Les critiques de Bifrost

Avec joie et docilité

Avec joie et docilité

Johanna SINISALO
ACTES SUD
366pp - 22,80 €

Bifrost n° 84

Critique parue en octobre 2016 dans Bifrost n° 84

Vanna fait semblant d’être une Éloï (la terminologie est explicitement empruntée à Wells), soit une femine sans cervelle, sexuellement disponible et dévouée au mari. En réalité, elle est une Morlock, encore dénommée neutrelle, non autorisée à avoir des enfants, soit une femme intelligente, bien que sans instruction, normalement soustraite à la société, apte à accomplir des tâches répétitives dans les usines. Du fait de l’éloignement de la ville et grâce à sa grand-mère, Vanna est une fille cultivée, entraînée à cacher ses connaissances derrière une naïveté de bon aloi. Elle vit avec Jare, un trafiquant de drogue : un extrait de piment dont Vanna est dépendante. Selon les variétés ou la pureté, il provoque sudations, effets paralysants avec visions, introspection avec expérience quasi-mystique. Le groupe avec lequel Jare est en relation tente de produire le piment parfait, donnant accès à d’autres réalités. Très documenté sur ce point, le roman permet de tout savoir sur le jalapeño et le Naga Viper, sur les propriétés de la capsaïcine et l’unité de Scoville.

Pourquoi le piment ? Parce que c’est la seule substance psychoactive que la république eusistocratique de Finlande n’est pas parvenue à éradiquer. Pour cette société attachée au bonheur du peuple, la poursuite de celui-ci n’est donc plus une affaire individuelle mais une entreprise collective et normative, à l’instar de nombre de dystopies. Les substituts du bonheur, euphorisants menant à des dépendances, sont donc supprimés, même le café, à l’exception du sexe.

C’est pourquoi le gouvernement favorise d’une part ces bimbos rose bonbon et de l’autre des virilos, qui sont la version macho complémentaire, elle aussi affligée d’une sous-espèce interdite de reproduction, l’infra-homme, ou infra, du fait de tares physiques ou de problèmes de santé. On le constate, cette société qui rappelle les Femmes de Stepford, conçue pour le seul plaisir masculin, est bancale dès le départ. La femme est d’ailleurs tellement assimilée à une marchandise qu’un meurtre ne se solde pas forcément par une enquête digne de ce nom, ni par une sanction proportionnée.

La charge est féroce : elle montre à quel point la société est imprégnée de stéréotypes sexistes, cultivant l’art de la séduction à travers le maquillage, le vestimentaire, tous artifices cherchant à accroître le potentiel érotique de la femme. Même si le constat n’est pas neuf, la piqûre de rappel est plaisante, délivrée avec une ironie distanciée et un humour pince-sans-rire qu’on trouve dans maints extraits : manuels d’éducation des jeunes filles, définitions du dictionnaire et rappels historiques donnant, à la façon de Dos Passos, des aperçus de la société. De même, Vanna se confie à sa sœur éloï décédée, dont elle cherche à confondre le meurtrier, à travers des lettres qui constituent autant d’éclairages.

Située de nos jours, l’intrigue se déroule dans une Finlande imaginaire ayant très tôt opéré une sélection des individus pour obtenir des femmes dociles et des machos arrogants. L’auteur s’appuie sur les travaux de Dmitri Béliaïev qui, après sélection de renards argentés sur plusieurs générations, produisit une variété docile ayant conservée, par néoténie, des caractères juvéniles (raccourcissement de la mâchoire ou propension au jeu). Une application à l’homme qui, quand bien même ce fantasme à la Galton (cité une fois) ait été envisagé dès 1926 par le Néerlandais Louis Bolks, reste douteuse – outre le fait que cette domestication accélérée du renard ne soit pas encore parvenue à son terme. C’est là que le bât blesse.

Le roman est présenté par son éditeur comme une uchronie. Pour plus de plausibilité, l’auteur fait venir les choses de loin, s’appuyant sur un terrain favorable, le machisme ordinaire, que des décrets au XIXe siècle auraient accentué, interdisant aux femmes de refuser une union si un prétendant se déclare. En filigrane, le roman évoque les procès de viols où la femme est l’allumeuse forcément coupable et les sociétés ayant tenté d’épurer leur population d’indésirables, handicapés mentaux stérilisés et filles perdues cloîtrées dans des couvents d’où elles ne ressortaient pas.

Reste que ce qui se passe à petite échelle, de façon plus ou moins dissimulée, ne saurait s’appliquer à une nation. Il faudrait s’assurer de la complicité de la population entière, pères et mères acceptant qu’une enfant douée n’ait pas d’instruction, ni de descendance. Le pays doit s’isoler de toute contamination extérieure, menant à un isolationnisme peu explicité. S’il se passe du progrès technologique, rien n’est dit sur la façon dont il commerce avec le reste du monde. Le portrait qui est fait des virilos ne permet pas non plus de les croire aptes à diriger le pays ; mais alors qui ? Le flou entretenu autour de ces questions empêche de considérer ce roman comme une uchronie. Éviter de justifier cette société aurait masqué l’artificialité de la construction. Il s’agit plutôt d’une fable, voire d’une farce jouant la carte de l’absurde, déroulant une trame polar qui prend le pas dans la seconde partie du roman, escamotant du coup le débat entre nature et culture induit. Reste un récit bien mené, bien construit, astucieux, mais qui semble passer à côté de sa cible.

Claude ECKEN

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