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Vacances !

Vacances ! Le Bélial’ s’accorde quelques jours de congés, de ce 30 juillet jusqu’au 8 août. Cela signifie activité réduite sur le forum et les réseaux sociaux, et vente par correspondance en pause. On revient en forme le 9 août !

“Ormeshadow” : l'avis de Vert

« J’ai beaucoup aimé cette novella, qui m’a un peu rappelé Le fini des mers autant pour le côté récit d’enfant éprouvant que pour la manière de brouiller les frontières entre réel et imaginaire. J’ai aussi beaucoup apprécié l’écriture qui laisse beaucoup de place au non-dit, à l’ombre de l’entité/localité Ormeshadow. Une belle découverte donc, qui donne envie de se pencher sur d’autres textes de cette autrice. » Nevertwhere

“À dos de crocodile” chez Culturopoing

« C’est le récit d’une quête sans issue, celle du sens, de l’existence, un éloge de la curiosité et du besoin de savoir de l’Homme, à mi-chemin entre Moby Dick et 2001 L’odyssée de l’espace. Un très beau conte d’amour aussi, bouleversant par sa pudeur et sa densité. » Culturopoing

“Toutes les saveurs” dans la Yozone

« La palette de Ken Liu ne manque ni de richesse ni de surprises et Toutes les saveurs montre une fois de plus tout le talent de cet auteur si attachant. À sa manière discrète, il ne déçoit jamais et nous immerge immanquablement dans son imaginaire pétri d’humanité. Toutes les saveurs donne une belle leçon d’ouverture et de fraternité. » La Yozone

Les critiques de Bifrost

Le Cinquième cœur

Le Cinquième cœur

Dan SIMMONS
ROBERT LAFFONT
576pp - 22,00 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Une nuit de 1893, à Paris, Henry James se tient devant la Seine obscure, bien décidé à en finir avec une existence qu’il juge insupportable. Le succès n’est plus au rendez-vous ; l’auteur ne parvient plus à toucher le public ; sa sœur est morte depuis peu. Sa décision est prise. Pourtant, au dernier moment, une main le retient : celle de Sherlock Holmes, qui dit avoir besoin de son aide. Sans vraiment le décider, Henry James se retrouve alors dans le rôle du Dr Watson, témoin et confident bien involontaire, grommelant sans cesse contre ce rôle, mais toujours là, jusqu’au bout de l’enquête. Car enquête il y a. Un mystérieux expéditeur fait parvenir un message à chaque anniversaire du suicide de Clover Adams, une riche Américaine : « Elle a été assassinée. » Crime maquillé ou simple mascarade ? Le détective veut démêler les fils de cette intrigue, quitte à faire apparaître un vaste complot, tentaculaire, meurtrier, implacable.

On ne compte plus les auteurs ayant utilisé la figure du mythique détective londonien. Dan Simmons s’attaque à cette statue avec sa vigueur habituelle. Sans tomber dans la vénération paralysante, il la prend à bras-le-corps et la modèle selon ses désirs, déployant au fil des pages sa connaissance solide du sujet pour mieux faire choir le héros de son piédestal. Avec une petite interrogation tout au long du récit : Sherlock Holmes est-il réel ou juste un personnage de fiction ? La mise en abyme est sympathique, à défaut d’enjeux. En tout cas, les récits de Sir Arthur Conan Doyle sont disséqués et moqués avec un grand plaisir par le narrateur et certains personnages : style trop faible, intrigues inutilement complexes, voire invraisemblables. Ce traitement n’est pas réservé à l’auteur britannique : Henry James est sous le feu des railleries et des critiques, lui aussi, tant au sujet de sa vie que de ses œuvres. Les récits de l’auteur des Bostoniennes sont régulièrement pris pour cible par l’un ou l’autre des interlocuteurs de l’écrivain. En dépit de ces piques, on sent une grande sympathie pour ces deux personnages, plongés dans une époque bouillonnante, débordante de changements et de bouleversements à venir. Les technologies nouvelles accélèrent tout et les lignes vont bouger. Les rapports de force évoluent, chacun tente de placer ses pions pour le siècle à venir – même si cela implique le recours à la violence.

