John Hornor JACOBS
FLEUVE NOIR
224pp - 18,95 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
[Critique commune à Vers ma fin.]
La Mer se rêve en ciel — John Hornor Jacobs - Fleuve Éditions, coll. « Styx » - octobre 2025 Vers ma fin — Sophie White - Fleuve Éditions, coll. « Styx » - octobre 2025
Voilà bien un genre, le fantastique, et un registre, l’horreur contemporaine, qui se sont faits bien rares dans nos contrées. Si l’on fait abstraction des locomotives éditoriales (Stephen King, pour ne pas le nommer) ou des tentatives ponctuelles ayant revivifié le genre, en vrac Anders Fager, Morgane Caussarieu, Gus Moreno, John Ajvinde Lindqvist, Nathan Ballingrud et quelques autres, les collections dédiées ne sont pas légion dans l’Hexagone. Un fait que l’on peut regretter, mais qui témoigne sans doute du peu d’intérêt du lectorat pour le genre. Avec « Styx », Laurent Queyssi entend changer la donne, puisant au meilleur du fantastique et de l’horreur pour accompagner une renaissance que l’on espère tout sauf éphémère, tant les promesses esquissées par les deux premiers titres proposés ici, en matière d’écriture, de style, de malaise et d’angoisse, sont amplement tenues. Bénéficiant des excellentes traductions de Maxime Le Dain et d’Anne-Sylvie Homassel, La Mer se rêve en ciel et Vers ma fin donnent en effet un aperçu de la diversité du New Horror, nous permettant de découvrir par ailleurs deux romans inédits d’auteurs dont les écrits ont concouru pour les récompenses anglo-saxonnes les plus prestigieuses, Vers ma fin, de Sophie White, décrochant au passage un prix Shirley Jackson.
Avec La Mer se rêve en ciel et Vers ma fin, la collection « Styx » affiche ainsi d’emblée une identité forte où le surnaturel et la terreur apparaissent comme les manifestations délétères d’un monde malade, en proie à la violence, la déprédation, les traumatismes et les injonctions toxiques d’une société dysfonctionnelle où la résilience pointe aux abonnés absents. À deux pas de notre quotidien prosaïque, de l’autre côté du miroir nous renvoyant le reflet rassurant de la normalité, les abîmes fantasmés et insondables de la psyché s’incarnent ainsi dans un hors-champ propice à la folie et à la paranoïa. Bref, des territoires macabres fonctionnant selon leurs propres règles pour mieux nous happer dans leurs rets.
Avec La Mer se rêve en ciel, la terreur prospère sur le riche terreau de la littérature et de l’histoire sud-américaine, mêlant réalisme magique et oppression dictatoriale. Exilée en Espagne pour fuir la répression dans son pays natal, Isabel se lie d’amitié avec Avendaño, un vieux poète décadent lui aussi en exil. Entre la jeune universitaire et l’Œil, son aîné borgne, la complicité ne tarde pas à déboucher sur une véritable fascination pour le passé du bonhomme et ses écrits. Tiraillé par le besoin impérieux de revenir au Magera, il finit par lui confier les clés de son appartement avant de disparaître corps et bien. Un fait qui pousse Isabel elle-même à défier tous les dangers pour le retrouver. À la lecture de La Mer se rêve en ciel, d’aucuns évoqueront les mânes de Borges, reconnaissant aussi la figure et la manière de Roberto Bolaño dans le personnage de Avendaño. Au-delà de la parenté indéniable avec ces auteurs, le roman de John Hornor Jacobs se suffit à lui-même, distillant une horreur fondée sur la banalité du mal, qu’elle soit incarnée par un tortionnaire ou l’agent d’une puissance indicible — que l’on peut assimiler à la CIA. La grande force du roman demeure cependant de jouer sur un entre-deux, un angle mort ouvert à l’incertitude et au malaise.
Avec Vers ma fin, la terreur s’enracine sur une île éloignée de tout, refuge de superstitions ancestrales et territoire ouvert à toutes les déviances. De l’isolement et l’exclusion naissent souvent l’étrangeté et l’angoisse. Narratrice de sa propre histoire, Aoileann vit recluse avec sa grand-mère dans une masure aux fenêtres murées, avec comme seule compagnie le murmure du vent. Cela fait longtemps qu’elle ne parle plus à sa mère, la chose du lit qui croupit dans une chambre et qu’elle doit nourrir, changer, nettoyer et soigner. Un labeur répétitif, abrutissant et dépourvu de tendresse auquel elle croit pouvoir échapper avec Rachel, la jeune peintre accueillie en résidence artistique. À la condition de se débarrasser de la chose et du bébé de Rachel… Évoluant sur le territoire de l’horreur psychologique, Sophie White nous fait glisser peu à peu du réalisme sordide vers une forme d’horreur subtile, où les non-dits contribuent à entretenir le doute sur la santé mentale de la narratrice. Entre compassion et terreur, Sophie White ne ménage pas ses mots pour décrire le quotidien épouvantable d’Aoileann, sans chercher à lui trouver des excuses. La jeune fille porte en effet un regard foncièrement détraqué sur son environnement. Un milieu qui le lui rend bien, et dont nous découvrons peu à peu la toxicité, accompagnant Aoileann dans son inexorable glissement obsessionnel et tragique vers sa fin.
La collection « Styx » s’ouvre donc sous de très bons auspices avec ces deux magnifiques romans, portés par des plumes de qualité, qui offrent un aperçu stimulant sur le New Horror. De quoi redonner foi dans les vertus cathartiques du genre. Rendez-vous en 2026 pour continuer à assouvir cette passion coupable. On en sera !
Laurent Leleu