Les critiques de Bifrost

Les Hommes Salmonelle sur la Planète Porno

Les Hommes Salmonelle sur la Planète Porno

ICINORI, Miyako SLOCOMBE, Yasutaka TSUTSUI
trad. Miyako SLOCOMBE
illus. ICINORI
Iwazaru
96 pp - 16,00 €

Bifrost n° 86

Critique parue
en avril 2017
dans Bifrost n° 86.

Pour le lecteur francophone, la science-fiction littéraire japonaise est largement terra incognita ; Yasutaka Tsutsui n’est pas le plus mal loti, avec maintenant cinq titres traduits à son nom, et le second chez Wombat, après Hell en 2013. Mais tout autre chose cette fois, titre et couverture sont éloquents… Or cette novella de 1977 est plus subtile qu’on ne le croirait tout d’abord. Et c’est un récit de SF, jusque dans sa dimension de parodie érotico-comique ; aussi encouragera-t-on le lecteur à dépasser ses préventions en l’espèce… et la lourdeur un brin machiste qui s’exprime çà et là, peut-être inhérente au genre, avec des mots-valises guère engageants.

Nous sommes sur la planète Nakamura – ou plutôt la planète Porno, car c’est une orgie permanente : toutes les espèces vivantes y passent leur temps à copuler, et pas seulement entre elles, mais entre espèces différentes ! Les scientifiques japonais qui y vivent lui vouent une haine profonde : la planète est « vicieuse » ! Le mot revient sans cesse ; un jugement « moral » a priori pas très scientifique – mais ils sont tous un peu coincés du cul, Yohachi excepté, qui n’est pas un scientifique, et leur est de fait inférieur pour l’essentiel…

Or l’écosystème vicieux s’en prend à la seule femme scientifique de l’expédition, enceinte d’une plante locale dite engrosse-veuves… Pour ses collègues hommes, aucun doute : il ne faut pas qu’elle accouche ! Mais ils ne savent trop que faire… Il faut demander aux Nunudiens – les autochtones de Nakamura, à l’allure étonnamment humaine, qui leur interdisent l’accès à leur État !

Trois aventuriers se lancent dans une odyssée miniature et burlesque pour trouver des réponses auprès des Nunudiens ; ils multiplient en chemin les rencontres saugrenues avec cette faune et flore obsédée… Mais il y a plus, car la novella adopte une voie médiane entre parodie de SF et SF parodique : l’auteur a élaboré un écosystème extraterrestre complexe, qui n’a rien à envier aux plus grandes réussites du genre ; or c’est vrai aussi bien sous l’angle des images que sous celui des idées.

Les scientifiques ne cessent d’en débattre – et violemment. La science y a sa part, mais peut-être tout autant son instrumentalisation, philosophique, voire politique ou religieuse… La théorie de l’évolution contre celle de la dégénérescence, Darwin et Lorenz, Freud et Jung – autant d’icônes auxquelles les savants font appel pour tenter de comprendre ce qui se passe autour d’eux, et qui les brusque tant.

Derrière tout ça ? La raillerie… et une éthique sexuelle dérivant de délires hippies gentiment moqués, mais en fait transcendés dans une optique libertaire. L’amour y est admirable, dans la chair comme dans l’esprit, construisant un modèle utopique où l’agressivité n’a plus lieu d’être : c’est l’orgie, si « vicieuse », qui devient morale. « Make love, not war » – et comme vous le voulez ; qu’ils sont bêtes, ces Terriens qui se cachent pour aimer comme si c’était honteux, et qui s’imposent tant de règles au nom d’une décence qui n’a pas lieu d’être…

Une novella à la croisée des chemins, parfois un peu lourdingue dans sa dimension érotico-comique, mais avec de belles images et de belles idées de SF. Le résultat n’est pas inoubliable, mais il est aussi bien plus qu’une mauvaise blague lubrique, et tout à fait digne qu’on s’y arrête.

Bertrand BONNET

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