Les critiques de Bifrost

Poison bleu

Poison bleu

Gardner DOZOIS, George Alec EFFINGER
DENOËL
240pp - 18,00 €

Bifrost n° 32

Critique parue en octobre 2003 dans Bifrost n° 32

« Jaeger était un homme d'une carrure impressionnante, tout en muscles souples et déliés, très bronzé. Ses cheveux blond foncé encadraient un visage tanné par les intempéries, figé dans une expression peu avenante. Sa mâchoire volontaire presque trop massive et ses grands yeux gris, dissimulés sous des sourcils broussailleux, n'atténuaient pas cette impression » (page 39).

Malgré une ressemblance parfois frappante, Karl Jaeger n'a rien à voir avec l'Exécuteur, personnage célèbre de la série éponyme patronnée par le répugnant Gérard De Villiers. En fait, comme le lecteur s'en doute, Karl Jaeger (un homme, un vrai) va sauver le monde. Tout simplement. À l'instar d'un James Bond ou d'un autre super héros à la virilité féline et sensuelle, Karl Jaeger est une sorte de prince de l'ombre, un type bien ancré dans une réalité quotidienne tangible : détective privé prospère au sein de la Jaeger INC., il a su tirer profit de la privatisation des polices en proposant un service professionnel de qualité. En ces années 2060, il y a encore du boulot pour les types dans son genre. Témoin, ce travail dont il est chargé par le richissime Schiller : s'introduire dans l'enclave concédée par la Terre aux Aensas, ces extraterrestres effrayants installés sur notre bonne vieille planète pour de vagues motifs commerciaux. S'introduire, certes, mais surtout y glaner quelques informations et… tenter de rentrer en un seul morceau. Méchants, les Aensas ? Pourtant, ils ont bien des points communs avec les terriens : « Si les Aensas étaient assez humains pour faire du commerce, si leur société ressemblait à la nôtre au point de cautionner l'avidité, alors nous avions une chance de nous comprendre et de vivre en bonne entente »… Malheureusement, ces bestioles à fourrure argentée et à la longue tradition de prédateurs avides pratiquent aussi la cruauté comme forme d'art suprême. Et mauvais caractère, avec ça… Ils ont horreur que d'infects petits humains se mêlent de leurs affaires. Pour y remédier, ils ont d'ailleurs les Dktars, charmantes choses pourvues de crocs, de pattes, de griffes, et très (mais alors très) rapides à la course.

Le roman commence donc par une fuite, celle de Jaeger, victime de l'échec retentissant de sa mission. Quoi de plus efficace que de démarrer un texte par « Karl Jaeger était un homme mort. Et pour le Aensas qui le poursuivaient dans un concert de rires et de beuglements inhumains, il s'agissait d'une certitude aussi inéluctable que le lever du soleil » ?

On le voit, le ton est donné d'emblée, et l'ancrage profond de ce Poison bleu dans l'univers du polar est évident. Trahisons, coups bas, complots, trafic, chantage, violence, tueurs à gage, secrétaire blonde, savant presque fou, Jack Daniel's, on y trouve presque tous les ingrédients, savamment distillés via un récit à deux voix des plus efficaces. Deux voix ? Absolument. Car le héros principal du roman (et, il faut bien le reconnaître, le seul intérêt du livre), ce n'est pas Karl Jaeger, mais bien Corcail Sendijien, créature à mi-chemin entre le poulpe et le homard (c'est-à-dire pourvu de pinces et de tentacules, mais aussi d'une corne ; dès lors, une description 1/3 poulpe, 1/3 homard et 1/3 rhinocéros paraît plus précise), télépathe et… agent secret galactique infiltré dans la forteresse des Aensas pour y découvrir ce que ces sales bêtes mijotent. Une seule chose est sûre, les Aensas n'ont pas tout dit aux terriens.

De découvertes en déconvenues, Jaeger retourne dans l'enclave Aensa (cette fois ci mandaté par le Congrès International avec la mission explicite de sauver le monde, on le saura) pour y faire la rencontre de Corcail, au terme de trois pages mémorables et drôles. D'humour, le roman n'en manque d'ailleurs pas, même s'il faut parfois faire la part des choses entre le premier et le deuxième degré, sans aucune assurance quant aux réelles intentions des auteurs (c'est le jeu). On ne soufflera évidemment rien de la nature du complot Aensa, on passera sur les faiblesses du scénario (et des capes d'invisibilité bien pratiques), on oubliera que même les amas protoplasmiques parlent le terrestre couramment, bref, on ne se concentrera que sur l'aspect divertissant du texte. On y perdra ainsi quelques années au passage, ce qui ne fait de mal à personne. Poison bleu (traduction curieuse de Nightmare blue, qui aurait dû donner « Cauchemar bleu ») tient de ces romans adolescents qui font aimer la S-F aux plus jeunes, et s'il tenait sa place dans la liste des romans préférés de William Burroughs lui-même, c'est qu'on y parle de came, de mort et dépendance avec une certaine lourdeur. De la littérature mineure certes, mais qui reste valable, presque risible, donc fortement recommandable.

Patrick IMBERT

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