Les critiques de Bifrost

Les Langages de Pao

Les Langages de Pao

Jack VANCE
FOLIO
272pp - 7,90 €

Bifrost HS2 : Les univers de Jack Vance

Critique parue en septembre 2003 dans Bifrost HS2 : Les univers de Jack Vance

Une planète exotique, de méchants envahisseurs, un jeune garçon dépossédé de son trône par un vil usurpateur — son oncle, évidemment — puis éduqué par un puissant guerrier en attendant l'heure de la revanche : peut-on imaginer un space opera plus conventionnel ? Mais Vance est un maître et s'il utilise cette trame éculée, c'est pour faire de la linguistique le thème central de son roman. Partant de l'hypothèse que le langage contrôle le fonctionnement de la pensée et donc les agissements de l'homme, il pose directement la question suivante : « est-ce la langue ou le comportement qui passe en premier ? » (p.67)

Pour illustrer sa réflexion, Vance nous invite sur Pao, une planète surpeuplée dont les quinze milliards d'habitants sont d'une homogénéité absolue, tous aussi « sains d'esprits » qu'insensibles à la souffrance humaine en raison d'une « compréhension intuitive du destin ». Témoin de ce fatalisme et de cette incapacité à se rebeller, la langue paonaise est passive et dépourvue de passion, ce qui empêche les paonais d'être des commerçants efficaces, des ingénieurs inventifs ou des combattants capables de s'opposer à l'invasion des Brumbos de Batmarsh.

Face à ces derniers, les paonais demanderont donc l'aide de Palafox, un « sorcier » de la planète Breakness, issu d'une société masculine de cyborgs surpuissants dont la longévité est si grande qu'ils finissent tous mégalomanes. L'individualisme y est la valeur dominante, au point que les mots « coopération », « loyauté » ou « confiance » n'existent pas ; au point que la langue de Breakness est « unique en ce qu'elle [dérive] entièrement de l'individu qui la [manie] » ; au point que « le Moi étant la base d'expression implicite, le pronom « Je » [est] inutile. »

La solution proposée par Palafox sera de modifier la seule langue de Pao, ou plus exactement de créer trois nouveaux langages artificiels, susceptibles d'influencer la personnalité des enfants dès leur plus jeune âge : le vaillant pour les militaires, le cogitant pour les commerçants et le technicant pour les industriels. En quelque sorte, Vance revisite le mythe de la tour de Babel, mais ici la diversification des langages est initialement évaluée comme un enrichissement, comme une force, comme une adaptation nécessaire à la survie. En même temps, cette division peut évidemment être source d'incompréhension et de conflits. Du coup, la complexité des buts et des moyens font que le résultat est très incertain. Loin de contrôler parfaitement la situation, les sorciers de Breakness sont des manipulateurs égoïstes dont les motivations ne sont pas claires, même pour eux-mêmes : ils déplacent parfois des pions au hasard et leurs alliances peuvent varier au gré de leur intuition. Bref, ce sont des personnages compliqués à saisir, bien loin des archétypes manichéens habituels : une nouvelle preuve du talent de Vance, toujours capable de détourner et d'enrichir des intrigues apparemment banales.

Le propos est donc à la fois intelligent et habile, jamais pesant ni prétentieux, toujours distrayant et coloré — la marque de fabrique de Vance. Pourtant, la démonstration atteint ses limites quand il serait nécessaire de faire « ressentir » les nuances des langages plutôt que les expliciter. Et pour cause : dès le chapitre deux, une longue note expose l'impossibilité pour l'auteur de bien traduire les différences fondamentales entre deux langues dans celle du lecteur. On aimerait mieux appréhender les subtilités du parler des Mercantils, mieux saisir comment peut fonctionner celui des anarchistes fous de Vale — décrit comme « une improvisation personnelle, presque complètement dénuée de règles » — ainsi que les autres exemples linguistiques dont Vance émaille son récit.

Ce défaut formel ainsi que le caractère très anecdotique de l'intrigue principale empêchent sans doute Les Langages de Pao d'atteindre au statut de chef d'œuvre. Néanmoins, ce court roman est une œuvre exceptionnelle dans la SF par l'intelligence de son approche du thème linguistique. Il demeure donc une référence incontournable qui mérite de figurer dans toute bibliothèque idéale.

Pascal PATOZ

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