Les critiques de Bifrost

Lunar Park

Lunar Park

Bret Easton ELLIS
UGE (UNION GÉNÉRALE D'ÉDITIONS)
472pp - 8,10 €

Bifrost n° 41

Critique parue en janvier 2006 dans Bifrost n° 41

Il est difficile d'échapper aux clichés dès que l'on s'attaque au cas Bret Easton Ellis, « l'enfant terrible des lettres américaines », dixit la quatrième de couverture. Encensé par ses fans, quoi qu'il écrive, voué au bûcher par ses détracteurs, qui peuvent ne l'avoir jamais lu, il ne laisse pas indifférent et a réussi à faire un événement de la parution de tout nouveau roman. Ce cinquième opus, après Moins que zéro, Les Lois de l'attraction, American Psycho, Glamorama et en ne comptant pas un recueil de nouvelles intitulé Zombies, n'échappe pas à la règle.

Le narrateur de Lunar Park — dont il prétend que ce sera son dernier roman — est un certain Bret Easton Ellis, auteur à succès passablement névrosé, incapable de tenir debout plus d'une heure sans l'aide d'une bonne dose d'alcool assaisonnée de pilules ou poudres diverses et variées. Après avoir comparé le style des premières phrases de ses précédents livres et être revenu, non sans autodérision, sur la spirale du succès qui s'en est suivi, le narrateur (l'auteur ?) entre, au chapitre 2, dans le vif du sujet. Alors qu'il essaye de recoller les morceaux avec son ex-femme, son fils et sa belle-fille, d'échapper à la drogue et d'attaquer, enfin, l'écriture de son prochain roman, la réalité va sérieusement déraper. Quelqu'un semble reproduire un à un les crimes atroces commis par Patrick Bateman dans American Psycho. Se pourrait-il que ce soit le mystérieux jeune homme ressemblant étrangement au tueur en série du roman, qu'il a croisé sur le campus de l'université où il fait mine d'enseigner ? À moins que ce ne soit la mystérieuse entité qui hante sa maison ? Est-il possible, comme Ellis en est convaincu, que Terby, l'étrange peluche de sa belle-fille, soit vivante et plante ses griffes démesurées dans les portes des chambres ? Et quel est le rapport avec les mystérieuses disparitions d'adolescents dans la région ?

Si j'abordais la lecture de Lunar Park avec quelques craintes, après la déception qu'avait été Glamorama (mais comment succéder à un roman tel qu'American Psycho ?), le talent de Bret Easton Ellis les a vite dissipées. En rupture avec le ton de ses précédents ouvrages, il mêle avec brio éléments autobiographiques et fiction, brouillant savamment les pistes, usant et abusant d'une ironie envers lui-même qui rend certaines scènes absolument hilarantes. Si j'étais peut-être le seul à voir en son précédent roman un hommage à Philip K. Dick, ici pas de doute possible : c'est du côté de Stephen King et des pires (meilleurs) films d'horreur que lorgne l'auteur. C'est également pour lui l'occasion de faire le point sur ses (non-)relations avec son père décédé, dont il prétend s'être inspiré pour l'écriture d'American Psycho, et de nous offrir de superbes pages, chargées d'émotion, sur la paternité. (Grosse parenthèse pour souligner combien ce dernier sujet est au cœur de la fiction anglophone récente : Anansi boys de Neil Gaiman, à paraître en France au Diable Vauvert, autre franche réussite ; Broken flowers, beau film de Jim Jarmusch…) Humour, introspection, émotions… autant de mots que l'on n'aurait sans doute jamais imaginé employer à propos de Breat Easton Ellis. C'est en tout cas un roman prodigieux qu'il nous livre cette fois, probablement le meilleur que j'aie lu en 2005, et qui laisse espérer de grandes œuvres pour l'avenir.

Pascal GODBILLON

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