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Les critiques de Bifrost

Frères lointains

Frères lointains

Clifford Donald SIMAK
trad. Pierre-Paul DURASTANTI
illus. Philippe GADY
LE BÉLIAL'
352 pp - 22,00 €

Bifrost n° 64

Critique parue
en octobre 2011
dans Bifrost n° 64.

Avec le présent recueil de nouvelles, et toujours sous la houlette de Pierre-Paul Durastanti, les éditions Le Bélial’ poursuivent leur travail de redécouvertes des courts récits de Simak. Le choix du titre établit la jonction avec Voisins d’ailleurs, variation pertinente sur un même thème puisque dans ces courts récits et deux novellas, l’anthologiste offre ici de Simak différentes déclinaisons de ses préoccupations habituelles. Pour faire simple, mentionnons le souci de l’autre, l’humanité qui n’est pas nécessairement l’apanage de l’humain, l’universalité diffractée dans un essaim de cultures, ou l’individu de préférence âgé qui s’avère être l’élu sans pour autant répondre à l’image traditionnelle du héros. L’analyse des différentes lignes de force qui parcourent l’œuvre de l’auteur est excellemment conduite par Philippe Boulier dans sa postface, aussi n’allons-nous pas faire doublon comme ces putains de mimes qui vous pourrissent la vie dans les parcs.

« Le Frère » met en scène Edward Lambert, écrivain naturaliste des contrées américaines. L’auteur se souvient du temps de sa jeunesse, lorsqu’il travaillait à la ferme familiale avec son frère jumeau. Depuis, Phil est devenu astronaute, sans que cela change apparemment rien à leur complicité puisque, comme il est dit page 23 : « à distance, chacun savait ce que l’autre fabriquait ». De temps à autre, le voyageur des étoiles revient lui rendre visite, mais au fil du récit on en vient à s’interroger sur la réalité de cette fratrie. Publié en 1977, ce texte doux-amer tient parfaitement sa place en ouverture du recueil, dans la mesure où il pose d’entrée une bonne part des ressorts de Simak, jusqu’aux petits riens qui font le bonheur d’une vie simple, à l’image de la tarte aux mûres confectionnée par Katie la voisine.

Publié exactement vingt ans auparavant, « La Planète des Reflets » décrit les retards continuels de chantier rencontrés par une expédition terrienne, suite au comportement étrange des habitants. Ceux-ci, créatures humanoïdes qui vont nues et ressemblent à des poupées de chiffons, ne cessent de désosser les machines pour en étudier leurs entrailles. En retour, les Reflets produisent des miniatures de différents objets, voire des membres de l’équipe. Une chute inattendue que n’aurait pas désavouée Robert Sheckley, et qui ne paraîtra déconcertante que pour le lecteur non averti des options de Simak. L’étude d’autres types de comportements n’a de sens que si l’on se garde de tout anthropocentrisme.

La société au cœur de « Mondes sans fin » est réorganisée depuis cinq siècles autour de grandes corporations, comme l’Education ou l’Alimentation, qui pourvoient à toutes les attentes. Norman Blaine est cadre supérieur dans la Guilde du Rêve. Celle-ci a pour fonction de mettre en sommeil des volontaires pour une période qu’ils ont eux-mêmes fixée. Les motifs des dormeurs sont variables. L’un est atteint d’une maladie pour l’instant incurable qu’il espère voir éradiquée dans le futur ; l’autre attend que ses placements financiers cumulent des intérêts. Une part du travail de Blaine consiste à prendre en charge les Revenants. A leur réveil, ceux-ci doivent en effet s’adapter aux multiples changements, qu’ils soient politiques ou sociaux. Ainsi, page 117, découvre-t-on que le fait de craquer ses phalanges est devenu indécent. Au passage, on saluera la maîtrise du traducteur qui parvient à rendre les équivalents langagiers désuets, marquant la différence entre un réveillé et l’époque qui l’accueille. Mais depuis quelques temps, la Guilde fait l’objet de querelles intestines entre les différents services et leurs responsables. Les rumeurs parlent de remaniements. Véritable thriller sur fond de rêves truqués et d’escamotage du réel, cette novella (voire même ce court roman) de 1956 est contemporaine des récits de Philip K. Dick qui lui sont semblables en bien des points. Il rappellera tout autant L’Homme démoli d’Alfred Bester (1953) dans le recours intelligent à une même roublardise.

