Cassandra KHAW
ARGYLL
128pp - 9,90 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
[Critique commune à Chanter le silence.]
La collection « RéciFs » publie coup sur coup deux novellas de Cassandra Khaw, jusqu’ici connue en France pour une seule nouvelle publiée dans l’univers Warhammer. Dans cette duologie très clairement inspirée de Lovecraft, puisqu’on y retrouve quelques incontournables de l’œuvre du maître de Providence, le fil conducteur est John Persons, détective privé de son état. Mais un détective particulier en ce sens qu’il maîtrise certains pouvoirs occultes. Dans Briser les os, il est engagé par un enfant de onze ans pour une mission un peu particulière : tuer son beau-père violent. Mais lors de son enquête, Persons découvre bien davantage : l’homme cache une monstruosité qui fait écho aux propres caractéristiques de Persons, ce dernier ayant parfois du mal à canaliser ses propres pulsions. Dans Chanter le silence, le détective cède le premier rôle à Deacon James, un bluesman noir confronté à une musique qui l’envahit et le possède peu à peu, lui faisant jouer des solos endiablés au saxophone qui le laissent exsangue et ont des conséquences dramatiques pour qui les écoute. En butte au racisme d’une des habitants d’Arkham où se déroule l’intrigue, il devra en outre faire face à une menace surnaturelle contre laquelle l’aide de Persons ne sera pas de trop…
Ces deux textes, qui peuvent se lire indépendamment, présentent des caractères communs, dont une certaine efficacité dans les descriptions horrifiques qui en parsèment les pages : le corps humain est malléable à satiété, la chair fondant pour mieux laisser entrevoir une ossature déformée. Cette horreur physique, très visuelle, est amplifiée par l’ambiance globale des récits, glaciale : misère sociale et violence faite aux femmes et aux enfants dans le premier, racisme dans le second. Khaw manie toutefois l’humour — noir, bien sûr — surtout dans le premier texte ; mais loin d’adoucir le tout, il n’en souligne que davantage le désespoir de ses protagonistes. Les novellas font également la part belle au mystère, les non-dits sont nombreux, et il appartient au lecteur de saisir les implications. Outre ces points communs, les deux textes ne sont toutefois pas bâtis sur la même construction et s’avèrent assez dissemblables. Briser les os est en effet un polar lovecraftien assez classique, jouant autour de la figure archi-rebattue du privé qui enquille les enquêtes de seconde zone avant d’accepter une mission qui l’entraînera bientôt au sein d’un jeu de faux-semblants. Dans Chanter le silence, Khaw dresse un splendide portrait de musicien hanté par sa musique (ce qui nous vaut quelques passages assez introspectifs, voire poétiques) qui se retrouve poursuivi par des forces occultes inquiétantes, enferré qu’il est dans une fuite en avant constituant le principal ressort dramatique de l’intrigue.
Au final, cette duologie est intéressante à plus d’un titre ; au-delà de l’hommage qui ravira les inconditionnels de HPL, Khaw donne à lire deux textes efficaces traitant de la monstruosité sous deux angles bien distincts. Ces récits datant de 2016 et 2017 en VO, il y a peu de chances qu’on ait un jour d’autres textes dans le même univers. Il est permis de le regretter.
Bruno Para