Les critiques de Bifrost

Lot : La trilogie Starfish (intégrale)

Peter WATTS
FLEUVE NOIR

Bifrost n° 93

Critique parue en janvier 2019 dans Bifrost n° 93

[Critique commune à Starfish, Maëlstrom et Béhémoth.]

Si Vision aveugle est le premier roman de Peter Watts paru en France, il n’est en revanche pas le premier publié dans le petit monde de l’édition anglo-saxonne, cet honneur revenant à Starfish, tome introductif de sa trilogie «Rifteurs », basé sur une nouvelle de 1990, « Une niche » (reprise en intégralité – avec quelques modifications – dans le livre, et initialement publiée dans chez nous dans les pages de… Bifrost n°54). Délaissant, comme d’autres auteurs avant ou après lui, les profondeurs de l’espace interstellaire pour celles de l’océan, le Canadien semble s’intéresser, durant la majeure partie du roman, à d’autres sombres abysses : ceux de l’âme humaine. Son roman, tendance biopunk (du cyberpunk très orienté biologie et biotechnologies, en somme) et hard SF, met en effet en scène une équipe placée dans une station de production d’énergie géothermique située sur une dorsale océanique, par trois kilomètres de fond  : une installation indispensable, à la fin de la décennie 2040, au maintien de l’approvisionnement en électricité d’une Amérique du Nord livrée au contrôle des Corporations. Le lecteur découvrira rapidement que cette équipe (les rifteurs du titre de la trilogie), formée de gens adaptés, grâce à la cybernétique et aux manipulations génétiques, aux grandes profondeurs, a été choisie en fonction de deux types de profils psychologiques très particuliers, et censés leur permettre de fonctionner dans un environnement horriblement oppressant. On notera que l’atmosphère de ce roman est très particulière, exerçant sur le lecteur une pression psychologique et installant une am-biance d’une rare noirceur. Et longtemps, ce dernier croira que la psychologie desdits personnages (par ailleurs très travaillés et réussis, une rareté en hard SF) constitue le cœur du roman… ce qui, pour tout dire, n’est pas le cas.

Il est en effet capital de comprendre que la trilogie dans son ensemble est construite comme un jeu d’oppositions, voire de miroirs – ou bien de changements de paradigme –, entre les fondamentaux des tomes successifs, sans oublier quelques écrans de fumée, chaque roman donnant l’impression qu’il est centré sur un point précis alors qu’en définitive, le propos réel est ailleurs – et se dévoilera en général dans le dernier tiers. Ainsi, dans Starfish, le lecteur finira par comprendre que l’important n’est pas les rifteurs et leurs névroses, mais bien l’environnement dans lequel ils se trouvent. On remarquera aussi avec intérêt qu’ils vont recevoir la visite d’un psychologue, Scanlon, et que la narration, qui adopte jusque là le point de vue des rifteurs, va soudain et transitoirement basculer selon celui, rationnel, de qui a été envoyé les évaluer. Si le propos de Watts est clairement transhumaniste (et s’intéresse donc à ce qui est plus qu’humain), il montre aussi que certains rifteurs peuvent régresser vers un stade moins qu’humain sous la pression conjuguée de l’abysse et de leurs traumatismes passés (un phénomène au centre de la nouvelle « Maison », dans le recueil Au-delà du gouffre - le Bélial’, 2016). Enfin, l’auteur oppose complexité et simplicité, et met la prochaine étape de l’évolution (transhumaniste) de l’homme face à une forme de vie qui, au contraire, est sortie du fond des âges. Il développe d’ailleurs une théorie absolument fascinante sur l’origine de la vie terrestre, ou plutôt sur la nature extraterrestre de ce que nous considérons comme tel : tirant les conséquences logiques de son postulat, il montre alors ce qui se passe quand la seule forme de vie réellement originaire de la Planète bleue cherche à reprendre ce qui lui revient de droit.

