Les critiques de Bifrost

Leçons du monde fluctuant

Leçons du monde fluctuant

Jérôme NOIREZ
J'AI LU
320pp - 7,20 €

Bifrost n° 64

Critique parue en octobre 2011 dans Bifrost n° 64

Bienvenue dans une Angleterre du XIXe siècle parallèle, un monde décalé et quelque peu délirant où, sous le règne de la Grande Rectrice Victoria, le pays tout entier est devenu un immense collège, où tous les efforts de la nation sont tournés vers l’enseignement scolaire, où, dans un train, le contrôleur est davantage susceptible de vous interroger sur vos connaissances en arithmétique plutôt que de demander à voir votre billet, et où, enfin, les masses populaires sont éduquées à coups de badine dans de sinistres cancrières.

Dans cet univers farfelu, Charles Lutwidge Dodgson n’est jamais devenu Lewis Carroll. En revanche, il y a bien cultivé un goût certain pour les mathématiques, la photographie, les syllogismes et les petites filles. Trop sans doute dans ce dernier cas, puisque des rumeurs de plus en plus insistantes à son encontre vont l’obliger à quitter le Royaume-Uni pour trouver refuge à Novascholastica, île de l’Océan Indien dont les contours, si l’on en croit certains explorateurs, épouseraient la forme de la main gauche de Dieu. Un lieu étrange en tous cas, passage imprécis entre le monde des vivants et celui des morts. Et c’est dans ce lieu qu’erre Kematia, jeune indigène morte à la suite de l’excision qu’elle a subie. Accompagnée d’une troupe sans cesse grandissante, composée entre autres d’une poupée de chiffon, d’un chasseur écossais dont le corps s’est mélangé à celui d’un cerf, de gnous ou de lapins, elle voyage à travers ce Pays des Merveilles hostile et sauvage.

C’est donc sous l’ombre tutélaire de Lewis Carroll et de son œuvre que Jérôme Noirez nous invite à suivre quelques Leçons du monde fluctuant. Il y fait montre d’une imagination permanente, y cultive un goût de l’absurde particulièrement prononcé et prend un plaisir communicatif à y multiplier les visions baroques et hallucinantes. Ceci dit, si l’auteur ne se prive pas de faire quelques clins d’œil à divers personnages ou épisodes d’Alice et de ses suites, son roman est loin de se limiter à un simple jeu de références réservé aux initiés et développe une thématique et une identité qui lui sont propres. En premier lieu, Noirez emprunte son imaginaire à de nombreuses cultures différentes et invoque une multitude de croyances, mythes et autres figures légendaires. Leurs rencontres et leurs confrontations prennent place dans un contexte de guerre d’influence culturelle et religieuse, opposant les colons britanniques aux indigènes de Novascholastica. Le romancier se garde bien de prendre parti en faveur de quiconque, renvoyant même le plus souvent tout ce petit monde dos à dos. Les coutumes barbares des uns trouvent ainsi un désagréable écho dans les discours moralisateurs des autres.

Charles Dodgson et Kematia nous apparaissent donc comme des victimes de leurs sociétés respectives : lui, condamné sans preuves par une société où il n’a jamais pu trouver sa place (Noirez évite de se prononcer sur la véracité des penchants pédophiles de son héros, là n’est pas son propos), elle, morte à cause d’une vieille tradition inhumaine. Leurs pérégrinations surréalistes les amèneront à se libérer enfin du carcan des conventions sociales qu’ils ont subi toute leur vie.

Mais, bien évidemment, c’est le côté ludique et inventif du roman qui lui donne tout son sel. Noirez fait évoluer dans des décors sans cesse changeants une galerie de personnages mémorables, même lorsqu’ils ne font qu’une brève apparition. Mention spéciale au vilain de service, Jab Renwick, né de l’accouplement d’un tueur en série et de la cellule où il a fini ses jours, et dont chaque apparition est un régal.

Mélange de douce folie et de vraie tragédie, à la fois roman d’aventures débridé et conte initiatique, Leçons du monde fluctuant est un livre envoûtant, où tout peut arriver, surtout le plus improbable, et où le lecteur est invité à laisser ses bagages à l’entrée et à se laisser porter par l’imagination foisonnante et l’écriture goguenarde de Jérôme Noirez.

[Lire aussi l'avis d'Olivier Girard dans le Bifrost n°48.]

Philippe BOULIER

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