Les critiques de Bifrost

Une affaire de famille

Une affaire de famille

Charles STROSS
LIVRE DE POCHE
477pp - 7,60 €

Bifrost n° 43

Critique parue en juillet 2006 dans Bifrost n° 43

Ça commence comme ça. Plutôt bien. Une journaliste et sa documentaliste qui bossent pour un magazine destiné aux risqueurs de capital découvrent le pot aux roses, autrement dit, que derrière des sociétés de bio-ingénierie se dissimulent des officines de blanchiment. Elles se font licencier sur le champ car leur publication fait partie du même groupe et est soumise aux mêmes intérêts. Ce qu'elles ignoraient, dommage pour des journalistes d'investigation en capital-risque. Bien fait pour elles. Passons…

Comme toute jeune femme moderne et indépendante qui se respecte et préfère donc dépendre d'un patron que d'un mari, Miriam, notre héroïne, fait ce que font toutes ces consœurs dans le même cas, lorsqu'elles se font virer : elle retourne chez sa mère !

Et c'est là que ça se gâte. La mère en question est une mère adoptive. La vraie, la biologique, dirons-nous, a été assassinée à coups de poignard par un inconnu qui n'a jamais été retrouvé. Miriam et sa mère font ce que l'on fait en pareille circonstance — non, elles ne balancent pas leur CV aux quatre vents d'Internet —, elles tirent une vieille boîte à chaussures pleines de photos jaunies du dessus d'une armoire… Jusque-là, tout va bien. Mais la boîte contient aussi un étrange médaillon qui appartenait à la défunte mère biologique. Pas de photo jaunie d'un éventuel père inconnu, mais un bizarre mandala… Miriam, rentrée chez elle, regarde attentivement cet étrange dessin et la voilà projetée de son bureau en pleine forêt, son fauteuil pour tout bagage. Curieux, tout de même…

La voici donc au Gruinmarkt, l'un des nombreux royaumes d'une Amérique médiévale. Il n'empêche que dans ces obscures forêts d'une Nouvelle Angleterre ignorant l'électricité, elle se fait tirer dessus au pistolet mitrailleur, dit pistolet qui n'est certes pas un instrument électrique, mais tout de même…

Peu de temps après, elle se fait enlever par un commando de pas rigolos super équipés super entraînés et tout et tout, le genre qui fout les jetons à Jean-Claude Van Damme et Steven Seagal réunis. Elle se retrouve captive dans un château du Gruinmarkt, où elle ne tarde pas à être présentée à son oncle Angbard, « parrain » d'un clan qui a la faculté de franchir les mondes. Clan dont on lui annonce qu'elle fait partie, que cela lui plaise ou non. Ce clan occupe une place à part au sein de la noblesse du Gruinmarkt, car il tire sa fortune en transportant des marchandises entre les mondes, notamment de la drogue.

Bien que ce clan vive pour moitié dans l'Amérique contemporaine, il a faite siennes les mœurs médiévales, notamment en ce qui concerne l'attitude qu'il convient aux femmes d'adopter. Ce qui n'est pas vraiment du goût de Miriam. Pour qu'elle s'y fasse, le cher oncle ne tarde pas à l'envoyer à la cour du Gruinmarkt, où les intrigues vont bon train. Elle échappe de peu à diverses tentatives d'assassinat… Au fil du roman, les personnages que l'on croise, Olga ou Roland en particulier, et probablement Matthias, s'évertuent à n'être pas ce qu'au premier abord ils paraissent…

Cette trilogie des Princes Marchands rejoint un courant de la fantasy — notons, une fois n'est pas coutume, qu'un livre de la collection « Ailleurs & demain » est qualifié en quatrième de couverture de fantasy — centré sur les univers parallèles. Après Les Princes d'Ambre de Zelazny, Irunium de Kenneth Bulmer, Les Hommes Dieux de Farmer ou encore Il y a des portes de Gene Wolfe, Charles Stross trouve le moyen de renouveler le thème en l'abordant sous le double angle des comédies de mœurs et des comédies policières. Il fallait réussir à faire troquer sa petite robe noire pour réception high tech sur la Sillicon Valley à une journaliste fouille-merde contre une robe à crinoline. On est pas dans la parodie ni dans la franche hilarité, on ne rit point à gorge déployée, par contre on est jusqu'à présent nullement effrayé et on se plait plutôt à sourire. Après le début tonitruant, à défaut d'être bien crédible, le livre perd son rythme et au bout du compte, l'action semble n'avoir pas encore vraiment commencé. On ne s'ennuie pas à la lecture de cette Affaire de famille somme toute plaisante, mais on reprochera à ce livre de n'être finalement qu'un prologue un peu long. Il faudra, une fois encore, attendre la suite pour se faire une véritable opinion sur cet auteur qui nous arrive d'outre-Manche nimbé d'une aura qui semble quelque peu surfaite aux vues l'ensemble de ces titres publiés par chez-nous, et notamment celui-ci.

Jean-Pierre LION

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