Les critiques de Bifrost

Le Patrouilleur du temps

Le Patrouilleur du temps

Poul ANDERSON
LE BÉLIAL'
304pp - 20,00 €

Bifrost n° 48

Critique parue en novembre 2007 dans Bifrost n° 48

« Les lignes temporelles finiraient par s'ajuster. Comme toujours.

 — Si tel était le cas, nous n'aurions pas besoin d'une Patrouille. Tu dois prendre conscience du risque que tu cours. »

Cet échange, p. 218, donne parfaitement le ton du deuxième volume que Poul Anderson consacre à sa Patrouille du temps. Car les trois récits qui le composent s'intéressent au moins autant au maintien de l'unité de l'Histoire qu'à l'identité mise à mal de ses protecteurs. « Qui garde les Gardiens ? » demandait Platon dans La République. Peut-on préserver sa santé, physique et plus encore mentale, quand le but de votre existence est de ne pas être, non-événement qui garantit, sans qu'on le sache, la réalité des faits ? Qu'on se rassure, le tout avec du cul et de la charcle.

Le recueil s'ouvre sur « D'ivoire, de singes et de paons », nouvelle au titre emprunté à la Bible, précisément au premier livre des Rois. An 950 avant J.-C., Manse Everard, agent non attaché, ce qui signifie qu'il n'est pas assigné à une époque, débarque à Tyr sous l'identité d'Eborix, un Celte d'Europe centrale. À peine arrivé, il fait l'objet d'une tentative d'assassinat au pistolet. Everard prend contact avec Chaim Zorach, l'antenne locale de la Patrouille. Ils ont pour mission d'arrêter Merau Varagan et son commando de chronoterroristes qui cherchent à altérer le cours de l'Histoire. Si les pirates temporels réussissent, le Judaïsme n'adviendra pas au bénéfice d'un maintien et de l'expansion de la culture phénicienne. À long terme, c'est l'existence même de la démocratie qui est en jeu. Dès le premier récit, on retrouve intact le talent de conteur d'Anderson, et l'essentiel des préoccupations qui sous-tendent le cycle. Car les récits consacrés à la Patrouille portent moins sur le temps, envisagé comme donnée objective, que sur les actions humaines qui créent l'Histoire (cf. critique in Bifrost n° 39). On peut s'interroger en effet sur le bien-fondé des corrections apportées aux événements, puisqu'elles n'ont pour but que d'assurer l'existence des Danelliens, créateurs de la Patrouille et nos lointains descendants. Bien que moins présents dans ces trois textes, il est tout de même dit, p. 38 et concernant la Patrouille, que « sa fonction première était de préserver les Danelliens ». D'ailleurs, rien ne distingue fondamentalement Manse Everard de son ennemi Merau Varagan, dont les noms se ressemblent. Ils n'hésitent pas l'un et l'autre à modifier les faits. Accordons que le héros apparaît comme un révisionniste, quand le bad guy s'assume en négationniste. C'est au premier qui ouvrira la boîte de Pandore, pour libérer et organiser les faits. Phénomènes sensibles aux conditions initiales, dont la moindre variation peut entraîner des conséquences s'amplifiant de façon exponentielle puisque, comme il est dit p. 141 : « Le chat de Schrödinger se cache dans l'Histoire tout autant que dans sa boîte. »

« Le Chagrin d'Odin le Goth » se déroule au IVe siècle, en Europe de l'est. L'agent Carl Farness a pour mission de récupérer la littérature germanique de l'Age des Ténèbres. Mais, très vite, l'érudit va oublier son simple statut d'observateur pour devenir Le Vagabond. Carl incarne Wodan, père de tous les dieux, le verbe se fait chair en la personne du lettré. Rappelé à l'ordre par Manse Everard, le patrouilleur devra précipiter à leur perte ceux-là même qu'il cherche à protéger pour, littéralement, accomplir les écritures, celles du peuple Goth. Ce récit, à la fois violent et terriblement mélancolique, rappelle « Le Grand roi », nouvelle publiée dans le premier volume, qui voyait un historien contraint d'endosser la figure de Cyrus le Mède. Mais surtout, on pense à Voici l'Homme de Michael Moorcock, où Glogauer se résignait à devenir le Messie, jusqu'à la crucifixion. Moorcock, qui n'a jamais caché son admiration pour Poul Anderson. Il existe de pires maîtres, et des disciples moins doués…

« La Mort et le chevalier » clôt le présent volume par une courte nouvelle qui se déroule à Paris, le 10 octobre 1307. Durant douze ans, l'agent temporel Hugh Marlow, sous l'identité d'Hugues Marot, a progressé dans la hiérarchie de l'Ordre des Templiers, jusqu'à devenir le compagnon et l'amant d'un de ses hauts responsables, Foulques de Buchy. Mais les moines chevaliers n'ont plus la faveur du roi Philippe le Bel. Marlow tente de prévenir le drame, risquant ainsi de remettre en cause la trame du temps. Everard doit exfiltrer l'agent, afin qu'il n'altère pas l'Histoire, et pour sa propre sécurité car sa vision du futur le désigne comme sorcier. Ce récit pourrait sembler d'un intérêt moindre, non par son thème, mais par son traitement. L'histoire paraît expédiée, mais en réalité l'auteur fait preuve de cohérence et d'une certaine audace. Dans la mesure où l'anomalie a été résorbée, il n'est pas lieu de s'attarder.

On l'aura compris, le titre du recueil est générique. Il ne porte pas sur l'agent Everard mais sur n'importe quel agent. D'ailleurs on sent Everard davantage en retrait, moins tête brûlée qu'au début, assurément plus réfléchi. En mars 1990, il habite toujours l'appartement qu'il occupait en 1954, date de son enrôlement quand il avait trente ans. C'est en ce sens que le présent volume ne constitue pas une redite, pas même une suite, mais véritablement un cycle dans la mesure où il revient au principe même de l'intrigue développée par Anderson. Une boucle, forcément temporelle.

Xavier MAUMÉJEAN

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