Les critiques de Bifrost

Bienvenue à Sturkeyville

Bienvenue à Sturkeyville

Bob LEMAN
SCYLLA
20,00 €

Bifrost n° 98

Critique parue en mai 2020 dans Bifrost n° 98

Bob Leman – inconnu au bataillon. Il faut dire que cet auteur, décédé en 2006, n’a jamais publié qu’une quinzaine de nouvelles – dont une bonne dizaine avait en son temps eu droit à des traductions françaises dans Fiction, cela dit. Mais il avait été largement oublié depuis. Pas par tout le monde, heureusement : une intégrale en anglais a été publiée, et un lecteur français enthousiaste, qui avait gardé un excellent souvenir de ses lectures des années 1980, a suggéré aux éditions Scylla d’y jeter un œil : le projet d’un recueil comprenant les six nouvelles prenant pour cadre la petite ville de Sturkeyville (dont certaines inédites en français) est ainsi né. Un nécessaire financement participatif plus tard, le livre est sorti – bel ouvrage illustré par Stéphane Perger et Arnaud S. Maniak, et joliment traduit par Nathalie Serval.

Sturkeyville, donc, est une petite bourgade au pied des montagnes – un microcosme des États-Unis, qui pourrait, ailleurs, s’appeler Castle Rock ou Twin Peaks (ou Arkham). Rien d’une métropole, mais un semblant d’industrie a constitué le pôle autour duquel tout le reste tournait, et la ville était assez prospère, dominée par une gentry affichant avec narcissisme sa propre bienveillance. Ou pas tout à fait. Mais ça, de toute façon, c’était avant. Pour tout un tas de raisons (dont les plus fascinantes sont exposées dans la nouvelle « Loob », probablement le sommet du recueil, qui voit un géant simplet très sturgeonien faire bifurquer l’histoire dans le passé, à moins que sa responsabilité dans cette affaire ne soit qu’une hypothèse paranoïaque de déclassée), la ville a périclité, l’industrie l’a désertée : Sturkeyville, c’est ici l’histoire d’une déchéance.

Laquelle constitue un thème obsessif, qui se traduit souvent dans le recueil par des tragédies familiales. Ici, nous suivons un vampire curieux de son espèce et de son ascendance – ce qui ne peut que mal finir. Là, les excursions polynésiennes d’un ancêtre produisent les résultats que l’on est en droit d’attendre dans « le domaine Phillips […] en bordure du lac d’Howard ». Là-bas, la consanguinité white trash illustre plus que jamais la réalité sordide de la décadence, et du mal – avec comme signe révélateur récurrent une hygiène déplorable.

Tout cela évoque passablement Lovecraft —nul Grand Ancien ici pourtant, l’épouvante est plus matérielle que cosmique ; même si cette famille sous la coupe d’un ver, dans la nouvelle introductive, pourrait avoir une autre opinion à ce propos. En même temps, tout en développant une voix qui lui est au fond propre, Bob Leman explore d’autres références – dont, peut-être tout spécialement, Shirley Jackson, notamment dans la « maison hantée » de la dernière nouvelle. Et si la plume de l’auteur véhicule quelque chose d’anachronique, Stephen King est peut-être pourtant là, en embuscade – car tous ces auteurs, en racontant des histoires fantastiques riches en frissons, livrent en même temps des portraits sur le vif mais pas moins précis de la société américaine, dont la petite ville faussement tranquille synthétise les rancœurs et les échecs. Tout le monde y connaissant tout le monde, chacun a sa part dans les malheurs de la communauté – un constat navrant qui ne trouve une bizarre échappatoire que dans le constat plus navrant encore de l’impuissance généralisée.

L’ensemble constitue un recueil horrifique au charme certain – Bob Leman savait assurément raconter une histoire, poser un cadre comme des personnages –, une réussite indéniable. Bref, nous voici en présence d’une exhumation inattendue et pleinement justifiée, un beau projet qui mérite qu’on s’y attarde, de même que Bob Leman méritait qu’on se souvienne de lui et de son œuvre. Le boulot est fait.

Bertrand BONNET

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