Les critiques de Bifrost

Nous avons toujours vécu au château

Nous avons toujours vécu au château

Shirley JACKSON
RIVAGES
240pp - 8,65 €

Bifrost n° 99

Critique parue en août 2020 dans Bifrost n° 99

Nous avons toujours vécu au château est l’un des chefs-d’œuvre de Shirley Jackson, et son titre évoque par sa référence architecturale celui d’un autre sommet des littératures de l’imaginaire, Le Maître du Haut Château paru lui aussi en 1962. Placé, com­me l’« Opus Majus » de Philip K. Dick, sous le signe à la fois légendaire et gothique du château, le roman de Shirley Jackson partage encore avec lui une même relecture schizoïde du réel. Car c’est un univers entièrement filtré par le point de vue d’une protagoniste à la psyché troublée que concentre Nous avons toujours vécu au château. Le roman a pour narratrice cette « petite folle de Merricat », ainsi qu’est affectueusement surnommée par sa grande sœur Constance, celle qui, en réalité, se nomme Mary Katherine. Âgée de dix-huit ans, elle est, avec son aînée pas tout à fait trentenaire et leur vieil oncle Julian, l’un des derniers occupants de la « maison Blackwood ». Tapie au cœur d’un vaste domaine où l’on a laissé « les arbres etles fourrés et les petites fleurs pousser comme bon leur semblait », la vaste demeure domine un village d’une grise ruralité où Mer­ricat ne se rend pourtant qu’avec répugnance. Les courses hebdomadaires qu’elle doit y faire tiennent, en effet, du chemin de croix. La jeune fille y endure les re­marques perfides des adul­tes ainsi que les moqueries agressives des enfants, lui rappelant le destin étrange et tragique d’une famille dont elle est l’un des ultimes représentants…

Autant d’agressions qui forment la perturbante ouverture de Nous avons toujours vécu au château et qui, traitées sur un mode vé­riste, lui auraient sans doute donné des allures initiales de « Série noire » rurale. Mais, parce qu’ils sont restitués au travers du seul prisme de l’esprit hors-normes de Merricat, ces moments de harcèlement villageois campent plutôt un paysage littéraire sur lequel plane puissamment l’Ange du bizarre. La jeune fille dessine dans le bourg un étrange itinéraire, à la fois ludique et magique : « Quand je faisais les courses, je me livrais à un petit jeu, inspiré de ceux destinés aux enfants où des cases sont disposées en spirale sur un tableau. […] Si la journée était excellente, je faisais une offrande, un peu plus tard, sous la forme d’un bijou. » Mais lorsque le rituel ne fonctionne pas, que les incidents de harcèlement villageois se multiplient, son esprit s’emplit de visions de géhenne, lui représentant ses tourmenteurs « rongés de l’intérieur, recroquevillés par la douleur et poussant des cris affreux ». Une même tonalité sorcière préside à l’évocation par la singulière Merricat de la vie quotidienne dans la maison Blackwood. Constance, « princesse parmi les fées », semble par quelque magie ménagère capable de préserver le lustre de la vaste demeure Blackwood, tout en prodiguant à ses occupants une abondance culinaire discrè­tement miraculeuse. L’aînée de Merricat incarne ainsi une manière de fantastique domestique dont participe encore l’ « excentrique » oncle Julian. Unique survivant du drame qui a fauché la plupart des Blackwood, et dont il se fait l’historien obsessionnel depuis son fauteuil roulant, l’oncle a comme des allures baroques de ressuscité archiviste. D’une bienveillance enchan­teresse pour ses proches (y compris pour son chat Jonas qui aime à lui ra­conter « ses histoires »…), le regard de Merricat mé­tamorphose ceux qu’elle tient pour ses adversaires en autant d’esprits malins. Ainsi en va-t-il de Charles – un lointain cousin venu prendre possession de l’héritage Blackwood –, sous les traits banals du­quel Merricat débusque à la fois « un démon et un fantôme ». Et par qui adviendra la catastrophe précipitant la chute de la maison Blackwood…

D’une force entêtante, l’écriture trans­figure le prosaïque matériau d’une in­trigue criminelle en un fascinant conte moderne, érigeant au bout du compte Merricat et Constance en figures légendaires de l’ère du soupçon psychanalytique. Nous avons toujours vécu au château consacre ainsi Shirley Jackson comme l’une des maîtresses d’un imaginaire conçu comme un formidable outil pour déchirer le réel, en mettant à nu sa texture fondamentalement névrotique.

Pierre CHARREL

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