Les critiques de Bifrost

Les Perséides

Les Perséides

Robert Charles WILSON
LE BÉLIAL'
320pp - 22,00 €

Bifrost n° 77

Critique parue en janvier 2015 dans Bifrost n° 77

Avant de réintégrer le froid appentis qu’il partage avec sa sœur Rachel que la folie emporte, le jeune Jacob joue aux échecs avec le bouquiniste de Finders, le dénommé Ziegler, qui lui offre un livre à chaque fois, des nouvelles de Wells. Il l’initie aussi à des règles atypiques où les bords de l’échiquier se poursuivent à l’opposé, comme s’il était fermé sur lui-même. Jacob se confie à Ziegler pour savoir s’il doit accepter que le déplaisant Taglieri embauche, à prix fort, sa sœur pour faire le ménage, sachant les vues que l’homme porte sur elle, sachant aussi qu’il ne pourra s’occuper toujours de Rachel, si incontrôlable. Il n’est pas sûr de comprendre la métaphore d’Abraham acceptant sans discuter de sacrifier son fils à Dieu, qui testait ainsi moins sa foi ou sa vertu que son allégeance. Dans « Les Champs d’Abraham », il est question de vol de corps ou de son commerce, de trahison et d’aveuglement, et encore de mondes étranges et d’inversion de point de vue. Quelle est l’histoire ? peut se demander le lecteur en cours de route tant Wilson a l’art de traiter de grands thèmes par le petit bout de la lorgnette et d’établir entre chaque motif de ses récits très denses des correspondances qui font sens à la toute fin.

De lorgnette, il en est question dans « Les Perséides », où un divorcé achète un télescope à une compétente vendeuse qui ne connaît pourtant rien à l’astronomie : elle a toujours eu peur de regarder dans l’objectif ce qui l’observerait en face. Sur le plan thématique, le récit tourne autour du paradoxe de Fermi et de la colonisation de nouveaux domaines de l’ordre de la culture davantage que du territoire, qu’on appellerait la gnososphère, d’autres niveaux de conscience accessibles par des hallucinogènes. Au niveau des rapports humains, le narrateur se voit reprocher son manque de présence ou d’implication, comme un guetteur chez les proto-hominidés se place à l’écart des autres… A nouveau, les divers éléments de ce récit très dense brassent de multiples thèmes dans un fascinant tourbillon.

Il en va de même lorsqu’il est question, au sein du défi que se lancent des universitaires, d’inventer une religion crédible. Si le narrateur projette de réaliser un plan de ville qui mêle la gnose et l’urbain, une forme d’occultisme qu’il nommerait paracartographie, il reste à s’interroger sur l’identité réelle du lanceur du défi initial, sur laquelle l’alerte Deirdre, une amie qui cultive du cannabis dans son antre. « La Ville dans la ville » semble reprendre les mêmes motifs mais les aligne différemment, et en tire de nouveaux concepts, aussi fascinants que les images d’un kaléïdoscope.

Ainsi, « L’Observatrice », où une adolescente tourmentée de cauchemardesques visions de créatures qui l’observent quand elle est seule, et placée un été chez son oncle astrophysicien, ami de Hubble, évoque à nouveau les questions de vie extraterrestre, de topologie de l’univers que l’observateur voit s’éloigner de lui de tous côtés. « On n’a pas besoin de comprendre pour regarder. On a besoin de regarder pour comprendre. » : ce bel aphorisme pourrait s’adapter à l’ensemble des nouvelles du recueil. Wilson apprend au lecteur à orienter son regard ou à exercer sa vigilance.

Dans « Protocoles d’usage », le narrateur séparé de sa femme, soigné pour troubles bipolaires, focalise aussi son attention dans la mauvaise direction. Le récit établit un intéressant parallèle entre les échanges chimiques dans le cerveau, que des molécules pharmaceutiques parviennent à modifier, et la communication dans la nature à base de substances chimiques et de phéromones chez les plantes et des animaux. La nature de l’observateur influe sur sa perception : si le chat ne considère pas l’humain comme un être supérieur, parce qu’il ne le voit pas accomplir des fonctions de base comme chasser et tuer, au sens où lui l’entend, nous ne serions pas plus capables de distinguer l’outil sophistiqué d’une entité supérieure d’un vulgaire caillou. Sur fond de tentative de séduction, « Ulysse voit la lune par la fenêtre de sa chambre », en jouant sur les faux-semblants, est un ironique clin d’œil au sentiment de supériorité. « Le Miroir de Platon » renvoie un reflet à peu près identique à un auteur égocentrique que les femmes finissent par quitter, à qui est donnée l’occasion de contempler sa véritable nature dans le miroir acheté pour lui par une admiratrice.

Nous vivons dans la science-fiction de notre jeunesse du fait des stupéfiantes découvertes et progrès technologiques actuels, telle est la thèse du vieux bouquiniste Ziegler, qui possède dans ses rayons des romans de SF jamais écrits par leurs auteurs. Il offre à un suicidaire un ouvrage, Vous ne mourrez jamais, qui explique que parmi les infinités de possibilités d’univers alternatifs, il en existe une infinité où on a réchappé à toutes les fins, même de la Terre, thèse que son employée, Deirdre, a toujours trouvée stupide, car chaque survie devient plus improbable au fil du temps. « Divisé par l’infini » offre à nouveau des situations extraordinaires basées sur des spéculations vertigineuses.

La dernière nouvelle, d’un fantastique lovecraftien, semble faire suite au récit précédent puisqu’on y retrouve Deirdre, héritière de la librairie, qui héberge la fille d’une vieille connaissance, une adolescente attirée par les sciences, l’origine de la vie et les micro-bactéries trouvées dans une roche martienne. Elle-même, vieillissante, expulse de son ventre, contre toute attente, quelque chose de vivant, un Bébé perle, qu’elle cache dans sa cave.

On le voit, ces neuf nouvelles sont reliées entre elles par de subtiles correspondances qui ne se limitent pas à la librairie Finders ou à quelques personnages récurrents. Des parentés thématiques créent une chambre d’échos autour de spéculations sur la vie extraterrestre, les formes de communication, l’observateur et son sujet d’observation, lesquelles débouchent sur des histoires de science-fiction troublantes ou angoissantes, expressions d’interrogations fondamentales qui révèlent dans le même temps l’âme des protagonistes. En effet, leurs situations répètent des motifs personnels que les jeux de diffraction éclairent différemment, autour de la séparation et de la difficulté de communiquer, de la folie et de la perception de soi, comme autant d’intimes images fractales déclinées à l’infini. Ici, rien de gratuit : dans une postface précisant l’origine des nouvelles, dont trois écrites pour resserrer les liens qui les unissent toutes, Wilson pousse la sophistication jusqu’à créer des correspondances entre ses commentaires et les nouvelles — s’y reporter après chaque lecture s’avère assez savoureux. Ce que dit Ziegler à propos des livres qui flottent comme des bouchons de liège sur l’océan, entre les mondes, pourrait s’appliquer à ce recueil. Un jeu fascinant et hypnotique où l’art de Robert Charles Wilson est porté à son plus haut niveau.

Une bibliographie d’Alain Sprauel complète ce volume aux allures de roman.

Claude ECKEN

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