Les critiques de Bifrost

Mission Caladan - les tisseurs de rêves

Mission Caladan - les tisseurs de rêves

Roland LEHOUCQ, Claude ECKEN
LE POMMIER
320pp - 22,00 €

Bifrost n° 62

Critique parue en avril 2011 dans Bifrost n° 62

Quel avenir pour l’homme sur la Terre ? Combien de temps encore pourrons-nous tenir avec notre mode de vie actuel ? Ne devons-nous pas réfléchir à une alternative, une « sortie de secours » ? Et ce, avant qu’il ne soit trop tard ? Avant que les ressources nécessaires à un tel plan ne soient épuisées ? Voilà un discours que l’on entend souvent, notamment de la part de ceux qui prônent un retour de l’homme dans l’espace… Mais la plupart des pays restent sourds à de telles considérations, préfèrent gérer au jour le jour, d’élection en élection, et tant pis pour les générations futures. A ces questions, à ces arguments, ils opposent les difficultés présentes : quand elles seront surmontées, peut-être sera-t-il alors permis de rêver à nouveau. Peut-on décemment dépenser des sommes colossales alors que des milliards d’êtres humains meurent de faim ?

Or, à trop attendre, ne risquons-nous pas de rater le train ? C’est en tout cas ce que pense Gregory Forbie, éminent roboticien américain, une certitude qui le pousse à s’associer indirectement aux gouvernements de Chine et des Emirats. Leur projet : envoyer un millier d’hommes vers Caladan, une exo-planète raisonnablement lointaine et candidate satisfaisante pour une terraformation. Une idée folle et pourtant réalisable, même si d’une mise en application incroyablement complexe… et source de dépenses phénoménales. D’où la volonté de commencer tout de suite sa mise en œuvre, tant que c’est encore possible.

Seulement Gregory Forbie est citoyen américain. Et certains membres de la CIA n’apprécient guère qu’un de leurs compatriotes collabore avec des puissances étrangères. Aussi enlèvent-ils le savant pour lui faire avouer l’existence du projet, son étendue, ses détails… Des révélations auxquelles ils auront bien du mal à croire, tant cela semble insensé, gigantesque, phénoménal.

Les auteurs (que les lecteurs de Bifrost connaissent bien, et pour cause, le présent roman étant d’ailleurs né dans les pages mêmes de la rubrique « Scientifiction », dans nos numéros 44 et 45) nous offrent une vision grandiose : un projet viable, en apparence, de migration vers les étoiles. Et, à la différence d’autres romans qui réduisent le côté pratique à quelques lignes, Mission Caladan présente une solution argumentée et documentée. C’est d’ailleurs le principal sujet de l’ouvrage : montrer que le départ d’une partie de la population pour une autre planète n’est pas une simple utopie — qu’il s’agit de bien davantage qu’un rêve sans cesse remâché par les auteurs de science-fiction. Claude Ecken et Roland Lehoucq, en maîtres vulgarisateurs, prennent le jeune lecteur (le public cible du roman) par la main. A travers plusieurs dialogues, parfois denses, ils l’amènent à croire en cette solution, à espérer la réalisation de ce vol fou vers une nouvelle Terre.

D’ailleurs, au sortir de cette lecture, on a envie de se précipiter sur les références citées afin de vérifier leur réalité, de se conforter dans l’idée que cela est possible. C’est là qu’apparaît un premier problème dans le projet que constitue le présent roman. Si l’action est située dans le futur (deuxième moitié du XXIe siècle), la grande majorité des références appartient au XXe siècle. En effet, les auteurs veulent avant tout nous convaincre, nous, lecteurs de 2011. Et pour ce faire, pas question d’inventer, ou très peu. Le panorama de la science fait comme un grand bond entre notre période et celle dans laquelle se situe Mission Caladan. Il s’agira donc, malgré tout, de suspendre son incrédulité, et de passer outre le côté artificiel de la narration.

L’autre handicap du roman, plus gênant, c’est l’histoire centrale, celle de l’enlèvement. On voit trop souvent qu’elle sert avant tout de prétexte à ce gigantesque exposé. Résultat, l’intrigue s’avère pour le moins légère et son rythme plus que tranquille tant il est ralenti par de longs (même si passionnants) débats. Pas d’affolement cependant : on est ici loin de Derrick et de son tempo propice à la sieste. Quelques scènes d’action sont même particulièrement réussies et devraient plaire aux amateurs du genre.

Reste que ce roman (destiné à un public de jeunes adultes, rappelons-le) aura peut-être du mal à convaincre une large audience du fait même d’échouer à parfaitement marier ses ambitions narratives et scientifiques. Sans parler du prix assez élevé pour cette catégorie de lecteurs — ou encore de sa couverture, peu engageante. Autant d’éléments qui, sans être cruciaux, mis bout à bout finissent par faire de Mission Caladan une œuvre attachante mais inaboutie, un récit qu’on aurait aimé plus prenant, plus convaincant, tant son propos initial est enthousiasmant. D’ailleurs, à quand le départ ?

Raphaël GAUDIN

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