Les critiques de Bifrost

Le Jeune homme, la mort et le temps

Le Jeune homme, la mort et le temps

Richard MATHESON
trad. Ronald BLUNDEN
illus. Alan HORSAGER
Folio SF
338 pp - 7,20 €

Bifrost n° 86

Critique parue
en avril 2017
dans Bifrost n° 86.

Le 14 novembre 1971, Richard Collier, trente-six ans, scénariste au physique de Paul Newman, décide de quitter son frère, chez qui il habite, pour prendre le large, direction San Diego au son de Gustav Malher. Une tumeur au cerveau le condamne à court terme. Aussi cherche-t-il à ne pas devenir une charge pour ses proches, et à trouver le sens de sa vie en ses derniers instants. Au hasard de la route, il parvient à l’Hôtel del Coronado, un établissement rococo construit en 1887. L’endroit a accueilli le tournage de Certains l’aiment chaud de Billy Wilder, et la présence de Marylin Monroe s’y fait encore sentir. Cependant, c’est une autre actrice au charisme tout aussi certain qui va subjuguer Richard : Elise McKenna, qui a séjourné à l’hôtel en 1896. Depuis la chambre 527 où il réside, Richard va se persuader qu’il peut rejoindre la comédienne. Il l’aime, lui qui n’a jamais connu l’âme sœur. En découvrant son nom inscrit dans le registre de l’hôtel, à la date du 20 novembre 1896, Richard détient la preuve qu’il a déjà rencontré Elise et peut donc retourner dans le temps. Il le doit, car sinon 1896 ne sera plus ce qu’il a été. Par méthode d’immersion, ne négligeant aucun accessoire et détail vestimentaire, recourant à l’autosuggestion, Richard parvient après plusieurs essais à destination. Elise McKenna l’accueille alors d’un « C’est vous ? »

Le roman se présente sous la forme d’un manuscrit dû à Richard, publié en juillet 1974 par son frère Robert, amputé toutefois d’une partie. L’éditeur s’en explique, évoquant les longueurs et surtout certaines incohérences dues à l’état de santé du scénariste. Ainsi, l’habileté du procédé narratif fait que le lecteur a le choix entre une explication réaliste, un délire procédant de la tumeur, ou une romance par-delà le temps. Et c’est bien sûr à la seconde option que nous voulons croire, tant Richard et Elise sont touchants. D’autant que Matheson pose d’entrée des indices, comme l’épave du Queen Mary, vaisseau du temps échoué, qui anticipent les événements à venir. Comme une répétition générale, puisqu’il est question de théâtre. En premier lieu du titre, Bid Time Return dans la version originale, citation empruntée au Richard II de Shakespeare. Et puis la comédienne, inspirée de la bien réelle Maude Adams dont le portrait exposé au Piper's Opera House fascina Matheson. L’écrivain n’a donc pas seulement son prénom en partage avec le héros du roman, porté à l’écran par Jeannot Szwarc, et sorti en 1980 sous le titre Quelque part dans le temps. Un succès public amplement mérité, et l’une des plus belles expériences au cinéma de Matheson, selon son propre aveu au fil des interviews accordées à William P. Simmons et Edward Gorman.

Brillant et émouvant, Le Jeune homme, la mort et le temps s’inscrit dans une tradition de la romance temporelle, à rang égal avec Le Voyageur des siècles de Noël-Noël, et surtout Le Voyage de Simon Morley de Jack Finney, auquel Matheson paye ouvertement sa dette dans l’adaptation filmée.

Xavier MAUMÉJEAN

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