Les critiques de Bifrost

Corpus delicti. Un procès

Corpus delicti. Un procès

Juli ZEH
ACTES SUD
240pp - 20,30 €

Bifrost n° 61

Critique parue en janvier 2011 dans Bifrost n° 61

En ouvrant ce livre, vous allez entrer dans le monde de Kramer, dans le monde de la santé. Ni hôpital ni médecin ici ; tout cela a été laissé dans feu le monde de la maladie…

En 2057, la Méthode a éradiqué la maladie. Elle garantit à tous une durée de vie maximale, mais, bien entendu, cela suppose « quelques » contraintes. C’est le monde dans lequel vit Mia Holl : un monde parfait. Or, voici que, soudain, Mia refuse les contraintes qui lui sont imposées comme à tout un chacun, pour son bien et celui de tous. Et la voilà sommée de se justifier devant un tribunal. La voilà qui présente un risque de devenir un foyer infectieux et de compromettre le bien-être commun garanti par la Méthode. Pourquoi ? Parce qu’elle ne parvient pas à faire le deuil de son frère, Moritz, condamné pour un crime sexuel dont il n’a cessé de se proclamer innocent en dépit des preuves ADN réunies contre lui.

Heinrich Kramer, le Poivre d’Arvor de ce futur, a orchestré la campagne contre Moritz, qui, non content d’être à ses yeux un abominable criminel, refuse en sus d’assumer les conséquences de son forfait. Envers et contre tout, Mia croit à l’innocence de son frère. Moritz n’était pas un être creux, pas une simple enveloppe charnelle dont il convenait de prendre soin. Son corps abritait un esprit. Caustique qui plus est. Et cet esprit manque cruellement à Mia.

Pour la Méthode, l’esprit, l’âme, tout cela n’est que superstition réactionnaire digne du XXe siècle. La machine judiciaire impulsée par Kramer et relayée par l’avocat de la défense, Rosentreter, qui joue sa propre partie, se met en branle et ne va pas tarder à s’emballer. Mia Holl, dépassée par les événements, ne pourra que se radicaliser en position de principe à défaut d’actes.

Que lui reproche-t-on ? De ne pas avoir transmis ses analyses d’urine quotidiennes obligatoires. De ne pas avoir effectué le nombre prescrit de kilomètres sur son vélo d’appartement. D’avoir fumé quelques clopes. Autant de choses intolérables dans cet univers aseptisé où l’on boit de l’eau chaude avec quelques gouttes de jus de citron ; où l’on ne doit avoir de relations sexuelles qu’avec des partenaires immunologiquement compatibles fournis par le CRP… Un monde qui n’est pas sans évoquer le « San Angeles » du film Demolition Man. Charnière du roman : après que Rosentreter a innocenté Moritz, il établit par voie de conséquence la faillibilité de la Méthode, le point de non-retour. Le Rubicon sera franchi quand Mia déclarera publiquement sa perte de confiance en la Méthode, ce qui la fera considérer comme terroriste…

Un spectre hante notre monde : celui de la maladie (et son cousin, celui de l’accident). De plus en plus, cette forme particulière de sécurité qu’est la santé étend son empire sur notre monde à la frilosité croissante. La mort y est devenue une anomalie. Pourtant, maladie et morbidité n’en constituent pas moins qu’avant les marches d’un escalier pour le paradis (ou l’enfer), les stations du chemin de croix.

Aujourd’hui, les gosses mettent des casques de cyclistes pour faire du vélo. Nous descendions à fond, à travers bois, sur des vélos sans frein, frôlant un à-pic de 10 mètres ! Pas une pub qui ne mette en garde contre tel ou tel risque. Mangez moins gras, moins sucré, moins salé… Bougez ! (Vive la danse de saint Guy !). Le jeu (vidéo) peut provoquer l’épilepsie. Le jeu (poker) peut provoquer une addiction. Dès la rentrée 2011, les sanctions pleuvront sur les cantines scolaires ne respectant pas les normes édictées, tout le reste demeurant flou… Pas une formation qui n’insiste sur la responsabilité des cadres et le risque pénal en cas d’accident. La « Méthode » se met en place au vu et au su de tous mais dans l’indifférence générale, une approbation au minimum tacite, voire explicite.

