Les critiques de Bifrost

L'Enfant de nulle part

L'Enfant de nulle part

Roger ZELAZNY
FOLIO
568pp - 9,50 €

Bifrost n° 55

Critique parue en juillet 2009 dans Bifrost n° 55

 

Entre la parution des cycles d’Ambre — celui de Corwin puis celui de Merlin — qui l’ont révélé au grand public, Roger Zelazny a écrit deux romans, L’Enfant tombé de nulle part et Franc-sorcier, initialement prévus pour s’intégrer dans une trilogie destinée la jeunesse. L’auteur étant disparu en 1995, la série demeurera inachevée. 
Le premier roman, L’Enfant tombé de nulle part, narre la chute du sorcier Det et la substitution de son fils Pol par Mark, un enfant issu d’un monde technologiquement avancé. Mark, doué pour les sciences et la technique, essaye bientôt d’imposer le progrès scientifique à une société médiévale traditionaliste et figée. La menace se révélant bien réelle, Pol est contraint de revenir dans son monde natal. Malgré le mauvais accueil reçu de la part des villageois, il va alors se battre contre le danger que représente Mark et sa technologie pour sauver Nora, la seule personne amicale qu’il a rencontrée depuis son retour.
Si l’histoire apparaît de prime abord comme le conflit classi-que entre science et magie, elle développe, au-delà de ce manichéisme primaire, une réflexion malgré tout plus subtile sur l’utilisation de la magie et de la technologie comme outils. En effet, peu importe que l’on soit pro magie ou pro science, c’est l’utilisation en bien ou en mal de l’une ou de l’autre qui a des répercussions sur le monde alentour. Mark, au départ, veut utiliser la science pour améliorer les récoltes des paysans et alléger le travail des villageois. C’est après son agression par ses voisins qu’il choisit d’imposer son point de vue et ses convictions. De même, le sorcier Det a façonné la magie à sa convenance tandis que Mor, le vieux mage, l’utilise de façon brute et donc plus pure. 
Bien menée, correctement traduite, la narration s’avère prenante en dépit d’une trame d’un classicisme à toute épreuve. Et ce même si le récit n’est pas exempt de déséquilibres, la mise en place s’avérant notamment longue et parfois fastidieuse — ainsi, la quête initiatique du sceptre a un goût de déjà-vu et s’apparente à une ballade de santé pour Pol du fait d’épreuves invraisemblables et trop facilement résolues, sans parler de la bataille finale, expédiée en moins de vingt pages et qui laisse un goût d’inachevé. 
Dans Franc-sorcier, le second roman, Pol se fait attaquer par un magicien inconnu lors d’une soirée tranquille dans son château ; il ne doit son salut qu’à l’intervention de son ami, le voleur Gant-de-Souris. Les deux compagnons décident alors, histoire d’en apprendre davantage sur les ennemis de Pol, de se rendre au festival de magie de Belken, qui se déroule tous les quatre ans. Pendant le voyage, ils rencontrent Ibal, un vieux magicien qui offre son aide à Pol pour son initiation en tant que sorcier. Dans le même temps, Pol commence à faire des rêves à propos d’un portail magique et de créatures monstrueuses au-delà dudit portail. Est-il manipulé par l’entité mystérieuse qui le suit, par de puissants mages qui prétendent l’aider, ou les deux ?
Dans ce nouveau récit, on change de contexte de manière radicale. Le background est déjà en place mais seuls restent les deux personnages principaux, Pol et Gant-de-Souris, ce qui rend ce deuxième tome pour ainsi dire indépendant du premier. Exit aussi l’opposition entre technologie et magie, place aux rivalités de magiciens, ce qui ren-force encore l’impression de classicisme et ôte tout second niveau de lecture. Les changements de point de vue systématiques et réguliers dans le récit sont lassants, même s’ils permettent de clarifier le déroulement de certaines situations. Enfin le dénouement, très rapide, laisse clairement augurer d’une suite qui ne viendra pas. Ceci dit, il est assez étonnant de constater que ces défauts, certes non négligeables, ne brident pourtant pas un réel plaisir de lecture, tant la narration fait preuve de fluidité et le métier de l’auteur ménage le suspense jusqu’à la fin. 
Voici un diptyque qui tranche avec le reste de l’œuvre de Zelazny, tant au niveau du public visé que du background. Ici ne pointe nulle part la passion bien connu de l’auteur pour les mythologies ; reste toutefois l’une des interrogations centrale dans toute l’œuvre de notre auteur : le pouvoir et l’utilisation qu’on en fait, une utilisation qui transforme jusqu’à son détenteur même…
Au final des livres mineurs, mais plaisants. 

Olivier DORVEAUX

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