Les critiques de Bifrost

Charlie

Charlie

Stephen KING
J'AI LU
480pp - 7,00 €

Bifrost n° 54

Critique parue en avril 2009 dans Bifrost n° 54

[Critique commune à Charlie de Stephen King et Crossfire de Miyuki Miyabe.]

États-Unis. Années 70. Au milieu de dix autres étudiants, Andy McGee et Vicky Tomlinson participent, contre 200 dollars, à une expérience du docteur Wanless durant laquelle leur est injecté un soi-disant hallucinogène léger apparenté au LSD et appelé Lot 6. L'expérience tourne mal : un des étudiants s'arrache les yeux, un autre fait un arrêt cardiaque fatal. Andy et Vicky ont l'impression d'être passés au travers et se mettent en couple, jusqu'à ce qu'ils s'aperçoivent que cette expérience les a changés. Andy a le pouvoir de pousser les gens à agir contre leur gré, un pouvoir qui lui occasionne ensuite de terribles migraines ; Vicky ferme le frigo depuis l'autre côté de la cuisine sans vraiment y penser, sans vraiment s'en rendre compte. Et puis le bonheur arrive dans la maison, sous la forme d'un bébé, Charlie, une petite fille qui en cauchemardant ne va pas tarder à mettre le feu à sa chambre, car elle a un don autrement plus impressionnant que ceux de ses parents : elle est dotée du pouvoir de pyrokinésie. Après la mort (accidentelle ?) de Vicky, il est temps pour le docteur Wanless de réapparaître et avec lui « La Boîte », cette étrange agence gouvernementale qui n'est ni la CIA, ni le FBI, ni la NSA…

Stephen King a commencé sa carrière littéraire en 1974 avec Carrie (adaptée au cinéma par Brian De Palma dès 1976) et n'a jamais vraiment cessé d'écrire sur les pouvoirs parapsychologiques : Shining (1977), Dead Zone (1979, écrit juste avant Charlie), La Ligne verte (1996), Cœurs perdus en Atlantide (1998), Dreamcatcher (2001), etc. En considérant cette liste non exhaustive et la qualité de ces titres (Dreamcatcher est sans doute le plus faible de la liste), force est de constater que les pouvoirs psys ont plutôt bien inspiré King. Charlie (dont l'intrigue ressemble sans doute trop à Furie (1976) de John Farris ; le traqueur est Amérindien dans les deux livres, ce qui a donné lieu à quelques explications d'avocats) est une des réussites majeures de l'auteur, une sorte de « roman de gare » parfait. La course-poursuite est haletante, les personnages fouillés, les scènes d'action remuent, ça chauffe (pour le moins) et le vertige naît à plusieurs moments. Servi par un sens de la narration, et notamment du flash-back, tout simplement magistral, Charlie se dévore par paquets de 100 pages (malgré une traduction française qui mériterait d'être revue, F. M. Lennox arrivant à restituer à l'identique tous les faux amis de la langue américaine ou presque). Cette lecture, qui nous happe comme par un torrent furieux, nous rappelle, car on l'avait un petit peu oublié ces dernières années, que Stephen King est un géant, tout autant dans le domaine de la littérature populaire que celui de la littérature dite « générale ».

Dix-huit ans après la prime publication de Charlie aux USA, paraissait au Japon, en 1998, donc, Crossfire de Miyabe Miyuki, imposant polar récemment publié par les éditions Philippe Picquier. Et le moins que l'on puisse dire c'est que l'auteur japonaise y rend un sincère hommage à Stephen King : comme Charlie, Aoki Junko (l'héroïne/la méchante, au choix) a le pouvoir de mettre le feu ; comme le docteur Wanless, l'ancien policer Skipper émiette ses cigarettes plutôt que de les fumer ; comme Andy McGee, Kôichi a le pouvoir de pousser les gens à agir contre leur gré ; quant au code de l'ordinateur d'Aoki, ce n'est rien moins que Firestarter, le titre original de Charlie

Au-delà de l'hommage, Crossfire est un bon roman policier, doublé d'un bon livre fantastique, triplé d'une très intéressante vision de la société japonaise contemporaine. Un livre dense (avec toutefois quelques « plages calmes ») où l'aspect policier pèse davantage que l'aspect fantastique/science-fictif. On y suit une équipe de police à la poursuite d'Aoki Junko ; car celle-ci, de massacre en massacre, agit comme une super justicière en mission. Le livre rebondit à peu près toutes les cent pages (en fait, à peu près à chaque fois qu'on commence à s'ennuyer), partant alors dans une direction surprenante et pourtant cohérente avec ce qui a précédé (on est loin de certains twists de thriller hollywoodien qui ne résistent à aucune analyse, même polie). À bien y réfléchir, Crossfire pose exactement les mêmes questions, soulève exactement les mêmes draps sales que la série Dexter : justice défaillante, notion de « juste punition », peine de mort, présomption d'innocence, avocats trop malins ; seul petit problème, Dexter va beaucoup plus loin et se révèle donc au final plus intéressant (digression pour digression, juste un petit aparté sur les livres de Jeff Lindsay, Ce cher Dexter, Dexter revient, Les Démons de Dexter ; les deux premiers sont sympathiques mais souffrent de la comparaison avec la série ; le troisième, qui verse dans le fantastique, est… une mauvaise blague ?). Bien que prenant, terriblement dépaysant puisqu'il nous plonge au cœur de la société japonaise et de ses services de police, Crossfire n'arrive pas au niveau de son modèle Charlie, sans doute parce que Miyabe Miyuki ne possède pas l'énorme moteur narratif de Stephen King — elle reprend son souffle régulièrement et son style est plat, assez désincarné, monotone, ce que n'arrangent guère quelques maladresses manifestes dans la version française.

Crossfire a été adapté au cinéma en 2000 par Shusuke Kaneko (titre anglais : Pyrokinesis), le réalisateur du médiocre Azumi 2.

Thomas DAY

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