Les critiques de Bifrost

CLEER

CLEER

L. L. KLOETZER
FOLIO
416pp - 8,70 €

Bifrost n° 83

Critique parue en juillet 2016 dans Bifrost n° 83

CLEER est le premier roman signé L.L. Kloetzer (pour Laure et Laurent), et il affiche une singularité d’une étonnante ambition – au-delà de son seul sous-titre ô combien intriguant, parlant de « fantaisie corporate ».

Il s’agit en effet de nous plonger dans un avatar ultime d’entreprise multinationale, lumineuse et froide, blanche et aseptisée, Le Groupe, ou bien CLEER – suit toujours cette devise creuse en apparence, potentiellement chargée pourtant de menace : « Be yourself. » Les Kloetzer décortiquent ce cadre précis – et sans doute guère utilisé dans les genres de l’Imaginaire – en en faisant ressortir les points saillants, mais sans céder aux facilités de la caricature ou du pamphlet.

Sauf sur un point, mais à dessein, et il concerne ses deux personnages principaux, deux cadres jeunes et prometteurs, parfaitement stéréotypés. Vinh Tran est une froide machine à tuer, dont l’efficacité n’a d’égale que l’ambition – violent, machiste, narcissique, autoritaire, il ne fait preuve d’aucune empathie (et n’en suscite pas davantage ?) : c’est un robot au service d’une cause et cette cause est Le Groupe (ou la sienne…). Charlotte Audiberti, par contre, si elle se montre extrêmement efficace, est une personnalité autrement fragile, avec quelque chose de visionnaire qui fait toute son utilité – cela tient, au départ, d’un cliché façon « intuition féminine » (un cliché bienvenu dans le cadre de sa relation à Vinh), mais cela s’avère bien plus que cela, au fur et à mesure que sa perception du monde et son empathie exacerbée se muent et se transcendent pour faire de la jeune femme un oracle.

Vinh et Charlotte intègrent un service baptisé « Cohésion Interne », et leur rôle se partagera entre la communication, l’enquête et peu ou prou l’espionnage : il y a des problèmes hors-normes au sein du Groupe, et c’est à eux de les résoudre.

Dès lors, chaque chapitre porte sur un dossier particulier, et on peut voir dans l’ensemble une sorte de fix-up. Ces enquêtes – assez ludiques, dans un premier temps – les amènent régulièrement aux confins de l’insolite et de l’étrange, sinon du fantastique ou de la science-fiction. Au-delà de ces cas concrets, cependant, se dessine une ascension dans l’entreprise ; mais si Vinh grimpe les échelons à la manière d’un cadre ambitieux lambda (quoique paranoïaque), Charlotte, en définitive, et sans doute du fait de son intérêt pour une méthode de management aux prétentions psychologiques, touchera, devant cette Échelle de Jacob, à quelque chose de plus essentiel, confinant, au-delà d’un inquiétant conditionnement, à la transcendance, voire à la post-humanité.

L’absurde est de la partie, encore que d’une manière subtile. En fait, il y a peut-être quelque chose d’un « Kafka 2.0 » là-dedans ; car si l’absurde est bien là, et forcément pesant, la possibilité qu’il y ait un sens à tout ça n’est jamais totalement exclue… ce qui ne la rend au fond que plus terrifiante.

CLEER bénéficie d’une superbe ambiance, travaillée avec finesse et ô combien évocatrice ; il profite d’un style tantôt chirurgical, tantôt déroutant, usant au mieux du vocabulaire corporate ; il intrigue autant qu’il secoue, enfin, mais sans jamais forcer les réactions du lecteur – lequel peut s’y perdre, mais avec un plaisir certain. Belle réussite, donc, que cette première collaboration : un objet à part, aussi convaincant qu’inattendu.

Bertrand BONNET

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