Les critiques de Bifrost

Revival

Revival

Stephen KING
ALBIN MICHEL
448pp - 23,49 €

Bifrost n° 80

Critique parue en octobre 2015 dans Bifrost n° 80

Années 60, dans une petite bourgade du Maine, s'installe un nouveau pasteur, jeune, dynamique, aux méthodes pédagogiques ensorcelantes basées sur sa passion, l'électricité, « une des portes que Dieu a ouvertes vers l’infini ». Il fascine plus particulièrement Jamie Morton, le narrateur, un enfant d’une famille nombreuse qui est le premier habitant de la commune à l’avoir rencontré. Si le Révérend Charles Jacobs sort assez rapidement de sa vie à la suite d’un scandale, il ne l’aura pas moins marqué par son charisme et ses talents, quand bien même la guérison miraculeuse qu’il réalise ne re-posait, de son propre aveu, que sur un effet placebo. On suit Jamie dans ses émois adolescents, ses éveils artistiques, en même temps qu’il narre le destin des autres membres de la famille.

Devenu guitariste professionnel dans des groupes se produisant à travers le pays, il se retrouve à la quarantaine au bout du rouleau, alcoolique et drogué. Sa route croise à nouveau celle de Charles Jacobs, qui le soigne et le sèvre. Une renaissance due à ses miracles électriques. Mais jusqu’où ira le sauveur ? S’il n'agit pas toujours d’une manière très orthodoxe, il est difficile de s’en offusquer, quand bien même son apparent désintéressement ressemble à de la manipulation. Quand bien même ses cobayes connaissent des troubles inquiétants, qu’il dit temporaires.

Divers thèmes se répondent et se chevauchent à travers ce roman étalé sur cinquante ans, autour du sens de la vie et de la question de l’au-delà. De ce point de vue, la religion apparaît comme une carotte et un bâton, qui aide à vivre ceux qui n’ont pas la force d’y parvenir seuls. Ce n’est cependant pas celle-ci, ni ses plus coupables représentants qui sont au centre du récit, malgré la discrète mention de l’église shilohiste du Maine (toujours en activité, mais moins radicale que du temps de son fondateur, Franck Weston Sandford, à l’édifiant parcours). Si les prédicateurs sont assimilés à des bonimenteurs de foire qui contentent les crédules avec une habile rhétorique et quelques tours de passe-passe, on quitte rapidement la dimension religieuse pour celle du fanatisme, de la manipulation psychologique, enfin de la démiurgie du savant hanté par un grand œuvre, peu préoccupé du sort de ses cobayes.

Science-fiction et fantastique se mêlent dans ce récit où il est aussi bien question de traités alchimiques réels et fictifs que de l’omniprésence de l'électricité dans la nature. Le XVIIIe siècle y voyait la source de la vie, affirmation ici confortée par les avancées de la science et les applications de la fée électricité. Ce n’est pas pour rien que le révérend Charles Jacobs a baptisé un de ses procédés photoélectriques L'Echelle de Jacob. L'argument de Frankenstein est ici resservi à la sauce Tesla.

C'est précisément un hommage aux grands maîtres du fantastique que rend ici Stephen King, Mary Shelley et Le Grand dieu Pan d’Arthur Machen au premier chef, mais aussi Lovecraft, Bloch, ainsi que d'autres non cités en dédicace, identifiables dans le texte. De même, il jalonne le récit de références à ses propres écrits, de Shining à Joyland, comme si la trajectoire de Jamie Morton épousait la sienne. L'expérience musicale de Jamie est en tout cas celle de King, guitariste dans les Rock Bottom Remainders, le groupe qui réunit les plus grandes stars de la littérature populaire pour des concerts à but caritatif (dont Matt Groening, l’un des créateurs des Simpsons).

Si le roman se lit d'une traite, il inquiète sans effrayer. Stephen King prend bien pour cadre l’horreur classique, mais la scène finale frise le grand-guignol — ce qui marche pour Carrie est en décalage avec le récit d’une vie par un narrateur en quête de sérénité : difficile de maintenir une tension sur une si longue période ! Reste que la curiosité de regarder de l’autre côté garantit un suspense constant. Et qu’en revanche, la vision très noire de la conclusion étonne et se révèle bien plus glaçante que le récit lui-même. Au final, un bon King, qu’on devine un cran inférieur aux attentes qu’il suscite.

Claude ECKEN

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