Les critiques de Bifrost

Au-delà du gouffre

Au-delà du gouffre

Peter WATTS
LE BÉLIAL'
480pp - 23,00 €

Bifrost n° 93

Critique parue en janvier 2019 dans Bifrost n° 93

« Ils ne sont pas bâtis pour durer. (…) Ils ne devraient même pas exister ; et s’ils existent néanmoins, ils ne devraient pas survivre. Pourtant, ils essayent. Ô, comme ils essayent. » Ainsi sont décrits les humains par le narrateur de« Les Choses », nouvelle qui ouvre Au-delà du gouffre. Lequel narrateur n’est autre que la créature extraterrestre du film The Thing de John Carpenter, que Peter Watts revisite pour l’occasion. Et la créature de poursuivre : «Ils errent à travers leursvies séparés et solitaires, incapablesmême de communiquer sauf par des gestes et des grognements (…). Le paradoxe de leur biologie est sidérant, oui ; mais l’échelle de leur solitude, la futilité de ces vies, me submerge.  » Une vision de l’humanité, de sa fragilité, où se mêlent inextricablement rêves de grandeur et étroitesse d’esprit et de corps, qui imprègne toute l’œuvre de l’écrivain.

Cette fragilité est au cœur d’une nouvelle comme « Nimbus », où ce qu’il reste de l’humanité est sous la menace permanente d’être balayé par des forces qu’elle a créées et qui la dépassent. De manière très différente, elle est également mise en lumière dans « Éphémère », qui s’intéresse à un enfant artificiel conçu dans un environnement virtuel, aux capacités bien supérieures à celles d’un humain, mais pour qui être placé dans un corps de chair et de sang constitue une torture absolument insupportable.

Et quand bien même, à force d’efforts, l’humanité parviendrait à progresser jusqu’à atteindre les étoiles, d’autres formes de vie ne manqueront pas de venir lui rappeler son insignifiance, qu’il s’agisse d’une civilisation extraterrestre disposant de technologies sans commune mesure avec les nôtres (« L’Ambassadeur »), ou d’une créature que l’on pourrait décrire comme une sphère de Dyson pensante (« L’Île »).

Chez Peter Watts, l’individu n’est le plus souvent qu’une petite chose dérisoire, dont la conscience n’est rien d’autre qu’un leurre. Comment en effet croire encore au libre arbitre lorsque votre cerveau peut être instantanément reprogrammé pour éliminer certaines de vos pulsions les moins avouables (« Les Yeux de Dieu ») ? Dans « Le Colonel », d’autres ont fait le choix de se dépouiller de leur individualité pour se fondre dans une ruche, ces entités collectives aux capacités cognitives infiniment supérieures. Quant aux membres d’équipage de l’Eriophora, vaisseau spatial d’exploration et construction que l’on retrouve dans trois nouvelles (« L’Île », « Éclat » et « Géantes »), outre le fait qu’ils ont été manipulés génétiquement dès leur naissance pour mener à bien leur mission, ils n’apparaissent que comme de simples rouages d’un ensemble plus vaste, des outils que l’on sort de leur chambre de cryogénisation lorsqu’on a besoin d’eux. Quelques millénaires plus tôt, dans «  Une niche », la situation de Lenie Clarke à bord de la station sous-marine Beebe n’est guère différente, elle qui a été choisie en raison des traumatismes qu’elle a subis dans son enfance.

Matérialiste jusqu’au bout des ongles, Peter Watts n’en aborde pas moins la question de la religion, ou plus exactement de la foi : de manière amusante dans « Hillcrest contre Velikovski », où elle est assimilée à un effet placebo, ou plus radicale dans « Un Mot pour les païens », où elle constitue le fondement même de la société. Le sujet donne également naissance à l’un des textes les plus vertigineux du recueil, « Le Second Avènement de Jasmine Fitzgerald », qui joue avec l’idée que si l’existence de Dieu était mathématiquement prouvée, il deviendrait alors possible de réécrire la réalité elle-même.

Mais malgré leurs faiblesses, leurs failles et leurs échecs, ou sans doute à cause d’eux, Peter Watts aime ses personnages, fait corps avec eux à chaque instant, fait sien leur chemin de croix, aussi douloureux soit-il. Dans le registre de la hard science, je ne connais aucun autre écrivain qui accorde une place aussi primordiale à l’humain, dans l’acception la plus charnelle du terme. Il est ce père démuni face à ce que vit son enfant (« Nimbus », « Éphémère »), cette femme qui a tué son compagnon par amour   Le Second Avènement de Jasmine Fitzgerald »), cette créature marine qui se souvient soudain avoir été quelqu’un d’autre (« Maison »), ces victimes de sévices dans leur enfance ( « Les Yeux de Dieu », « Une Niche »). Car même si la vie n’est au bout du compte que dérisoire, l’œuvre toute entière de Watts en est l’une des plus vibrantes célébrations.

Philippe BOULIER

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