Voici une vingtaine d’années, à l’époque des lois Evin, l’humoriste Wolinski avait publié un dessin dont la légende disait : « Hier, j’ai arrêté l’alcool (prévention routière). Aujourd’hui, j’arrête le tabac (loi Evin) et demain j’arrête le sexe (campagne contre le Sida et allusion aux propos du pape sur l’abstinence). » « Et qu’est-ce qu’il te reste ? » répliquait le second personnage dessiné. Réponse : « La santé. » Chute : « Pour quoi faire ? » C’est toute la réflexion de Moritz Holl qui s’interroge sur les raisons de considérer la santé comme une fin en soi. La volonté de l’individu étant supposée être de vivre le plus longtemps possible, en parfaite concordance avec celle de l’espèce, donc de la société, d’accroître la biomasse humaine. La biomasse bovine a considérablement augmenté grâce à l’élevage. Corollaire : les vaches aiment aller à l’abattoir. La vacuité des vies de bon nombre de nos concitoyens qui ne vivent que par procuration devant leur écran de télé est telle qu’ils peuvent bien aspirer à vivre tant qu’il y aura des émissions. Ils se satisferont volontiers de l’obligation de faire du vélo d’appartement contre la promesse de regarder quelques émissions de plus. Rien ne les inquiète davantage que la liberté qui les oblige à prendre décisions et responsabilités. « Démocratie libérale » est un bel oxymore dans la mesure où une certaine majorité souffre de l’exercice d’une liberté vécue comme une source de stress.

Corpus Delicti est une sorte de pièce romancée ou de roman théâtralisé. Le style en est glacial, à l’instar de la société dépeinte ; épuré jusqu’à l’irréel comme Ran, le magnifique film de Kurosawa inspiré du Roi Lear. Le roman écarte le monde (travail, mort, économie) pour ne se focaliser que sur ses protagonistes afin de bien mettre en relief leurs sentiments et motivations au regard du contexte. En fin de compte, dans ce procès, Mia Holl évoque bien moins Joseph K qu’Antigone.

Au départ moins vindicative dans sa révolte que la fille d’Œdipe et Jocaste, l’attitude de Mia Holl finira par avoir quelque chose de punk : « Don’t know what I want - But I know how to get it - I wanna destroy passerby (pas l’idée de Mia mais l’intention que lui prête la Méthode) - Cos’ I wanna be anarchy » (idem. L’idée des Pistols est aussi un refus de continuer à croire dans un système qui ne les en avalera pas moins tout cru.) Mais la Méthode et Kramer sont bien plus intransigeants et pointilleux que Créon. Antigone tenait à ce que son frère, Polynice, qu’un mariage malheureux avait conduit à se ranger parmi les ennemis de Thèbes, ait droit à des funérailles à l’instar d’Etéocle ; ce que Créon refuse. Mia Holl ne demande pas autre chose à la Méthode. C’est inacceptable. Dans un cas comme dans l’autre, c’est le pouvoir de la Méthode/Thèbes, de Créon/Kramer, qui est menacé et remis en cause. Pierre Vidal-Naquet écrivait dans « Œdipe à Athènes », sa préface aux tragédies de Sophocle (Gallimard, 1973) : « On a fort bien parlé ici dans les deux sens, la logique tragique, cette logique de l’ambigu, tranche en conduisant jusqu’à leur terme ces deux droits qui sont aussi deux démesures. » Tant Mia qu’Antigone se revendiquent d’une humanité supérieure à la politique. Dans le roman de Zeh, le chœur est double, composé de Sophie, la juge, qui parle et entend pour la cité, et la Fiancée Idéale qui le fait pour le compte de Mia. Que la Fiancée soit un personnage fictif et fantasmé rapproche encore davantage le roman du théâtre où ce type de personnage sert à expliciter à la scène digressions et intériorité que ne sauraient traduire des dialogues réalistes.

Dans leur livre, Les Indomptables : figures de l’anorexie, G. Raimbault et Caroline Elia-cheff (Odile Jacob) présentent Antigone comme archétype de l’anorexique et, bien qu’à nul moment on ne voie Mia refuser de s’alimenter, son attitude est comparable dans son refus des règles de la santé. Même si Mia peine à définir ce qu’elle rejette, elle ne le fait pas moins avec une force indomptable, un certain jusqu’auboutisme. Antigone finira emmurée vivante et Mia sera condamnée à la cryogénisation. Encore un sort comparable à moins que la Méthode ne se garde de ce que l’on se souvienne de Mia Holl comme on se souvient d’Antigone.

Corpus Delicti : un procès est un pur roman de S-F mais pas un livre de littérature populaire. C’est une fiction spéculative dans le meilleur sens du terme, fortement ancrée dans le Zeitgeist, porteuse d’une réflexion sur notre devenir et celui de notre humanité tant intérieure que collective. Pas de la littérature pour s’amuser. Mortellement sérieuse. Peut-être, mais néanmoins incontournable. Corpus Delicti est un excellent moyen de montrer à quoi sert la science-fiction.

Jean-Pierre LION

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