Les critiques de Bifrost

Complications

Complications

Nina ALLAN
trad. Bernard SIGAUD
illus. Thierry DUBREIL
TRISTRAM
224 pp - 19,50 €

Bifrost n° 73

Critique parue
en janvier 2014
dans Bifrost n° 73.

De Nina Allan, on n’avait pu lire jusqu’ici qu’une seule nouvelle, dans Lunatique n° 85. On passe au niveau supérieur, avec un recueil complet intitulé Complications, traduction du titre original The Silver Wind, auquel est venu se rajouter un texte (le premier du livre français). En horlogerie, une complication, c’est une fonction autre que celle de base d’une montre (à savoir indiquer l’heure) : donner la date, chronométrer, voire servir de boussole… Dans le recueil de Nina Allan, tandis que les montres jouent le rôle de machines transtemporelles, les complications concernent davantage les êtres humains et leurs relations. Au début, cela paraît simple : dans « Chambre noire », une femme qui fabrique des maisons de poupées aux pièces secrètes aide son ami, gravement malade, dans ses recherches sur un écrivain, Sylvester John, baptisé « le Lovecraft anglais ». Toutefois, dans « Le Char ailé du temps », le narrateur est Michael Newland, l’un des personnages de Sylvester John ; il nous présente sa famille, et notamment sa sœur Dora, dont il est amoureux, et qui finit par mourir d’une maladie. Heureusement, il peut la revoir une dernière fois grâce à la montre transtemporelle que lui a donnée son oncle. Puis vient « Gardien de mon frère »… et là on se rend vraiment compte des complications : le narrateur en est toujours Michael Newland… sauf qu’il n’a pas de sœur, mais un frère, Stephen, mort avant sa naissance tout en continuant à lui rendre visite régulièrement, tel un fantôme. On pressent alors ce que les nouvelles suivantes vont nous confirmer : la complication principale des montres qui parcourent ces pages, c’est de créer des univers parallèles dans lesquels Michael Newland va voir sa famille se recomposer à chaque texte. Mais tout cela reste davantage suggéré qu’explicité : chaque nouvelle a bien ses bizarreries, on nous y parle de machines transtemporelles, mais l’effet évident de ces instruments nous reste inconnu, car ils ne sont pas utilisés sous nos yeux. Il n’y a qu’en considérant les textes en regard les uns des autres que l’on décèle ces étonnantes recompositions de la cellule familiale, et que se tissent les fils reliant les différentes incarnations des protagonistes. Il en ressort une grande impression d’étrangeté, une ambiance extrêmement déstabilisante où l’on ne sait plus exactement comment est constituée la réalité, ni même s’il existe une réalité ou une multitude de plans parallèles isoprobables. Les protagonistes sont encore plus perdus que le lecteur car, du fait de la perméabilité de ces univers, ils ont parfois des réminiscences d’un ailleurs dont ils ne soupçonnent même pas l’existence. Peu à peu sourd ainsi de ces pages une sensation oppressante, que viendra matérialiser sur les dernières nouvelles un personnage sorti tout droit de l’univers de David Lynch. Entre-temps, on aura apprécié la profonde empathie de Nina Allan pour ses personnages, véritable sujet du recueil, et sa savante construction de ce mécanisme, complexifié à chaque nouvelle qui agit comme une nouvelle roue dentée rajoutée à l’ensemble. On précisera pour terminer que ces histoires d’univers parallèles jouant comme des vases communicants présentent quelques similitudes avec La Séparation, de Christopher Priest ; il n’y a donc rien de surprenant d’apprendre qu’Allan est par ailleurs la compagne dudit Priest… Ajoutez une pincée d’ambiance à la Ballard et vous saurez que ces Complications de Nina Allan constituent un très intéressant recueil, typique d’une certaine science-fiction britannique où les considérations scientifiques comptent moins que l’observation de leurs effets sur l’être humain.

Bruno PARA

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