Les critiques de Bifrost

Kirinyaga

Kirinyaga

Mike RESNICK
FOLIO
400pp - 9,40 €

Bifrost n° 11

Critique parue en décembre 1998 dans Bifrost n° 11

C'est un petit chef-d'œuvre que ce recueil de la naissance et du déclin de Kirinyaga. Les lecteurs de Galaxies et des Asimov présente chez Pocket connaissent déjà certains de ces textes, qui furent récompensés par une dizaine de prix, dont deux Hugo, et sélectionnés une quarantaine de fois !

Au XXIIème siècle, des planétoïdes sont terraformés pour abriter des colonies utoiques : l'une d'elles s'efforce de retrouver le mode de vie ancestral des Kikuyu du Kenya. Derrière l'argument d'une simplicité extrême, on trouve une profondeur et une richesse admirables. Koriba, le fondateur, renie les Kenyans ayant adopté la civilisation occidentale et s'efforce de prévenir toute nouvelle dérive de ce type. Devenu mundumugu, sorcier, il est confronté à des problèmes éthiques qu'il règle toujours adroitement, en s'appuyant le plus souvent sur une parabole animalière ou en dialoguant sur un mode platonicien. Ainsi, l'Administration qui gère le planétoïde voit d'un mauvais oeil la mise à mort de nouveau-nés qu'une tradition superstitieuse autorise. Koriba est également confronté au suicide d'une fillette qui, malgré l'interdiction, désire apprendre à lire et à écrire ; à l'attitude de colons venus de la ville qui, pour bien s'intégrer, en font trop. Son intransigeance ne souffre aucune exception et suppose donc un isolement total du monde extérieur, un refus de toute évolution. Il va de soi que chaque danger contrariant cette utopie, même une fois la situation rétablie, a créé de nouvelles failles.

En dix récits, cette utopie prend forme puis meurt insensiblement, sans qu'il soit possible de déterminer à quel moment précis elle s'est trouvée battue en brèche. Resnick démontre là que toute utopie, par son caractère parfait et donc figé, contient en elle les germes de sa perte : les jeunes assurés de stagner toute leur existence préfèrent se suicider et une vieille forcée de cesser de travailler désobéit à son mari pour avoir l'impression d'exister encore. L'obstination de Koriba sape son autorité : lorsque la tradition est battue en brèche de tous côtés, il n'a plus qu'à partir, sachant qu'il n'est désormais qu'un dinosaure et que le peuple Kikuyu s'éteindra avec lui. L'utopie n'était que de la nostalgie.

Mais peut-être était-elle dès le départ assurée de sa perte car elle reposait sur un mensonge : les incantations de Koriba pour obtenir la pluie sont doublées d'une intervention sur son ordinateur vers les satellites de contrôle. Les colons se leurrent : ils savent qu'ils peuvent repartir par le premier vol spatial s'ils sont mécontents. Ils ne peuvent totalement ignorer la technologie moderne, comme semble le laisser croire certains passages, quand bien même ils auraient vécu, avant cette utopie qui n'a que dix ans, dans une contrée reculée du Kenya. Un point délicat sur lequel Resnick évite de s'étendre. Mais cela importe peu tant il a su captiver par l'intelligence de son propos.

Si vous ne devez lire qu'un livre ce bimestre… c'est Kirinyaga.

Claude ECKEN

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