Les critiques de Bifrost

Adar

Adar

COLLECTIF
illus. Stéphane PERGER
Dystopia Workshop
20,00 €

Bifrost n° 86

Critique parue
en avril 2017
dans Bifrost n° 86.

Drôle de bouquin, où douze auteurs de la dernière génération, plus ou moins connus, se sont regroupés autour de l’un des plus brillant d’entre eux, Léo Henry, pour revisiter l’univers qu’il avait créé avec le regretté Jacques Mucchielli : Yirminadingrad.

Yirminadingrad est de ces lieux que sait parfois créer la science-fiction, à l’instar de l’Archipel du Rêve de Christopher Priest ou du Vermilion Sands de Ballard. Avec toutefois cette différence que l’on n’a aucune envie d’y aller. À travers cette anthologie, Léo Henry a tenu à partager sa création comme Michael Moorcock l’avait fait du monde de Jerry Cornelius dans La Nature de la catastrophe. Ou, actuellement, Mathieu Gaborit pour son univers d’Ecryme.

Où est Yiminadingrad ? Au centre du monde. Sur des terres naguère encore soviétiques qui furent aussi celle de Tamerlan. Vers le Turkménistan ou à l’ouest de la Caspienne. Stepanakert et Grozny, frappées par la guerre civile m’étaient venues les premières à l’esprit comme modèle de Y. Mais c’est un port sur la Mer Noire, Marioupol, plutôt… Au travers d’Adar, on va parcourir les mythes qui sont l’âme de la cité qui continuera d’exister quoi qu’il advienne tant qu’ils resteront vivaces au cœur d’habitants pourtant eux-mêmes des plus mal en point.

La première nouvelle accroche terriblement avec cette histoire qui d’emblée expose combien Yirminadingrad n’est pas un lieu de tout repos, mais traversée de lignes de forces conflictuelles et mythiques créant autant de zones de tension. Yirminadingrad n’a pas grand-chose à offrir, si ce n’est un espoir vain : un Occidental gay y connaîtra la fatale étreinte du béton frais pour n’avoir pas su entendre les mises en garde de la ville lui murmurant qu’il n’y était point chez lui.

Le puissant texte qu’est « Sur les murs, le visage de ma mère » nous entraîne dans la genèse du mythe où le personnage en quête de sa mère disparue la retrouve partout, incarné en Yirminadingrad dans son besoin d’élaborer une mythologie nouvelle pour se survivre… Rasée, la cité se réimprime en 3D sous l’égide d’une IA copie d’un architecte défunt, mais c’est de plus qu’un simple supplément d’âme dont elle a besoin…

Créée d’après les dessins de Stéphane Perger, qui illustrent chacun des douze textes, dont beaucoup sont racontés, après coup, comme en un Retour SUR Yirminadingrad, cette anthologie collective dont les textes ne sont pas signés individuellement présente une curieuse unité de ton, voire de style, comme autant de pastiches. Ici encore, des auteurs sacrifient au dire plutôt que montrer – non sans bonheur.

Ce livre pourrait bien revêtir quelque importance pour l’avenir du genre dans nos contrées par une résurgence d’un certain formalisme tout en véhiculant quelque chose de la vieille SF politique. Plusieurs textes s’y apparentant davantage à de la poésie en prose qu’à des écrits narratifs, et sont autant de vignettes révélatrices de l’esprit qui imprègne cette ville-univers, seul véritable personnage au cœur de l’anthologie. L’effacement des protagonistes au profit de Y est ce qui permet de dire avec succès, laissant juste entrevoir mais forçant à ressentir jusqu’au fond de ses tripes, combien cet univers est oppressant.

Tout n’est pas parfait, loin s’en faut, mais même les textes les plus anecdotiques contribuent à l’ensemble, conférant sa force à cet univers d’agonie urbaine, de friches industrielles polluées, zones toxiques d’une cartographie de la souffrance, de l’âme comme du corps. Artères désertées par tout fluide vital où ne se croisent plus guère que quelques déshérités et des artistes inspirés par le chaos. Le petit bourgeois s’en est allé sous des cieux meilleurs, abandonnant la ville à ceux qui n’ont pu ou su la quitter à temps… L’entropie règne sur Yirminadingrad, mais ça et là viennent éclore quelques fleurs d’espoir crevant le béton… Un univers que l’on découvrira volontiers au travers des pages d’un livre. Yiminadingrad, ciel lourd, béton froid…

Jean-Pierre LION

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