Au début de Rifteurs, le personnage principal du livre précédent, Lenie Clarke, revient sur la terre ferme où elle va — involontairement – créer une terrible catastrophe. Ce sera l’occasion pour Watts d’introduire un nouveau personnage fascinant, Achille Desjardins, un Transgresseur, c’est-à-dire un spécialiste de la gestion des crises (pandémies, attentats, attaques informatiques, etc.) génétiquement modifié pour avoir de meilleures capacités cognitives et pour toujours servir l’intérêt général grâce à un garde-chiourme biochimique appelé Trip Culpabilité. Au passage, l’auteur abordera le sujet des réfugiés climatiques, de leur traitement par les autorités (qui n’hésitent pas à les droguer pour s’assurer de leur docilité et les parquent sur une mince bande côtière) et de l’éthique (ou de son absence) qui le sous-tend, sans oublier les magouilles de l’industrie pharmaceutique – tout en montrant la diffusion dans le monde réel de mèmes créés puis propagés par la vie électronique du cyberespace. La thèse de Watts, selon laquelle la religion n’est qu’un phénomène biochimique pouvant être induit artificiellement (selon les textes, par des drogues ou des champs magnétiques), trouve ici un développement transverse et original quand un « culte » se développe autour de Lenie Clarke : la voilà surnommée par certains la Madone du Désastre. Cette fois, c’est l’activité, par ailleurs tout à fait rationnelle, des automates cellulaires de l’Internet, qui induit, presque par accident, la création d’une religion chez les humains !

Si Starfish était un oppressant huis-clos sous-marin, Rifteurs change complètement l’ambiance, faisant traverser à Clarke le continent nord-américain d’Ouest en Est. Là encore, les tentatives des autorités de juguler le fléau propagé par Lenie, puis de capturer cette dernière, ne sont pas le véritable sujet du roman : dans un profond changement de paradigme, Watts remet la psychologie des rifteurs au centre de l’intrigue, modifiant son élément le plus fondamental (on signalera d’ailleurs que cette révélation peut être perçue en lisant très attentivement le tome 1). De plus, les échanges, sur l’Internet de ces années 2040, appelé Maelström, au sujet de Clarke et de la menace qu’elle représente, catalysent une nouvelle forme de vie électronique, une fascinante Stupidité Artificielle, l’un des points forts de la trilogie dans son ensemble.

Le début du troisième tome, Béhémoth, qui se déroule cinq ans plus tard, replace les rifteurs et leurs maîtres corporatistes dans un environnement sous-marin, un retour en arrière sans doute assez peu pertinent de la part de l’auteur. Si ce dernier tome a été publié en un unique volume dans son édition française (merci !), il a en revanche été scindé en deux dans sa version originale. Autant le dire, la première partie, correspondant à ce premier volume (Behemoth: B-max), est trop verbeuse et ne sert pas à grand-chose. Elle aurait sans doute pu être condensée à la dimension de quelques chapitres sans altérer l’intrigue de la deuxième partie (Béhémoth: Seppuku), qui voit Clarke et son camarade Ken Lubin retourner à terre, dans une Amérique apocalyptique particulièrement bien rendue, où seules quelques enclaves conservent un environnement sain et une technologie digne de ce nom. Une technologie d’ailleurs menacée, malgré l’effondrement des réseaux, par les Stupidités Artificielles apparues dans Rifteurs.