Le Cinquième cœur dresse d’ailleurs un portrait saisissant de vie de cette jeune Amérique en devenir, véritable personnage central, avec ses présidents pas encore traités en stars, son administration déjà envahissante et ubuesque, son immigration importante, facteur de troubles aux répercussions potentiellement catastrophiques (un thème favori de Simmons…), avec tous ses habitants, de classes et de couleurs différentes, mais souvent criants de vérité. Dan Simmons s’est imprégné de cette période et, en grand conteur, s’applique à la faire vivre sous nos yeux. L’auteur nous montre un pays encore très lié à ses ancêtres d’outre-Atlantique, mais désireux, comme l’énonçait Emerson, de trouver son propre chemin, de se détacher de la vieille Europe, et surtout de l’Angleterre.

Le Cinquième cœur est un livre érudit, jusqu’à l’excès parfois, tant Simmons nous abreuve de chiffres et de détails glanés çà et là. Cela a beau être une règle de ce genre littéraire qu’est le roman policier historique, cela manque parfois de subtilité. Même si l’intrigue, bien ficelée, n’est souvent qu’un prétexte à nous faire voyager dans cette fin de siècle, sous la conduite de deux grands hommes, fictifs ou non, cet ouvrage reste une plongée immersive et passionnante dans un pays en plein bouleversement.

Raphaël GAUDIN

Les critiques de Bifrost

Flashback

Flashback

Dan SIMMONS
POCKET
800pp - 9,10 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

2035 : le monde est dans un état désastreux – enfin, selon nos critères d’Occidentaux, car le Japon et les pays musulmans règnent. Une Europe islamisée suite à l’arrivée continue d’immigrés et à la faiblesse des gouvernements. Une Chine en pleine déliquescence. Que dire des USA ? Leur territoire est divisé, aux mains des différents groupes ethniques, comme les Spaniques, mais aussi les « nègres et les chinetoques ». Les GPS sont programmés pour éviter les lieux victimes des attentats suicides quotidiens. Toute l’économie part à vau-l’eau. De toute façon, l’essentiel de la population est constitué de drogués au flashback, substance permettant de revivre des scènes du passé de manière criante de vérité. C’est le rêve et le seul recours de ceux qui, déboussolés, pensent que c’était mieux avant et redoutent d’affronter une réalité vraiment pas rose.

De ce pays en pleine décrépitude, l’ancien inspecteur Nick Bottom est un parfait représentant. Complètement anéanti depuis la mort accidentelle de son épouse, il passe son temps à retourner, grâce à la drogue, à une vie enfuie depuis longtemps. Il travaille juste ce qu’il faut pour récupérer des doses. Incapable de s’occuper désormais de son fils, il l’a confié à son beau-père. Nick Bottom est une épave, tout juste bonne à ressasser des regrets sur l’ancienne grandeur de sa nation, avant l’arrivée de tous ces immigrés. Malgré cela, un haut dignitaire japonais l’engage pour enquêter sur la mort de son fils, plusieurs années auparavant. Chose étrange, c’est Nick qui avait déjà mené les recherches, à l’époque, pour le compte de la police. En vain. Pourquoi donc faire appel à lui, tant de temps après, alors qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même ?

Flashback est un thriller, pas de doute. Dan Simmons a conçu un scénario raisonnablement complexe qui tient la route, avec ses fausses pistes et une fin à multiples rebondissements. La structure du roman permet de maintenir le suspens : on y suit en alternance Nick, son fils et son beau-père. L’auteur, en vieux routier, sait utiliser ces multiples trames pour obtenir un rythme qui pourrait être haletant. Car, au fil des pages, un doute s’installe : on en vient à se demander si Dan Simmons veut juste nous raconter une histoire, s’il n’a pas une autre idée en tête. Souvent, on se retrouve devant un grand déballage sur l’état du monde façon café du commerce plutôt que dans un thriller.

