Les critiques de Bifrost

Le Voleur quantique

Le Voleur quantique

Hannu RAJANIEMI
BRAGELONNE
336pp - 22,00 €

Bifrost n° 71

Critique parue en juillet 2013 dans Bifrost n° 71

C’est précédé d’une réputation flatteuse que Le Voleur quantique, premier roman d’Hannu Rajaniemi (dont on a pu lire la nouvelle « La Voix de son maître » dans la revue électronique Angle Mort n°4), est arrivé cet hiver sous nos latitudes. Le voleur du titre n’est autre qu’un avatar posthumain d’Arsène Lupin : Jean le Flambeur.

Dans un futur indéterminé, forcément lointain, ce cambrioleur croupit dans la Prison du Dilemme, condamné à se battre à l’infini lors de duels basés sur la théorie des jeux, jusqu’à ce qu’on vienne l’en délivrer. Sa sauveuse est Mieli, une guerrière oortienne au service du Sobornost — le collectif régissant le Système solaire intérieur, Mars excepté. Et c’est justement vers Mars que le duo doit se rendre, afin de récupérer l’ancienne identité de Jean le Flambeur, préalable à un futur cambriolage pour le compte des employeurs de Mieli. Mars… Depuis une révo-lution survenue des siècles plus tôt, la terraformation de la planète rouge a échoué ; ses étendues désolées sont parcourues par des villes mobiles, elles-mêmes pourchassées par des hordes de machines autoréplicantes. C’est dans l’une de ces villes que se rendent Jean le Flambeur et Mieli : l’Oubliette. Isidore Beautrelet est l’un des citoyens de l’Oubliette. Etudiant en architecture, Isidore se pique également de jouer au détective. Motif pour lequel on fait appel à lui pour empêcher précisément un cambriolage… Cela n’est que le début, et l’imbroglio dans lequel Jean le Flambeur va se retrouver plongé va remettre en cause bien des choses que les citoyens de l’Oubliette tenaient pour acquises.

Sous ses atours de hard SF, Le Voleur quantique pourrait même être considéré comme un roman de fantasy. Du moins, si l’on se fie à la troisième loi de Clarke, selon laquelle toute technologie suffisamment avancée ne se distingue pas de la magie. Et le monde mis en place par Hannu Rajaniemi est magique : une ville martienne bâtie sur un ensemble de plates-formes mobiles, où la monnaie d’échange est le temps, où l’on ne meurt pas vraiment mais où l’on devient Silencieux, où l’on se drape dans une « gevulot » comme dans une métaphorique cape d’invisibilité (dans l’Oubliette, la vie privée importe), où l’on rencontre les descendants des geeks célébrant leurs origines dans d’étranges LAN parties. Sans oublier l’ingénieux concept d’exomémoire : à Oubliette, on n’apprend pas les choses, on s’en souvient. Le Voleur quantique témoigne d’une inventivité de chaque page et des plus réjouissantes.

Ce roman convoque autant la physique quantique que Maurice Leblanc (Isidore Beautrelet, tout droit issu de L’Aiguille creuse, n’est que le clin d’œil le plus évident) ou Nicolas Gogol. Pour faire simple, c’est Arsène Lupin revu et corrigé avec bonheur par Greg Egan, saupoudré d’une pincée de la Mars décrite par Ian McDonald dans Desolation Road. La lecture du Voleur quantique est cependant exigeante : les concepts y sont rarement expliqués (sinon dans le contexte), et les tenants et aboutissants ne se révèlent pas immédiatement. Hannu Rajaniemi immerge le lecteur dans un monde posthumain à la géopolitique particulière, résolument non anglo-saxonne (les termes finnois, japonais ou russes abondent), et se garde bien d’alourdir son texte de longues explications — voire d’explications tout court. Show, don’t tell. Les uns accrocheront, mais les autres risqueront de se sentir largués. Cette difficulté représente le seul défaut d’un roman par ailleurs irréprochable.

Bref, Le Voleur quantique, en plus d’être un excellent premier roman, s’avère un excellent roman tout court. L’histoire de Jean le Flambeur est prévue sur trois volumes, et si The Fractal Prince, suite du Voleur quantique, est sorti en 2012 au Royaume-Uni, le dernier tome reste encore à paraître. A supposer, ce dont on ne doute guère, que les suites en question se révèlent à la hauteur de ce premier volume, il y a fort à parier que la trilogie d’Hannu Rajaniemi prétende au statut de série SF ayant fait date. A suivre…

Erwann PERCHOC

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