À nouveau, Watts fait l’inverse de ce qu’il avait fait dans le tome précédent : si le sujet central (le vrai, pas l’écran de fumée) de Rifteurs était l’absence de libre arbitre induite par des modifications biochimiques ou chirurgicales impulsées par les corporations ou les gouvernements, Béhémoth place en revanche ses trois protagonistes principaux (Clarke, Lubin, Desjardins) dans une situation où plus aucune barrière éthique ou morale ne les empêche de faire ce dont ils ont envie, ou ce qui leur paraît nécessaire. Dans le tome 2, Clarke causait indirectement et involontairement la mort de millions de personnes, aveuglée par sa volonté de se venger de la corporation qui l’avait placée au fond du Pacifique ; cette fois, elle décide en toute conscience de tuer des centaines de personnes pour en sauver beaucoup plus. Dans Rifteurs, Desjardins tentait de garder son comportement de prédateur sexuel sous contrôle, le cantonnant à des jeux sadiques en réalité virtuelle ; cette fois, il perd toute inhibition et fait subir à un autre personnage un véritable calvaire, le lecteur basculant alors dans une atmosphère qui, dans son genre, se révèle tout aussi oppressante – quoique pour d’autres raisons – que celle de Starfish.

Une thématique de fond développée dans cet ultime roman s’avère très intéressante : Watts explique que la conscience n’est pas rationnelle, car elle fait intervenir les centres cérébraux de l’émotion. Sa thèse est qu’elle est devenue, sur le plan évolutif, contre-productive depuis que l’homme a cessé de juste survivre à son environnement pour finir par le dominer. On remarquera que cette opposition calculs rationnels vs conscience, calculs biaisés par l’émotion, se retrouve chez d’autres auteurs de hard SF – à commencer par Greg Egan dans Cérès et Vesta (le Bélial’, 2017).

Une fois de plus, l’auteur canadien fait mine de brouiller son propos, centrant sa narration sur de nouvelles menaces pesant d’abord sur la communauté sous-marine des rifteurs, puis sur l’Amérique du Nord (confinée de force par le reste du monde, sous la menace constante d’attaques par missiles répandant un étrange produit, et dont la rumeur dit que les puissances étrangères pourraient bien faire usage du feu nucléaire prochainement). Multipliant les fausses pistes, Watts ne se montre cependant pas aussi efficace dans cet exercice que dans les deux romans précédents, et ses révélations se devinent facilement (à l’exception d’une, qui pourra éventuellement être difficile à accepter mais qui constitue un nouveau changement de paradigme venant chambouler les fondamentaux des tomes précédents). Si on ajoute à cela une fin abrupte, un peu trop facile pour les héros, et surtout un épilogue insatisfaisant dans sa concision, tant une révélation pleine de sense of wonder remet, cette fois, toute la vie sur Terre en perspective, considérer Béhémoth comme le tome le plus faible de la trilogie est une évidence. Il n’en reste pas moins que Desjardins demeure ici l’un des plus fascinants personnages de la SF des deux dernières décennies, et que dans ce tome 3 comme dans les autres, les thématiques de fond sont traitées avec une intelligence rare — et une justification scientifique dont on prendra la mesure à travers les postfaces, qui, comme toujours chez Watts, sont impérativement à lire tant elles sont intéressantes, pour ne pas dire fascinantes.

Au bout du compte, la trilogie « Rifteurs » constitue un monument du postcyberpunk et de la hard SF, une science-fiction magistrale irriguée par les thématiques de la biotechnologie et du posthumaniste. En dépit d’un tome final plus faible que les deux autres, on la recommandera vivement à tout amateur de SF de haute volée à forte caution scientifique. Comme dans Vision aveugle, dont Starfish, avec ses personnages névrosés et sa mention de « vampi-res », semble presque être une répétition générale, Watts s’empare de thématiques transhumanistes et les traite avec une rare intelligence, en demande sans doute beaucoup à son lecteur (surtout celui maîtrisant mal la biochimie, la biologie moléculaire, la génétique et la bactériologie/ virologie) mais ne le prend jamais pour un imbécile, lui fournissant (y compris dans les postfaces) toutes les clefs lui permettant de comprendre son roman. L’auteur canadien atteint ainsi, dans un genre différent de son confrère australien Greg Egan, le pinacle de ce que la hard SF et, au-delà, la science-fiction dans son ensemble, ont de meilleur à offrir.

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