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Les critiques de Bifrost

Les Monades urbaines

Les Monades urbaines

Robert SILVERBERG
trad. Michel RIVELIN
illus. MANCHU
Livre de Poche SF
256 pp - 5,10 €

Bifrost n° 49

Critique parue
en janvier 2008
dans Bifrost n° 49.

« Loué soit dieu ».

En 2381, l’humanité vit dans des tours hautes de 3000 mètres, chacune peuplée de quelques 880000 personnes : les Monades Urbaines. L’humanité a donc trouvé un recours à la surpopulation en se développant verticalement et en exploitant la surface terrestre ainsi libérée exclusivement pour l’agriculture. Au sein des monades, une société hiérarchisée et prétendument utopique se développe avec comme principal objectif l’accroissement de la population mondiale.

Les Monades urbaines remet en question l’idée de l’utopie en exposant une société qui vit sans problèmes apparents. Détachée des contingences sociales, elle pousse au paroxysme le besoin de se sentir heureux. Ainsi, le premier chapitre fait glisser l’utopie vers la tyrannie du bonheur que seul le regard détaché et ethnologique d’un personnage issu de l’extérieur rend supportable. Le roman expose que, fondamentalement, la liberté n’existe plus dans une société idéale ; d’où la citation en incipit d’un passage de l’Emile de Rousseau. Dans le second chapitre, une femme conditionnée par la société ne peut se résigner à la quitter ; seul un reconditionnement, cette fois actif, permettra son déplacement volontaire. Si la liberté individuelle semble impossible, celle de la sexualité est exacerbée. Cette dernière, librement consentie et pratiquée, devient obligatoire dans la pratique, garantissant en quelque sorte le seul repère d’une liberté absurde et contraignante.

Les notions d’intimité et de jalousie sont alors considérées comme anormales. Et les sentiments déviants ne doivent pas pervertir le fonctionnement idéal de la société. Les anomos — étymologiquement, les hors-la-loi — qui ne parviennent pas à s’insérer dans ce cadre social, sont éliminés pour le bien commun. Il n’y a donc aucune expression possible pour l’individu — dans l’affirmation de son caractère unique — ni même de possibilités de fuite. Les tentatives de Micael ou de Siegmund Kluver sont des échecs. Le premier, en s’échappant dans le monde extérieur — c’est-à-dire le monde de l’horizontalité — est confronté à une société tout aussi contraignante, comme un reflet inverse de celle qu’il vient de quitter. Le second tente de s’extraire des contraintes de la Monade par une ascension sociale fulgurante : arrivé au sommet, il comprend qu’il n’y a aucune différence entre la vie fade des résidents inférieurs et le désintérêt idéologique et politique des dirigeants qui, comme tout le monde, s’abandonnent à des fêtes orgiaques. La seule échappatoire se trouve dans la mort, volontaire ou involontaire. Finalement, le suicide — dans un sursaut d’individualité — de Kluver est peut-être son seul acte de libre-arbitre. La logique du roman est poussée à l’absurde, l’accroissement infini de la population : la justification religieuse et morale empêchant toute réfutation raisonnable.

Les Monades urbaines est un roman construit comme un recueil de nouvelles, où chaque chapitre se focalise sur un personnage. Au fil des textes, les personnages se croisent et tissent un réseau de références, créant ainsi un réalisme descriptif discret et sensible. Le pointillisme utilisé par Silverberg dans le caractère et les interactions des personnages accentue le fossé entre l’individu et la description massive de la monade. Chaque récit présente un dérèglement, une « anomalité » du système, parfois minime, mais qui a de l’impact au niveau de la cohésion du tout. Le véritable personnage principal est la Monade urbaine — fourmilière géante — écrasant jusque dans le récit l’importance de l’humain, lui niant toute possibilité d’affirmer son individualité. La forme du roman en elle-même défie la monotonie de la Monade urbaine par la multiplicité des regards, par sa focalisation sur différents personnages. La forme unitaire du roman est donc contestée dans l’éclatement des chapitres. Incidemment, la narration et la forme se rejoignent dans un même discours contestataire — à l’encontre d’une forme/pensée convenue et balisée.

Un roman nécessaire, « Dieu soit loué ». 

Frédéric JACCAUD