Les critiques de Bifrost

Luna : Lune montante

Luna : Lune montante

Ian MCDONALD
DENOËL
22,90 €

Bifrost n° 95

Critique parue en juillet 2019 dans Bifrost n° 95

Le cycle « Luna » de Ian McDonald est composé à ce jour de trois romans, dont deux traduits sous nos latitudes, le troisième étant annoncé pour septembre 2019. Deux nouvelles, anecdotiques, viennent s’ajouter au cycle. « The Fifth Dragon » a été publiée dans le recueil Reach for infinity (2014) et est incluse sous une forme modifiée dans le premier roman du cycle. Quant à « The Fall », elle a été publiée dans le recueil Meeting Infinity (2015) et sa trame a été en partie reprise dans le second roman. Enfin, une option a été contractée pour un développement du cycle en série TV avant même que le premier ouvrage ne paraisse. Ceci n’est pas anodin et marque l’écriture du récit à partir du deuxième volume.

Révolte sur la Lune est l’une des principales inspirations de Ian McDonald pour la création de son cycle et on peut considérer « Luna » comme la suite du roman d’Heinlein. L’auteur irlandais en reprend les principes libertariens pour poser les bases politico-économiques de la société sélène. Contrairement à son prédécesseur, qui y voyait un idéal de liberté pour les Lunatiques, Ian McDonald peint les enfers. La Lune est privatisée et, sur le plan légal, la Terre contrôle son satellite à travers la Lunar Development Corporation (LDC). Dès que vous posez les pieds sur la Lune, vous êtes clients de la LDC, et non citoyen. En dehors de la LDC, il n’y a ni police ni gouvernement. Le contrat fait office de loi, tout se négocie, s’achète, se vend. Chacun se voit attribué des crédits pour les quatre fondamentaux que sont l’air, l’eau, le carbone et la bande passante. Votre pisse et vos os valent autant que votre vie, parfois plus, et la Lune connait mille manières de vous tuer.

Un tel cadre est propice au développement d’une ploutocratie mafieuse et familiale. Cinq Dragons se partagent le pouvoir économique. Les Corta, d’origine brésilienne, ont le monopole de l’extraction de l’hélium 3 incorporé au régolithe sur la surface lunaire. Les Mackenzie, d’origine australienne, ont en main l’exploitation des métaux rares. Les Chinois Sun se sont spécialisés dans les hautes technologies, informatiques et robotiques, les Ghanéens Asamoah dans les biotechnologies, et les Russes Vorontsov possèdent le monopole des transports. Le tout forme un attendrissant panel de dangereux psychopathes. D’alliances maritales en assassinats politiques, ces dynasties vont se lier, se trahir et s’affronter pour la domination de la Lune. Ian MacDonald évoque volontiers Dallas et Game of Thrones, mais une inspiration évidente, jusque dans certains personnages du cycle, est le Dune de Frank Herbert. Il est difficile de ne pas penser à l’opposition entre les maisons Atréides et Harkonnen en lisant celle entre les Corta et les Mackenzie, et leurs affrontements au couteau. Le lecteur un peu érudit trouvera ici et là nombre de références et clins d’œil à diverses œuvres de science-fiction.

Au-delà des inspirations, Ian McDonald élabore une vaste fresque peuplée de personnages solides et animés d’une férocité peu commune. La société sélène est décrite dans ses moindres détails, des modes vestimentaires aux technologies employées pour survivre à un environnement qui veut votre peau… Nouvelle Lune excelle à plonger le lecteur dans un univers (impitoyaaaaable) qui lui est radicalement étranger, à lui faire comprendre et accepter les lois dictées par la Lune, son absence d’atmosphère et sa faible gravité qui modifie les corps et les condamne à l’exil éternel. Le premier tome est marqué par un rythme envolé et une brutalité viscérale. Ce rythme s’affaisse toutefois par la suite dans les volumes suivants. L’auteur délaye, multiplie les scènes et les descriptions d’une façon qu’on sent motivée par l’adaptation à venir sur le petit écran mais qui, après le premier tome, n’apporte plus grand-chose au lecteur : on se lasse de la composition des cocktails, de la hauteur des chapeaux ou des partitions de bossa nova. De la même manière, s’il élimine beaucoup de personnages — la mortalité est élevée —, il en introduit d’autres dans une surenchère de badasserie de moins en moins crédible. Mais la partie finale de ce planet opera, exceptionnelle de machiavélisme, renoue avec le dynamisme du début. La société lunaire en ressort transformée à jamais.

En refermant la dernière page de ce cycle, on n’échappe pas au sentiment d’avoir lu là une grande œuvre de science-fiction, malgré des longueurs et quelques défauts. Ian McDonald signe avec « Luna » une fresque grandiose qui tire au mieux profit des particularismes de la Lune et propose un world building impeccable. Un incontournable de la littérature lunaire.

FEYD RAUTHA

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