Les critiques de Bifrost

Nouvelles de l'Anti-Monde

Nouvelles de l'Anti-Monde

George LANGELAAN
L'ARBRE VENGEUR
20,00 €

Bifrost n° 91

Critique parue en juillet 2018 dans Bifrost n° 91

Un peu oublié aujourd’hui, l’auteur franco-britannique George Langelaan, à la biographie rocambolesque, a pourtant son titre de gloire SF : « La Mouche », nouvelle à l’origine des films que vous savez. Mais il avait écrit d’autres récits d’Imaginaire, entre science-fiction et fantastique, qui furent rassemblés en 1962 chez Robert Laffont dans le recueil Nouvelles de l’Anti-Monde, aujourd’hui réédité par l’Arbre Vengeur.

Ces treize récits constituent un ensemble varié, même si certains thèmes (le temps, les radiations, les expériences scientifiques qui tournent mal) ou procédés (la chute, le rapport livrant l’explication du mystère après coup, l’apparence de récit policier) sont récurrents. S’il faut jouer le jeu des références, on a pu avancer que les récits de George Langelaan évoquaient ceux d’un Richard Matheson, et ils témoignent en tout cas d’un art de la narration consommé, même si pas sans failles.

Ces nouvelles étaient sans doute remarquablement inventives à l’époque — on le sent, et cela peut contribuer à expliquer leur postérité cinématographique, dans le cas de « La Mouche » et de quelques autres (relevons aussi le caractère étonnamment graphique de certaines histoires). Mais, pour le coup, le temps a peut-être joué un mauvais tour à l’auteur, et un lecteur de SF contemporain ne sera que bien rarement surpris par des récits qui étaient régulièrement conçus pour surprendre. Rien de dramatique, cela dit, et si le recueil a quelque chose d’un peu suranné, ça n’est au fond pas désagréable.

Un aspect un peu plus gênant de ce nécessaire vieillissement doit cependant être noté. Dans les récits les plus amples, l’auteur tend à dilater l’intrigue en retardant artificiellement la compréhension qu’a le narrateur des phénomènes qu’il vit : le cas le plus flagrant est « Temps mort », une nouvelle fascinante par ailleurs, et conçue avec une grande attention aux détails, où le héros se retrouve dans un Paris qui vit beaucoup, beaucoup plus lentement que lui… Le texte est bon, voire mieux que ça, mais on en voit arriver la fin avec un certain soulagement. Ce problème n’est pas systématique : « La Mouche », texte d’une veine assez comparable, est une réussite de la première à la dernière ligne, où le mystère et l’explication sont bien mieux dosés ; mais des textes comme « Robots pensants », sur la base d’un automate joueur d’échecs, ou « Sortie de secours », thriller baignant dans les souvenirs de la Résistance, moins convaincants, pâtissent davantage de cet écueil.

Sur des formats plus concis, d’autres nouvelles sont bien dignes d’être notées, comme « La Dame d’Outre-Nulle part », qui, au-delà de sa dimension de romance par écran interposé, repose sur un postulat très original et porteur d’une certaine angoisse, ou encore « L’Autre main », qui joue impeccablement d’une trame bien autrement convenue (la main qui n’obéit plus et qui prend l’initiative d’actes criminels).

Le reste est probablement un petit cran en dessous, mais jamais mauvais, qu’il s’agisse de nouvelles en formes de blagues (« Le Miracle » en tête) ou de choses plus « sérieuses » (très belle ambiance, par exemple, dans « La Dernière Traversée »), avec nombre de degrés intermédiaires (« La Tournée du Diable »).

Ces Nouvelles de l’Anti-Monde ont pris un coup de vieux, mais qui ne leur a pas été fatal. Même suranné, ou parce que suranné, le recueil demeure une lecture intéressante, riche d’idées fortes et qu’on devine avoir été alors d’une inventivité remarquable. « La Mouche » en témoigne, mais d’autres nouvelles tout autant, et l’auteur mérite bien qu’on ne l’oublie pas.

Bertrand BONNET

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