Les critiques de Bifrost

Cru

Cru

LUVAN
DYSTOPIA
192pp - 10,00 €

Bifrost n° 73

Critique parue en janvier 2014 dans Bifrost n° 73

Cherchant trop vite à saisir l’ensemble de la couverture, l’œil s’accroche aux détails, à un mouvement connu, au rythme d’un contraste ; abstraite au premier regard, on la sent pourtant figurative : ce livre ne sera pas de ceux qui s’offrent sans ambiguïté, il exigera que le lecteur s’engage sur des chemins incertains, s’ouvre à des mondes qui ne sont peut-être pas les siens…

Stéphane Perger, aux pinceaux, n’a pas menti : bienvenue dans l’univers de luvan. Les récits de Cru ne se saisissent pas d’un coup d’œil ou en quelques pages, mais se construisent par accrétion de scènes brèves, portées par l’urgence de dire, de ressentir et faire ressentir, sans s’embarrasser de concessions. Chacune des nouvelles de luvan est un patchwork d’impressions et de sensations fugaces, qui assaillent le lecteur et le submergent sans lui laisser de prise, le bousculant jusqu’à l’évidence, au point où la vue d’ensemble, brusquement, fait sens.

En chemin émergent çà et là des motifs récurrents : les contrastes, violents ; la musique — ou le son, omniprésent ; la solitude au regard de l’humanité ou de la nature, l’une comme l’autre inconnaissables ; la braise d’une cigarette… autant de repères qui rythment les nouvelles comme le recueil, et offrent un ancrage bienvenu. Car la réalité « tangible », consensuelle, toute en mouvements esquissés, en allusions ouatées, ne semble qu’effleurer ces filles au bord du gouffre, qui ne savent plus notre univers : qu’elles sillonnent l’Afrique ou le Grand Nord, la haute mer ou les rues de Paris, toutes, déjà, vivent dans leurs propres contes — cruels. Toutes s’y perdront, qu’ils soient inédits, nourris aux quatre coins du monde, ou mieux balisés, presque familiers : il y a des vampires chez luvan, il y a des fées, des créatures rôdant dans le noir ; il y a des loups.

Mais le fantastique, toujours, naît là où on ne l’attend pas : dans les failles et les déchirures ouvertes par une prose souvent lapidaire, allusive ou anguleuse, essentielle. Luvan craint-elle que sa plume ne puisse témoigner de la profondeur des brisures intimes, pour lui imposer ce style heurté, parsemé d’écueils qui déchirent ses personnages et nos certitudes ?

Il y a là des textes marquants. D’autres, peut-être, échouent. Mais qu’importe ? Dans un cas comme dans l’autre, il faut s’attarder, relire, savourer ces instants glaçants qui surgissent au détour de chaque page, quand la langue se fait charme ou maléfice, quand l’intime confine à l’universel.

Olivier LEGENDRE

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