Les critiques de Bifrost

Surface

Iain M. BANKS
ROBERT LAFFONT
397pp - 21,50 €

Bifrost n° 66

Critique parue en avril 2012 dans Bifrost n° 66

[Critique portant sur les deux volumes du roman.]

Il y a toujours moyen, pour un état belliqueux, de donner à ses officiers l’occasion de se couvrir de gloire (et de sang) sur le théâtre des opérations (ex-champ de bataille), et l’auteur n’a qu’à trouver un méchant qui fasse l’affaire pour qu’Honor Harrington et consorts… Mais pas Iain M. Banks ! Ce n’est pas aussi simple ni facile avec la Culture…

Iain M. Banks cherchait donc une idée pour un nouveau roman de son cycle de la « Culture », et il a trouvé les Enfers Virtuels. Ce n’est pas la meilleure inspiration qu’il ait eue.

La galaxie de la Culture est habitée par des peuples divers et variés qui ont tous en commun de ne pas supporter que les autres soient différents d’eux-mêmes. Cette propension permet à tous ces peuples, très humains, en fait, de se livrer à notre activité la plus caractéristique : se foutre sur la gueule. Mais tous ces gens sont également très civilisés, aussi ne se livrent-ils que de manière virtuelle aux arts de la guerre. Bref. Ils s’adonnent à une gigantesque partie de jeu vidéo dont les vainqueurs pourront imposer leur vision des choses. Le camp anti-Enfers, auquel la Culture est favorable sans toutefois aller jusqu’à s’impliquer dans le conflit de crainte qu’on ne la taxe d’arrogance, est en train de perdre et se prépare donc à jouer son va-tout en faisant monter le conflit dans le réel : il a l’intention de détruire les substrats (le hardware) où tournent les Enfers.

Les Enfers, tels que Dante les a visités, sont un pays des morts sans aucune interpénétration avec le réel. C’est un lieu métaphysique. Par contre, dans l’univers de la Culture, les Enfers appartiennent bel et bien au monde physique, les substrats existent bien quelque part. D’autre part, dans la Culture et les autres civilisations galactiques, les êtres pensants sont essentiellement électroniques. On passe aisément d’une forme biologique à une forme électronique, que l’on soit d’une origine ou de l’autre. Si l’on vient à mourir, on peut être ressuscité (réinventé) avec un corps biologique ou mécanique, ou encore rester au sein d’une réalité virtuelle. On change de sexe comme de chemise si tant est que l’on opte pour un. Dans ce livre, les Enfers, c’est comme Pyongyang. Ce n’est pas facile d’y aller (ou d’en revenir), et on en a de toute façon pas très envie, mais c’est du domaine du possible. Les Enfers sont donc des réalités presque comme les autres.

C’est bien sûr là que le bât blesse. Les Enfers ne sont pas une menace métaphysique située dans l’au-delà. C’est une sanction sociale à l’instar de la prison, du bagne ou du goulag : une décision de justice prise par des entités de la communauté galactique à l’encontre de leurs pairs. Pas par Dieu ! Ces enfers ont beau être dantesques à souhait, on y va et on en revient. On les visite à titre pédagogique comme nos ados sont conviés à assister à une session d’un tribunal. Si on mesure le niveau social et moral d’une civilisation à l’aune de ses prisons, les tenants des Enfers auront leur copie à revoir. Dans le monde religieux, dans un premier temps, on meurt — or, dans la galaxie de la Culture, on ne meurt plus —, puis Dieu juge et ou on se rend au Paradis, ou on est damné, ou encore on va au Purgatoire pour une période de probation. La damnation galactique diffère toutefois de la prison dans un état de droit. On y est déporté apparemment sans jugement, plus ou moins à son insu, comme les Juifs qui ne croyaient partir que pour un camp de travail… Pour la Culture et les anti-Enfers, les tolérer chez les autres seraient s’abaisser. La question du roman est donc : est-ce s’abaisser davantage ou non de transférer la guerre dans le réel que de tolérer les Enfers ?

Dans ce gros livre, il n’y a pas, à proprement parler, de progression de l’intrigue, ou très peu. On retrouve davantage qu’on ne suit les divers personnages dans des séquences pas forcément contiguës. Vatueil en est le meilleur exemple. A chaque itération, le roman semble s’enrouler en une spirale toujours plus large. Chaque séquence élargit dans une direction la vue que l’on peut avoir de la situation, comme si on la percevait de plus en plus haut. Certaines séries télé donnent l’impression de se développer (plutôt que de progresser) selon ce schéma plus évolué (qui, en tout cas, permet des romans plus gros, des séries plus longues, n’étant plus limités à l’enchaînement des péripéties pour étendre la narration), schéma qui succède aux lignes narratives convergentes et aux narrations éclatées et kaléidoscopiques de la new wave des sixties, Moorcock et Jerry Cornelius en tête. Dès le début de ces Enfers Virtuels, on sait ce qui va se passer : la guerre contre les Enfers va faire irruption dans le réel. La Culture va faire en sorte de limiter cette irruption tout en parvenant à ses fins. On découvre la manière dont cela se fait au fur et à mesure que s’élargit notre vision de la situation.

Est-ce là une manière d’écrire, de construire les romans, qui permette à l’auteur de mieux rendre compte du monde actuel qui gît à l’arrière-plan de chaque fiction ? L’intérêt des Enfers Virtuels réside davantage dans cette manière dont le roman est construit qui fait que, bien que l’on sache dès le début où l’on va en venir, on réussisse à ne pas s’ennuyer, à s’y intéresser. Le tour de force est d’autant plus impressionnant que certaines séquences sont inutiles à l’intrigue (ainsi, la vie de Chay aux Enfers, tandis que l’on ne voit pas Prin témoigner devant le concile galactique), mais contribuent à l’élaboration du contexte. Monsieur Banks réussit à faire énormément (700 pages tout de même) avec assez peu de matière. Ce livre ne mérite peut-être pas que vous lui accordiez une priorité absolue, mais reste au premier rang tout de même.

Jean-Pierre LION

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