« Tête de pont » s’ouvre sur une déclaration valant pour constat chez Simak : « Il n’y avait rien, absolument rien qui puisse arrêter une équipe humaine de reconnaissance planétaire. » De fait, robots et légionnaires assistent les techniciens afin d’assurer la sécurité du périmètre. Mais ce qui en apparence garantit l’invulnérabilité des arrivants s’avère fragile, comme l’ont très vite compris des créatures à grosse tête, bras et jambes en bâton, qui ressemblent à des dessins d’enfant. Publié en 1951, ce récit propose une remise en cause inattendue du principe de causalité, là aussi une interprétation du réel trop humaine.

« L’Ogre » aborde une phase très concrète de l’expansion terrienne à travers la quête du profit. L’entreprise Galactique Import-Export a établi un comptoir sur un monde dont l’essentiel des formes de vie est végétal. La variété florale s’avère exubérante, entre la mousse qui colporte les rumeurs, des spécimens snipers et par-dessus tout les Couvertures qui se drapent autour d’un organisme et en endossent pour partie la personnalité. Avec les Terriens, celles-ci ont trouvé des hôtes adéquats. Contre toute attente, y compris pour les héros de l’intrigue, la principale ressource d’exportation en direction de la Terre est le murmure des arbres. Une mélopée envoûtante valant pour symphonies chez les humains qui se les arrachent au prix fort. Mais jusqu’à quel point la musique peut-elle nous affecter ? Outre l’originalité de l’écosystème décrit dans ce texte de 1944, on retiendra la figure de Nellie, le robot, plus à même de comprendre l’homme, semblable en cela à maints aliens dans l’œuvre de Simak. Notons que les Couvertures feront l’objet d’un amusant recyclage par leur créateur, ainsi que nous l’apprend Philippe Boulier dans son étude.

Valant pour contrepoint du récit précédent, « A l’écoute » revient à l’origine même des échanges en décrivant un singulier système de troc. L’humanité compte sur des télépathes, doublés d’une solide formation scientifique, pour communiquer avec des entités extraterrestres. Le but est de confronter idées, techniques et informations : « On tâche de saisir leur mode de pensée, ils tâchent de saisir le nôtre. » Mais l’homme ressent la désagréable impression d’être l’intelligence la plus arriérée dans cette communauté universelle. Ce texte de 1978 fait pour partie écho à « Tête de pont » via l’avertissement d’un danger possible par les extraterrestres, Clifford D. Simak reprenant un motif comme on le dirait d’un peintre.

Doyen de la faculté de droit, le professeur Frederick Gray va sur ses soixante-dix ans. Le juriste à la retraite sait que les douleurs de son corps le priveront bientôt des parties de pêche qu’il affectionne. Aussi celle-ci est-elle la dernière. Son plaisir est largement gâché par la construction récente d’une maison moderne qui jure dans l’environnement. Mû par la curiosité, Gray y pénètre pourtant et découvre que la construction lui offre un « Nouveau départ », titre de ce récit datant de 1963 et empreint d’une sérénité confiante. Un authentique bijou dont Robert J. Sawyer s’est probablement souvenu pour le thème et l’ultime page de son roman Un procès pour les étoiles, publié en 1997 et par ailleurs très plaisant, parce que précisément il épouse la manière de Simak.

Publié en 1963, « Dernier acte » décrit une humanité capable d’anticiper le futur suite à l’émission de radiations. L’effet qui s’étend progressivement sur toute la planète est transmissible aux prochaines générations. Cette faculté a notamment pour conséquences de prévenir toute guerre ou vol. Autant de bienfaits qui ont leur triste contrepartie dans la clairvoyance du moment et des circonstances de la mort pour chacun. En abordant la précognition de l’avenir, Simak interroge l’essence même de la science-fiction. Si celle-ci est synonyme d’anticipation, le genre finit par épuiser son objet pour n’en garder que la substance, la mort comme horizon indépassable. Véritable coup de poing, la fin du récit et du recueil met la science-fiction en demeure d’assumer ses moyens et finalité. Un choix judicieux de la part de Pierre-Paul Durastanti, qui, en refusant tout primat à l’ordre chronologique, montre combien les textes de Simak ne sont pas datés.

On l’aura compris, la lecture de Frères lointains s’impose. Clifford D. Simak appartient à l’élite des écrivains américains de récits courts, au même titre que Jack Finney ou Fredric Brown, aristocratie à ce point peu nombreuse qu’elle se compte sur les doigts de la main droite de Robby le robot.

Xavier MAUMÉJEAN