justifier leur existence.

« Les Jardiniers du monde » de Jean-Louis Trudel, qui nous a habitués à mieux, n'a aucun intérêt.

Dans « Le Métayer », Liz Williams met en scène la résistance agricole de paysans musulmans ouzbeks face à un état fasciste vendu aux capitalistes pourvoyeurs d'OGM.

Avec le texte du Cubain Yoss, on traite de l'invasion en revenant aux prémices du Canal Ophite de John Varley.

La lecture de cette anthologie est révélatrice de la capacité, voire de la nature même, de la S-F à gommer les particularismes locaux au profit d'une expression de l'imaginaire de l'Occident chrétien et technologique qui ne varie guère d'un pays à l'autre. La S-F apparaît donc ici comme un élément actif de la mondialisation de l'imaginaire selon le canon anglo-saxon, quand bien même elle est critique. Et en France, critique, la S-F l'est la plupart du temps, sans jamais toutefois déroger au politiquement correct. Or, cette critique n'est qu'un mode de la rebelle-attitude en kit aseptisé que les marchés sont rompus à vendre.

Les textes de Banker et Moréno, qui ont les plus forts ancrages locaux — dans la spiritualité traditionnelle de l'Inde et l'histoire précolombienne — s'apparentent néanmoins sans difficulté à d'autres textes du panthéon S-F. L'Occident a depuis longtemps, et c'est sa force, appris à intégrer de telles données et à les traiter. C'est une sorte de civilisation virale qui pénètre les autres et les fait tourner à son profit ; ainsi deux textes européens exploitent-ils l'Islam. Non seulement il intègre les caractéristiques utiles, mais surtout fait produire de l'occidentalisation.

Cette anthologie internationale a le mérite de nous permettre de voir à l'œuvre le mécanisme consistant à instiller la pensée occidentale chez autrui par le truchement de son autocritique afin de se rendre familière et de dédramatiser les méfaits du capital. Même si le texte de Liz Williams n'est pas publié en terre d'Islam, il finira par toucher, par percolation, quelques musulmans. Et il n'est qu'un des grains de sable du désert…

Utopiæ 2002 intéressera davantage par ce qu'elle révèle à travers son concept que par les textes qui y sont inclus. Néanmoins, la plupart se lisent agréablement.

Jean-Pierre LION

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