Les critiques de Bifrost

Sombres cités souterraines

Sombres cités souterraines

Lisa GOLDSTEIN
La Bibliothèque voltaïque
256 pp - 19,90 €

Bifrost n° 86

Critique parue
en avril 2017
dans Bifrost n° 86.

Jeremy Jones, graphiste indépendant, est un homme effacé qui vit pratiquement en reclus. Jadis, il était le héros de Jeremy au Pays imaginé, roman écrit par sa mère E.A. Jones, publié en 1953 et premier d’une série qui connut un succès mondial. Du moins pour les quatre premiers titres, dont les intrigues sont du petit garçon, contrairement aux cinq suivantes, dues à la mère et jugées ternes par la critique et le public. Depuis, mère et fils sont brouillés. Jerry, c’est ainsi qu’il veut qu’on l’appelle pour couper court à son fantôme littéraire, a loupé son mariage et multiplié les passages chez le psy.

Un jour, il reçoit la visite de Ruth Berry, charmante journaliste et mère d’une fillette qui a pratiquement l’âge de Jeremy lors de sa première aventure. Elle va tout comme lui disparaître. Les souvenirs enfouis de Jerry vont affluer à sa mémoire, l’obligeant à admettre que tout ce qu’il tenait pour rêveries enfantines est vrai. Il doit redevenir Jeremy, ce qui lui est instamment réclamé, notamment par le Conseil de l’Ombre avec à sa tête l’inquiétant Barnaby Settertop, rien moins que le dieu Seth. S’ensuit un parcours d’aventures via les couloirs du métro dont le réseau mondial conduit à toutes les destinations dès lors qu’on peut les imaginer.

Publié en 1999, et succédant de trois ans au Neverwhere de Neil Gaiman, avec lequel il partage nombre de thèmes (et pour chez nous la même excellence de traduction due à Patrick Marcel), Sombres cités souterraines est une lecture indispensable pour au moins trois raisons.

En premier lieu, il offre le meilleur de la fantasy urbaine, d’influence largement psychogéographique, avec en partage pour la seule symbolique du métro Iain Sinclair, Alan Moore et Grant Morrison. Lisa Goldstein nous dépeint l’histoire, ésotérique et parfaitement crédible, du transport occulte qui associe réseau londonien, barrage d’Assouan et canal de Suez, dieux égyptiens en prime.

En deuxième lieu, le présupposé narratif du roman est étourdissant. Le Peter Pan de James Mathew Barrie, Alice au Pays des merveilles de Lewis Carroll, Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame et Winnie l’ourson d’Alan Alexander Milne, seraient quatre évocations littéraires d’un même pays accessible aux seuls enfants, Jeremy et la fille de Ruth n’étant que les derniers d’une longue liste.

Enfin, le roman propose une réflexion amère et juste sur le fait de devenir adulte, après avoir été le héros enfantin d’un récit merveilleux. Peter Llewelyn Davies, modèle de Peter Pan, s’est suicidé en se jetant sous une rame. Alaistair Grahame a été percuté par un train sans que l’on sache s’il s’agissait d’un accident ou d’un acte volontaire. Lisa Goldstein dépeint magnifiquement la tristesse de l’homme qui s’est éloigné de l’enfant. En commettant cependant une erreur lorsque, p. 176, elle donne Christopher Milne comme exemple de vie heureuse. Erreur d’autant plus étonnante de la part de Goldstein que son Jeremy a pour principal modèle Christopher. Jusqu’à l’évocation de son compagnon dragon qui renvoie non pas à Winnie, mais à Tigrou, acheté et non offert par Milne au garçon afin « qu’il en tire une histoire », selon les mots du père écrivain. En réalité, Christopher a connu toute sa vie une existence triste, qu’il décrit dans son autobiographie The Enchanted Place, parue en 1974. Lorsqu’il naît, Alan Alexander Milne écrit dans son journal : « Tout ça, pour ça ; si petit, si laid ». Au soir de Noël 1927, l’écrivain passe un disque qu’il a fait enregistrer sur lequel il affirme : « Je suis la plus importante personne de la maison. Christopher Robin n’existe pas. Il est le fruit de mon imagination », et ainsi de suite. Preuve une fois de plus que l’homme n’est pas l’écrivain, et que l’on peut écrire un chef-d’œuvre de la littérature enfantine tout en n’aimant pas les enfants, « sentiment mièvre et pathétique »ajoutait encore Milne.

Pour ces raisons, et une quantité d’autres que le lecteur est invité à découvrir, Sombres cités souterraines est un roman d’exception. On y ajoutera sur le même thème The Unwritten, remarquable comic de Mike Carey et Peter Gross paru chez Panini Comics.

Xavier MAUMÉJEAN

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