Les critiques de Bifrost

Nuage

Nuage

Emmanuel JOUANNE
LA VOLTE
336pp - 18,00 €

Bifrost n° 84

Critique parue en octobre 2016 dans Bifrost n° 84

Mémoires de sable (cf. Bifrost no 80) laissait supposer la réédition des œuvres d’Emmanuel Jouanne à la Volte, et cette reprise de Nuage va dans ce sens. On notera d’ailleurs qu’elle paraît en même temps que la dernière itération du Mondocane de son complice Jacques Barbéri, ce qui souligne la parenté des deux auteurs…

Nuage, parfois considéré comme le chef-d’œuvre de Jouanne, n’est pas son roman le plus représentatif. Unique excursion dans le planet opera, il obéit à une structure relativement linéaire, et le style est plus sage que souvent. Pour autant, Nuage n’a rien d’un livre neutre, et son auteur s’y implique ; sa folie légère, son goût du baroque, sa compulsion surréaliste, s’y expriment à plein – au-delà des références sempiternellement avancées, qui peuvent souligner la dimension SF du texte (Dick, Sheckley…) ou chercher la légitimité au-delà (Vian, Carroll…).

Nous sommes à bord de l’astronef Foyer,doux foyer. Membres de l’équipage ou simples voyageurs, les passagers ont tous des noms de villes : le capitaine Washington, le « boucher » Dresde, le critique d’art Rangoon, la romancière Calcutta, le violoniste Mœdruvellir (ce qui fait pas mal de monde tournant autour de l’art, et ça n’a rien d’innocent)… Des caractères tranchés, pas toujours très sympathiques. Chacun à sa manière a sans doute quelque chose de bouffon… Mais il y a aussi Prune – petite fille de neuf ans, considérée irrémédiablement folle (mais le capitaine Washington a des sentiments inavouables pour cette Alice…), elle fait preuve d’une étonnante sagesse, et d’une faculté d’adaptation inaccessible aux adultes formatés.

Or le Foyer, doux foyer est contraint de se poser sur la planète Nuage, dont le soleil est Chaos – planète dépourvue du moindre intérêt touristique, aussi serait-il absurde de s’y attarder… Nuage qui, fantasque, accueille l’approche du vaisseau avec un lâcher de confiseries dans l’espace, et une grande roue de 27 km de haut qui semble espérer la collision…

Bienvenue sur Nuage ! Le monde du changement permanent, tout à la gloire de l’éphémère. Un piège cosmique pour nos timorés voyageurs… à l’exception de Prune, qui y trouve un terrain de jeu idéal, où son doux délire pourra contribuer, sinon au salut des naufragés, du moins à leur édification.

Nuage est insaisissable – monde en creux d’une infinité d’étages qui résiste à la cartographie. Ce qu’ont bien fini par comprendre ses habitants immortels, asexués et ataraxiques, très attachés à cet état des choses qui est en fait absence d’état : la venue des voyageurs a quelque chose d’une menace…

Le roman est dès lors prétexte à une succession de saynètes folles – et souvent drôles, si le rêve du lecteur est le cauchemar de ses protagonistes. Le changement est au cœur du propos, justifiant de bien jolis délires immanquablement poétiques. « Ici, le petit Poucet se serait égaré ; ses cailloux blancs seraient devenus oiseaux ou arbres, locomotives ou papillons… »

L’art y a sa place. Le critique Rangoon a plutôt le mauvais rôle… car l’art, ici, est d’autant plus beau qu’il est éphémère – conception qui s’accorde mal au bagage académique de l’historien de l’art, dans l’après-coup et la permanence par essence… D’où cette erreur ultime de la quête de cohérence ?

« J’ai découvert le sens de tout ça, dit Rangoon.

— Oh ! fit Prune, ça ne fait rien. Je te pardonne. »

Car la gratuité des séquences n’est pas le moindre atout de Nuage – roman baroque et d’une jubilation destructrice ; sans doute structurellement et formellement sage par rapport à d’autres œuvres de l’auteur, mais imprégné d’une agréable folie qui le distingue du tout-venant.

On peut regretter que Jouanne ait choisi de s’en tenir à un style « utilitaire ». Les deux nouvelles qui concluent cette réédition – même si leur lien avec Nuage est somme toute limité – sont autrement plus séduisantes à cet égard.

Quoi qu’il en soit, l’entreprise voltienne est bienvenue. Si l’on n’en fera pas nécessairement un chef-d’œuvre, Nuage demeure une lecture des plus plaisante, et riche de sa singularité. Il n’y a plus qu’à espérer que l’éditeur poursuivra sur cette lancée.

Bertrand BONNET

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