Les critiques de Bifrost

La Division Cassini

La Division Cassini

Ken MacLEOD
J'AI LU
306pp - 18,00 €

Bifrost n° 31

Critique parue en juillet 2003 dans Bifrost n° 31

Commençons par le plus délicat : vous expliquer de quoi il retourne dans ce roman…

 Nous sommes en 2303 : sur Terre règne une société du type « utopie bucolico-marxiste » chapeautée par le gouvernement de l'Union Solaire. Les hommes y ont trois choses en horreur : le capitalisme (c'est logique…), les Verts (rendus responsables d'une terrible épidémie sur la planète) et les Joviens. En ce qui concerne ces derniers, il faut savoir que plusieurs siècles auparavant, certains humains ont choisi d'émigrer sur Jupiter, développant leur intellect au point de finir par fusionner avec les ordinateurs pour devenir de purs « téléchargés », des « rapides » au comportement incompréhensible et surtout dangereux. Dangereux car, si d'un côté ces « Exos » ont réussi à créer un trou-de-ver à proximité de Jupiter en pulvérisant Ganymède, ils ont aussi bombardé la Terre de virus informatiques, provoquant des millions de morts. D'où la Division Cassini, bras armé — avec de fortes velléités d'indépendance — de l'Union Solaire chargé de surveiller Jupiter et l'entrée du Trou afin de prévenir toute nouvelle agression. On complétera le tableau avec l'ajout d'un groupe de Joviens sécessionnistes, qui ont utilisé la déchirure spatio-temporelle pour partir avec armes et bagages — en l'occurrence des personnalités téléchargées — vers l'autre bout du Trou, et dont on était jusque-là sans nouvelle.

Sauf que, justement, un des membres du groupe de l'autre bout du Trou revient et, une fois pourvu d'un corps humain, entreprend de vanter les mérites de la Nouvelle-Mars, colonie capitaliste habitée par des téléchargés réincarnés. Ce qui ne plaît guère aux membres de la Division, pas très fans des pseudo-humains, clones et cyborgs en tous genres, spécialement quand ils sont amateurs de libre entreprise. Voilà pourquoi Ellen May Ngwethu, capitaine dans la Division, part à la recherche du professeur Malley, premier théoricien du Trou-de-ver, passé chez les « non-co » (comprenez « non-coopérants », anarchisants opposés même à l'Union Solaire), pour voir comment il serait possible de traverser le Trou pour débarquer sur Nouvelle-Mars avant que ce ne soient ses habitants qui débarquent. Pour compliquer l'affaire — parce que c'était trop simple, hein… — , les Exos ont entamé une nouvelle mutation, se dotant d'une civilisation de type humaine qui inquiète la Division. Celle-ci, qui ne fait guère dans la finesse des procédés, se débarrasserait volontiers de tout ce petit monde — Exos et Nouveaux-Martiens — d'un coup. Le problème est que les Exos se montrent subitement coopératifs et repentants, expliquant que les virus qu'ils ont lancés sur Terre n'étaient que des effets involontaires de leurs mutations. Et l'Union Solaire, soutenue par l'opinion, se met bientôt à soutenir les Exos et à défendre, avec les Nouveaux Martiens, l'idée que les êtres artificiels ont une conscience…

Voilà pour l'essentiel : une paille, quoi !

Je ne détaillerai pas plus, parce que l'intérêt du roman tient surtout dans le suspense — encore qu'il ne soit pas à vous tenir éveillé toute la nuit, le récit étant finalement plutôt convenu… Ce qui risque de vous tenir éveillé, en revanche, c'est que le fil est assez tortueux, grevé de retours historiques destinés à instruire le lecteur, qui finissent par devenir étouffants, pour ne rien clarifier du tout. De même, le choix d'un récit à la première personne conduit l'auteur à accorder une place importante aux réflexions d'Ellen, souvent répétitives et assez caricaturales. Mais disons que cet aspect du personnage fait aussi son charme et trouve sa raison d'être dans le développement du débat soulevé par le récit : l'homme a-t-il le monopole de la conscience ?

Il faut dire également que le texte original n'est pas gâté côté traduction. On passera sur les erreurs de syntaxe, qui sont légion. Plus gênant : nombre de références culturelles ne sont pas explicitées — l'auteur joue par exemple avec des utopies du XIXe siècle, de Wells à William Morris (les Nouvelles de Nulle Part donnent ainsi leur titre à un des chapitres du roman), or à aucun moment la traductrice ne juge bon de renvoyer à une note explicative. L'intertextualité devient alors inexistante et l'œuvre perd de sa profondeur. Dommage, car ces allusions soulèvent tout un « non-dit », un second degré qui n'est pas directement accessible au lecteur et qui peut néanmoins modifier l'interprétation du roman.

Space opera politiquement engagé, donc, La Division Cassini est riche en promesses, parce que l'univers créé par MacLeod est réellement original. Roman un peu court peut-être pour les tenir toutes, parce que l'on a l'impression, souvent, que l'auteur a plus d'idées que de papier… On a de fait du mal à suivre, et on reste finalement sur sa faim. En outre le final, manifestement ouvert, indique que ce roman ne prend toute sa dimension que dans le cadre d'une épopée beaucoup plus vaste, puisqu'on sait qu'il est aussi une continuation de The Stone Canal. Une épopée qu'il faudrait pouvoir lire pour juger plus avant des talents de l'auteur. À suivre, donc, mais pas forcément en courant…

Sylvie BURIGANA

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