Les critiques de Bifrost

Zone de feu émeraude

Zone de feu émeraude

Lucius SHEPARD
trad. William Olivier DESMOND
illus. Philippe GAUCKLER
Présence du futur
9,30 €

Bifrost n° 51

Critique parue
en juillet 2008
dans Bifrost n° 51.

Il n'y a rien de véritablement planifié dans l'écriture de Lucius Shepard, qui reste avant tout un écrivain intuitif, comme il le reconnaît bien volontiers lui-même. Son style suit un tempo lent, intense et lancinant, qui happe littéralement le lecteur. Il impose ainsi une relation fusionnelle entre les motifs et les thématiques qui animent son œuvre et le traitement très visuel de ceux-ci. Au passage, l'univers shepardien n'a rien de commun — ou très peu de choses — avec la science-fiction pure et dure. À vrai dire, l'argument science-fictif se révèle, au final, tout à fait périphérique. À quelques exceptions près (ici deux textes), l'ailleurs que propose Lucius Shepard n'est ni autre part, ni demain. Il coexiste avec le nôtre comme un calque superposé qu'un faisceau d'événements et de détails en apparence anodins fait apparaître aux yeux de ses personnages. C'est un univers magique qui considère les croyances locales antédiluviennes, les superstitions insolites et les mythes comme des composantes à part entière de la trame du réel. Souvent sombre, bizarre et viscéral, ce monde n'est accessible qu'à un autre niveau de perception. Les passions humaines et les forces primordiales de la Nature s'y incarnent sous la forme d'archétypes et de tropismes envoûtants, au moins aussi véridiques que le quotidien prosaïque. Ses acteurs sont toujours des êtres en marge de leur communauté, des individus hantés par leur passé, ou par un pouvoir surnaturel qui les exclut, ou encore par une passion exclusive qui les ensorcelle. D'une manière qu'ils ne contrôlent pas forcément, ils cherchent à redonner sens à leur existence. Et le chemin vers une hypothétique rédemption n'est hélas pavé ni d'or, ni de pétales de roses.

Zone de feu émeraude, qui se compose de sept nouvelles publiées originellement entre février 1986 et octobre 1987, offre un florilège de quelques-uns des thèmes de prédilection de l'auteur étasunien. « Dernière valse à Nadoka » nous emmène en Oklahoma, dans la plus parfaite illustration du bled. Un ancien musicien d'un groupe de rock'n'roll y fait escale pour tomber immédiatement sous la coupe d'une collection de machines à musique et pour y succomber à un coup de foudre aussi violent qu'irraisonné. Naturellement, le passé qu'il tente de fuir ne tarde pas à resurgir. Ainsi cette histoire, dont on retrouve un écho lointain dans Louisiana Breakdown (cf. la critique de Xavier Mauméjean dans le Bifrost n°49), tend à suggérer que l'amour physique, même s'il est intense, n'est pas forcément sans issue… fatale. « Exercice spirituel » prend racine en Nouvelle-Angleterre. Nous y découvrons un pasteur doté de pouvoirs surnaturels qui lui permettent, non seulement de déchiffrer les péchés de ses ouailles, mais également de les revivre. Entre l'individu et la communauté, le conflit des consciences trouvera un dénouement violent qui ne fera pas l'économie d'une plongée au cœur des ténèbres de l'âme humaine. « L'Aragne solaire » impose une toute autre ambiance. Le récit, qui alterne les propos d'un chercheur et de son épouse, se déroule dans une station spatiale scientifique orbitant dans le voisinage du soleil. Cependant, l'argument de départ est rapidement cantonné au rang de prétexte. En effet, la nouvelle n'est au final qu'un huis-clos où la métaphysique côtoie l'amour fusionnel contrarié, puis accepté. « Delta Sly Honey » s'inscrit nettement dans le champ du fantastique. Il s'agit d'une histoire de revenants qui prend pour décor la guerre du Vietnam. Et peu à peu le doute y cède la place à l'angoisse.

Mais le meilleur du recueil se trouve sans aucun doute dans les trois nouvelles qui — est-ce un hasard ? — puisent leur inspiration en Amérique centrale. « Zone de feu émeraude » et « L'Arcevoalo » sont deux textes qui rappelleront forcément l'ambiance hallucinée du roman La Vie en temps de guerre. Le premier est le récit d'une traque puis d'un affrontement. Un soldat américain perdu dans la jungle guatémaltèque est confronté à des déserteurs qui disent agir au nom de la Reine de la Forêt. Raison contre superstition, technologie contre force primitive magique ; le combat sera âpre et saisissant. Le second texte, quant à lui, propulse le lecteur dans un futur très lointain. Un conquistador est ressuscité par la forêt tropicale, devenue mutante après un conflit nucléaire généralisé. Tout ceci pour combattre le retour de son ennemi séculaire : l'homme. Jouet de forces (sur)naturelles qui le dépassent, le ressuscité devient également l'instrument de la vengeance de deux grandes familles (les Tuscanduva et les Valverde). Enfin, « Aymara » apparaît comme le point d'orgue de ce recueil. Lucius Shepard y fait montre de sa profonde connaissance des relations entre les États-Unis et l'Amérique latine. C'est l'occasion pour lui de relater une Histoire conflictuelle pétrie de haine mais aussi d'amour…

Si Zone de feu émeraude offre un aperçu fidèle de l'imaginaire de Lucius Shepard, il révèle également une œuvre hybride que l'auteur lui-même qualifie de fantasy, mais qu'il convient dans l'Hexagone, pour des raisons d'imagerie inadaptée, de rapprocher du réalisme magique. On a connu pire, comme rapprochement.

Laurent LELEU

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