Les critiques de Bifrost

La Maudite

La Maudite

Jean-Louis FETJAINE
FLEUVE NOIR
288pp - 19,00 €

Bifrost n° 88

Critique parue en octobre 2017 dans Bifrost n° 88

On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve – sauf l’auteur du jour, à qui l’on doit déjà deux trilogies classiques sur les elfes, un poussif diptyque des temps mérovingiens, et le joyau arthurien du «  Pas de Merlin ». Djinn pourrait n’être qu’un péplum passe-temps de plus entre fantasy et Histoire. Il est toutefois davantage. Vraisemblable, fort bien documenté aux plans historique, psychologique, religieux et idéologique, c’est une superproduction érudite qui lorgne sur les meilleurs opus d’un Guy Gavriel Kay ou d’une Mary Gentle (à quand une traduction française de son Ilario ?).

« Dieu le veut ! », aurait dit Urbain II en 1095 pour lancer l’Europe chrétienne à la reconquête de la Ville sainte d’origine. S’ensuivent pas moins de huit croisades en deux cents ans. Jean-Louis Fetjaine place son intrigue entre les deux premières, au cœur des États latins d’orient. Jouant des conflits permanents entre leurs voisins turcs, byzantins et arabes d’Égypte et des émirats, les croisés francs sont parvenus à s’implanter solidement en Terre Sainte. Musulmans et chrétiens de toutes obédiences (chiites, sunnites, orthodoxes et catholiques romains) s’y livrent à une complexe partie d’échec où les allégeances d’un jour sont retournées le lendemain. Le roi de Jérusalem, Baudouin – qui n’est pas le sage lépreux mis en scène par Ridley Scott dans Kingdom of Heaven, mais un aïeul va-t-en-guerre –, voit son autorité de plus en plus contestée par les baronnets et par sa propre fille, Alix d’Antioche.

C’est dans ce contexte que Fetjaine parachute son héros. Renaud Mazoir, chevalier franc revenu de tout, élevé au rang de connétable par le prince d’Antioche Bohémond, porte le poids d’une terrible faute. Il a trahi le maître en couchant avec sa jeune et belle épouse Alix (la fille de Baudouin, vous suivez ?), dont il va avoir un fils illégitime. Scandale en perspective dans les chaumières ! Pour ne pas laisser naître la rumeur, autant l’étouffer dans l’œuf. Alix ordonne la mort de tous les témoins. L’accoucheuse a toutefois le temps de jeter une malédiction sur l’enfant et sur sa mère avant d’être trucidée. L’esprit malin d’un djinn, séide de Shaytan, prend instantanément possession d’Alix et fait planer une ombre sur Martin, le petit bâtard. Le connétable, conscient du danger représenté à la fois par la mère et par le djinn, décide de placer l’enfant sous la protection de la mystérieuse secte des Assassins…

Le fragile équilibre maintenu entre les diverses puissances rivales de la région peut dès lors se rompre. Et les états chrétiens s’enfoncer dans une guerre fratricide…

Soin apporté aux décors et aux costumes, fidélité de la reconstitution. Composition des séquences, plans d’ensemble impressionnant, face-à-face à l’expressivité douloureuse. La progression du récit confirme la maîtrise de l’un des plus habiles écrivains de fantasy « À grand spectacle ». Djinn est un divertissement bien calibré qui n’offre ni racolage dans la peinture des idylles de l’ensorceleuse Alix, ni surenchère dans les violentes scènes de combats. Le livre trouve ses plus beaux accents à ce chapitre épique. Il faut imaginer luire les hordes d’Orient armées en guerre, caparaçons, cimiers, glaives étincelants et lances en arrêt dans la fournaise ; entendre claquer les gonfalons, bruire et grouiller les fers croisés et mahométans…

Ce qui fait un peu défaut à cette croisade décrucifiée est le héros. Renaud Mazoir, qui eût été parfait en vedette, excelle à fond perdu en faire-valoir tentant d’exorciser, par une intégrité sans faille, ses démons intimes. Renaud trop tôt éclipsé, reste ? Personne. Quant à l’héroïne, fort impressionnante d’abord, elle tourne vite court, félonne de pacotille comme la plupart de ses gros pitres fourbes de soupirants.

Seule faute de goût, pas bien méchante au demeurant : la construction elliptique casse l’ambiance. Le décor et les costumes y sont, on l’a dit ; manque les odeurs et la couleur locale, la foule bigarrée et cosmopolite.

D’une lecture exigeante, le livre s’attache surtout à bien embrasser la complexité géopolitique de l’époque. Quitte, pour le lecteur, à faire un raccourci hasardeux avec l’actualité. Même lieu, même complexité apparente, autre millénaire : rien de nouveau sous le soleil de Shaytan.

Bruno PARA

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