Les critiques de Bifrost

Poumon vert

Poumon vert

Ian R. MacLEOD
LE BÉLIAL'
144pp - 9,90 €

Bifrost n° 87

Critique parue en juillet 2017 dans Bifrost n° 87

Huitième volume de la collection « Une heure-lumière », Poumon vert offre une tranche de vie inscrite dans un contexte de pure SF : un monde dual, étrange, avec ses Hautes Terres de Tabuthal d’une part, lieu de naissance de Jalila, l’héroïne du récit, et son air si raréfié qu’il nécessite le recours au « poumon vert » du titre (sorte de plante symbiotique) histoire de seulement pouvoir respirer, et un tout autre monde en bord de mer, où Jalila va découvrir le planètoport et des créatures outre-mondières, dont des êtres aussi rares qu’étranges – des mâles. Ainsi la verra-t-on grandir parmi ses trois mères, le passage à l’âge adulte constituant le motif central du récit. Mais Poumon vert fait également partie de ces histoires – souvent nées sous des plumes féminines – qui véhiculent une problématique de genre. En suivant Jalila dans sa rencontre avec Kalal, le lecteur va découvrir un univers qui lui sera tout aussi bizarre qu’à l’héroïne, d’où les mâles ont presque disparus. À cette fin, Ian R. MacLeod renverse l’accord des pluriels mixtes qu’il accorde au féminin. L’effet est bien sûr délibéré, pour traduire la réalité sociale dans les Dix Mille et Un Mondes, mais c’est assez déroutant, au début du moins, avant qu’on ne s’y fasse. On notera encore que le mauvais rôle revient au personnage masculin de service, Kalal? ; la Féminité (et plus l’humanité) ne manifestant à son encontre qu’un mépris condescendant, l’abandonnant à sa culpabilité sans même se soucier qu’il en éprouve vraiment.

Ian R. MacLeod est un vrai styliste qui se plait à jongler avec des épithètes inattendues : ainsi des pierres sont-elles « suaves », entre autres exemples. Dans cet univers qui a un petit quelque chose d’arabe, comme un brin de coriandre, mais rien de musulman, Jalila va grandir et devoir choisir sa voie. Décider quoi faire de sa vie. Partir, c’est mourir un peu (voire davantage). Choisir, c’est renoncer…

Ce court roman trouvera sa place non loin de chefs-d’œuvre tels que La Cinquième tête de Cerbère de Gene Wolfe, ou L’Étrangère de Gardner Dozois, pour leurs ambiances, mais surtout près de La Jeune fille et les clones de David Brin, qui aborde la même thématique quoique de manière plus aventureuse. Ian R. MacLeod confère à son récit une touche douce-amère avec cette leçon que la vie n’est pas toujours rose mais qu’elle vaut quand même vraiment la peine d’être vécue, à l’instar de ce poumon vert expectoré par Jalila qui ne cesse de s’accrocher pour survivre là où il est, où on le met, tenant bon contre vents et marées.

Remarquablement écrite, cette novella est d’une étonnante densité. Ian R. MacLeod y déploie une grande richesse thématique? ; il a beaucoup à dire à travers ce petit livre qui, sous son aspect très SF, n’en frôle pas moins des préoccupations proches de la littérature générale, voire de la littérature jeunesse, comme la plupart des romans d’apprentissage. Un texte qui marque, sans doute aucun.

Jean-Pierre LION

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