Les critiques de Bifrost

Tau Zéro

Tau Zéro

Poul ANDERSON
LE BÉLIAL'
304pp - 20,00 €

Bifrost n° 68

Critique parue en octobre 2012 dans Bifrost n° 68

Manchu a réalisé l’une de ses plus belles illustrations pour ce roman qui a dû attendre plus de quarante ans sa traduction française ! Tau zéro est paru outre-Atlantique en 1970, aux plus chaudes heures de la contre-culture et de la new wave, alors que paraissaient là-bas les Dangereuses visions d’Harlan Ellison et les anthologies Orbit de Damon Knight. Mais aux USA, il y avait encore de la place éditoriale pour un livre de facture aussi classique sous réserve qu’il soit bon. Dans le même temps, en France, s’imposait une gauche culturelle qui ne tarderait pas à squatter toute la place disponible. Pas encore considéré de ce côté-ci de l’Atlantique comme un auteur majeur, mais déjà comme un auteur de droite, Poul Anderson allait se voir ostracisé en compagnie notamment de Larry Niven et Ben Bova. Quinze ans plus tard, la révolution culturelle de la science-fiction française était passée de mode et s’il n’y avait plus de gardiens à l’oubliette où gisait Poul Anderson, nul n’avait songé à l’en tirer. Gageons que si, quinze années plus tard encore, Olivier Girard n’en avait fait l’un des auteurs fétiches de sa maison, il y croupirait encore… Tau zéro est ainsi le huitième volume de Poul Anderson à paraître au Bélial’.

Certains qui méconnaissent la SF la résument ainsi : « Des histoires de fusées qui vont dans les étoiles ». Eh bien oui ! Tau zéro correspond exactement à cette définition. Difficile de faire plus classique ! On a dit du fabuleux trompettiste Miles Davis qu’il avait donné à nombre des plus grands standards du jazz leur version la plus aboutie, indépassable… C’est ce que Poul Anderson a fait pour ce thème de la SF. Pas moins. Il remet une fois de plus sur le métier ce pont aux ânes de la SF qu’est le récit de la première expédition interstellaire pour en extirper la quintessence, la forme ultime. Pour ce faire, il va recourir aux canons de la hard science… On pourra comparer, juste pour le fun, avec ce navet sidéral qu’est Le Papillon des étoiles de Bernard Werber !

Le Leonora Christina emporte dans ses flancs un équipage mixte à parité composé de la fine fleur de spécialistes en tout genre pour un voyage sans retour vers Bêta Virginis, plus connue sous son nom arabe de Zavijava, distante d’une trentaine d’années-lumière. On découvre certains membres de l’équipage, dont Charles Reymont, le gendarme, force de l’ordre de cette petite communauté, qui confèrera bien un ton conservateur au roman. Mais surtout, on découvre l’astronef. Son mode de propulsion relativiste, les solutions retenues et les conséquences de leur mise en œuvre. Non seulement ce n’est pas lourdingue, mais c’est ça qui est vraiment passionnant, et ça l’est parce qu’Anderson joue la carte de la hard science, du scientifiquement plausible qui aboutit à ce joli paradoxe : on peut aller beaucoup plus vite que la lumière bien que cette vitesse soit indépassable ! On a droit en prime à un petit cours soft de relativité. Toutes ces perspectives techniques sont commentées dans la passionnante postface de Roland Lehoucq, bien connu des lecteurs de Bifrost. Tout devient clair comme de l’eau de roche à ceux qui, comme moi, avaient toujours trouvé ces concepts intéressants, mais confus et rébarbatifs. Les choses ne sont compliquées que tant que l’on ne vous les explique pas simplement.

Le bât blesse au niveau des diverses péripéties qui agitent la petite communauté d’astronautes ; un brin de jalousie par là, bien que ce soit une société aux mœurs très libérées, un bourre-pif par ici ; un coup de raide de temps à autre pour se remonter le moral et, si ça ne suffit pas, une bonne âme se dévouera pour une gentille partie de bête à deux dos. A vrai dire, on s’en fout carrément ! La seule péripétie intéressante est l’accident. L’astronef traverse une minuscule nébuleuse où il détériore son système de freinage et le voilà contraint de continuer à accélérer sans fin. Il va manquer sa cible, c’est anecdotique…

L’astronef accélère sans cesse, s’approche toujours davantage de la vitesse de la lumière sans jamais l’atteindre, mais, ce faisant, le temps à bord passe de plus en plus lentement par rapport à un observateur qui serait resté sur Terre, par exemple. Ils escomptent trouver dans le cosmos un endroit suffisamment vide entre les galaxies pour pouvoir réparer sans être irradié à mort quand ils couperont les moteurs. Le voyage prendrait alors fin quelque part dans l’amas de la Vierge, à une vingtaine de mégaparsecs de la Terre, soixante millions d’années dans l’avenir. Mais ça ne suffit pas ! Le plongeon dans l’espace et le temps devient de plus en plus vertigineux… Ça, c’est du sense of wonder !

Pour une fois, le panégyrique de quatrième de couverture est parfaitement justifié. L’un des cent livres de SF les plus importants jamais écrit pour David Pringle (je confirme : il est entré sans difficulté dans mon top cent personnel). Récit de science-fiction ultime pour James Blish. La science-fiction à l’état pur. Faites lire ce bouquin à ceux à qui vous voulez faire découvrir la SF : si ça ne leur parle pas, ils sont d’ores et déjà perdus pour le cœur de genre. En ces temps où l’amateur de trolley-dragons peine à choisir ses lectures tant il s’en produit, Tau zéro va aisément s’imposer aux lecteurs de SF comme l’un des incontournables de l’année. En publiant ce livre, le Bélial’ a fait davantage que de combler un vide, il a corrigé une faute.

Jean-Pierre LION

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