Les critiques de Bifrost

Comment j'ai cuisiné mon père, ma mère... et retrouvé l'amour

Comment j'ai cuisiné mon père, ma mère... et retrouvé l'amour

S.G. BROWNE
FOLIO
400pp - 8,50 €

Bifrost n° 77

Critique parue en janvier 2015 dans Bifrost n° 77

[Critique commune à Heureux Veinard, Comment j’ai cuisiné mon père, ma mère… et retrouvé l’amour et Le Jour où les zombies ont dévoré le Père Noël.]

Avant de renouveler quelque peu le genre zombiesque avec Comment j’ai cuisiné mon père, ma mère… et retrouvé l’amour, récemment réédité en « Folio-SF », c’est du côté du polar que S.G. Browne a fait ses premiers pas littéraires, avec un roman dans lequel on retrouve à peu près tous les stéréotypes du roman noir traditionnel : un détective privé en guise de héros et narrateur, quelques beautés aussi séduisantes que dangereuses, un patron de la pègre locale dont il vaut mieux ne pas croiser le chemin, des représentants de l’autorité toujours là pour vous mettre des bâtons dans les roues mais aux abonnés absents en cas de besoin, sans oublier un assistant plus motivé que compétent. Du classique, donc, hormis le talent particulier que possède Nick Monday : c’est un braconneur de chance. D’une simple poignée de main, il a la capacité de s’emparer de la chance d’autrui, généralement pour la revendre au plus offrant. Car dans l’univers d’Heureux veinard, la chance est un produit de consommation presque comme un autre, qui a donné naissance à un marché parallèle, tout comme la malchance, d’ailleurs, laquelle peut constituer une arme redoutable. L’ironie du sort veut que la fille de l’une des victimes de Nick l’engage pour enquêter sur un vol dont il est responsable. Et tout va très vite se compliquer lorsqu’interviennent une agence gouvernementale aux méthodes très discutables, une jeune femme qui semble posséder le même don que lui, le patron de la pègre asiatique locale et quelques autres individus peu recommandables.

Tout au long du roman, S.G. Browne jongle avec ces différents éléments de manière spectaculaire. L’essentiel de l’action est compacté en une journée totalement folle, au cours de laquelle Nick Monday va subir plusieurs kidnappings, tentatives de meurtre et chantages. Le récit est mené avec un tel allant qu’on ne s’ennuie pas un instant à la lecture de ce livre, d’autant plus que les commentaires ironiques du narrateur sur les événements qu’il vit et les personnages qu’il rencontre font d’Heureux veinard une lecture particulièrement réjouissante.

Même si S.G. Browne y aborde un genre très différent, on retrouve le même ton goguenard dans Comment j’ai cuisiné mon père, ma mère… et retrouvé l’amour. Pourtant, il n’y a pas de quoi rire lorsque l’on songe au destin d’Andy Warner, mort dans un accident de voiture avec sa femme, laissant derrière eux une orpheline de sept ans. Sauf qu’Andy est brusquement revenu à la vie, ou peu s’en faut. Un phénomène rare, même s’il est loin d’être le seul dans ce cas. D’ailleurs, lorsqu’il ne passe pas ses journées dans la cave de ses parents, il rencontre d’autres zombies au sein d’un groupe de discussion où ils échangent conseils et expérience. Car la vie d’un mort-vivant n’a rien d’une sinécure, dans un monde où ils ne disposent d’aucun droit et où rien n’interdit au premier crétin alcoolisé venu de vous arracher les membres ou la tête, histoire d’égayer sa soirée.

Dans ce roman, S.G. Browne met en scène une belle galerie de personnages en décomposition auxquels on s’attache très vite, éveillant chez le lecteur un mélange de compassion et de complicité. A l’inverse, la plupart des vivants que l’on croise — les respirants, pour reprendre le sobriquet dont les ont affublés les zombies — sont décrits comme des êtres méprisables et lâches. De manière efficace sinon subtile, l’auteur s’amuse ainsi à inverser les rôles entre monstres et humains. L’ensemble fonctionne à merveille, hormis dans la dernière partie, lorsque Browne tente de faire de son héros une sorte de Rosa Parks de la cause zombie. Le parallèle manque vraiment de finesse, et le retournement de l’opinion publique semble trop artificiel pour convaincre. A cette réserve près, le roman constitue un divertissement de premier choix.

Il en va de même avec sa suite, Le Jour où les zombies ont dévoré le Père Noël. Si le précédent roman se présentait comme une comédie sarcastique, celui-ci a davantage des allures de conte horrifique. Un an plus tard, on retrouve Andy Warner enfermé dans un centre hospitalier où des respirants en blouse blanche lui font subir les pires sévices. A l’approche de Noël, il parvient à s’échapper en compagnie de quelques camarades d’infortune, et croise le chemin d’une gamine qui a le même prénom et le même âge que sa propre fille. Comme elle a en outre perdu son père et que sa mère ne s’occupe guère d’elle, ces deux-là étaient faits pour s’entendre. Avec une habileté admirable, l’écrivain passe d’une scène de cannibalisme rigolote à une autre d’une douceur exquise, de passages saignants à souhait à de jolis moments d’humanité. Tout est dans l’équilibre de ces différentes ambiances, et après trois romans, S.G. Browne est passé maître en la matière.

Philippe BOULIER

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