Les critiques de Bifrost

Luna

Luna

Ian McDONALD
Lunes d'Encre
464 pp - 22,50 €

Bifrost n° 86

Critique parue
en avril 2017
dans Bifrost n° 86.

Pour le lecteur peu familier de l’œuvre de Ian McDonald, ses romans peuvent paraître intimidants au premier abord. Celui-ci, encadré par une liste d’une soixantaine de personnages d’un côté et un lexique de termes exotiques de l’autre, ne fait pas exception à la règle. Impression renforcée à la lecture des premières pages de Nouvelle Lune, qui vous plonge d’emblée dans un monde fort différent du nôtre, sans offrir beaucoup de repères auxquels s’accrocher. Pourtant, il suffit de se laisser porter par la prose bouillonnante de McDonald pour très vite s’imprégner de cet univers et en assimiler les codes.

La société sélénite que décrit le romancier est tout aussi dépaysante, sinon plus, que l’Inde du Fleuve des dieux ou la Turquie de La Maison des derviches. Brassage de nombreuses cultures – à l’exception de la civilisation occidentale, qui brille par son absence –, elle a inventé de nouveaux modes de vie adaptés à son environnement, développé de nouvelles mœurs, et McDonald nous la fait ressentir, à travers ses principaux personnages, dans toute son étrangeté et toute sa complexité.

Mais si la Lune, en ce début de XXIIe siècle, est un lieu débordant de vie, c’est également un endroit où la mort est omniprésente. Outre les conditions de vie extrêmes d’un tel milieu, où le moindre incident peut rapidement prendre des proportions dramatiques, les relations sociales y sont en général conflictuelles, et les rivalités se règlent le plus souvent dans le sang. Vivre sur la Lune est une lutte de chaque instant, et rien n’est jamais gratuit pour ses habitants, surtout pas l’air et l’eau. Or, tandis que la majorité de sa population s’accroche pour ne pas sombrer, pouvoir et richesse sont aux mains d’une poignée d’individus, ceux qui ont compris que « le seul moyen de transformer l’enfer, ou même d’y survivre, est d’en être le maître. » (p.148) À l’ultralibéralisme du XXIe siècle a succédé une nouvelle forme de féodalisme, où l’ensemble des leviers de cette société est détenu par cinq familles.

En consacrant une grande partie de son récit au destin de la famille Corta, le plus jeune des cinq « Dragons », Ian McDonald fait de Nouvelle Lune l’un de ses romans sinon le plus facile d’accès, en tous cas le plus « grand public ». Car si le cadre de son histoire est original et novateur, les relations au sein de la famille et ses rapports conflictuels avec ses concurrents reprennent les mêmes schémas que nombre d’œuvres antérieures, de Shakespeare aux grandes sagas de SF et de fantasy, en passant par Le Parrain de Coppola. Prenant pour point de départ la succession annoncée d’Adrianna Corta à la tête de Corta-Hélio, l’écrivain met en lumière toutes les tensions, tous les secrets, les non-dits et les trahisons sur lesquels s’est construite cette réussite.

Sur ce plan comme dans la description détaillée de cette société future, Nouvelle Lune est un succès total. Le roman se lit d’une traite et se termine trop vite, laissant le lecteur à la fois comblé et frustré de devoir patienter de longs mois avant d’en lire la suite.

Philippe BOULIER

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