Dans un récit, de surcroît de SF, il est normal de poser les bases et dresser le décor. Ici, on a affaire à un étalage répétitif et, à force, lourdingue – quand bien même on partagerait le point de vue de l’auteur. L’action est trop souvent interrompue par des pages et des pages de réflexions plus ou moins étayées – avec Shakespeare comme garant intellectuel –, de descriptions de la société imaginée par l’écrivain. Une société américaine (et européenne – occidentale, en somme) victime de son accueil généreux des étrangers, qui finissent par pourrir le système de l’intérieur et en prendre le pouvoir, mais aussi de son système de répartition de richesses et d’aide aux soins. Dan Simmons ne s’y montre pas partisan de toute forme d’assistance étatique. Là n’est pas le problème. Chacun a ses opinions et peut les partager dans un récit, d’autant que celles de cet auteur ne sont pas cachées. Le souci ? La mesure. Dans Flashback, Simmons la dépasse allègrement, transformant certaines pages en pamphlet long et indigeste. Dégraissé d’une bonne partie de cette critique sociale, ce roman serait un divertissement efficace, aux rouages classiques mais bien huilés. Une plongée inquiétante dans un avenir digne des cauchemars d’un partisan de Donald Trump face à une Amérique fantasmée version Bernie Sanders.

Raphaël GAUDIN

Les critiques de Bifrost

Drood

Drood

Dan SIMMONS
POCKET
1213pp - 11,90 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Si le nom de Dickens n’est certainement pas inconnu de la plupart des lecteurs et lectrices francophones, celui de Collins est sans doute bien moins familier à nombre d’entre eux. Ami et collaborateur de l’auteur du Mystère d’Edwin Drood (1870) – livre inachevé de Dickens, sous le patronage duquel se place ce roman de Dan Simmons –, William Wilkie Collins fut pourtant un des écrivains les plus lus de l’Angleterre victorienne. Best-sellers avant la lettre, des romans tels que La Femme en blanc (1860) et La Pierre de lune (1868) le consacrèrent comme l’un des maîtres de ce que l’on nommait alors le sensational novel, une manière d’ancêtre de notre contemporain thriller. Un genre cher à Simmons qui fait de Collins le narrateur et protagoniste de Drood, sous la forme d’une confession apocryphe et secrète dans laquelle il offre son point de vue sur les très singuliers événements dont Dickens et lui-même furent les acteurs entre 1865 et 1870…

Entrelaçant avec maestria enquête historico-littéraire rigoureusement documentée et relecture de celle-ci à l’aune des littératures de l’Imaginaire, Drood s’ouvre par un (premier) morceau de bravoure romanesque : l’évocation par Collins de la catastrophe ferroviaire qui faillit coûter la vie à Dickens un jour de juin 1865, selon l’écrivain « le véritable coup d’envoi de cette cascade d’événements incroyables » dont il fait le récit. Tirant d’abord sa force évocatrice de son impressionnante précision factuelle, la peinture du drame se colore de teintes fictives et étranges après qu’y apparaisse un certain Drood. Personnage « d’une maigreur cadavérique, d’une pâleur affreuse [aux] yeux cernés de noir, enfoncés sous un front haut et blême qui s’élevait vers un crâne chauve et blafard. [Au] nez tronqué [et aux] petites dents pointues, […] enfoncées dans des gencives si livides qu’elles étaient plus pâles que les dents elles-mêmes.  » Littéralement jaillie du néant, cette figure gothique disparaît tout aussi inexplicablement, mais elle ne cesse dès lors de hanter aussi bien Dickens que Collins. Fasciné et même obsédé par l’énigmatique Drood, le premier entraîne le second dans le labyrinthe des égouts de Londres. C’est là que se tapit la « Ville-du-Dessous », symétrique inverse de la capitale britannique, depuis laquelle Drood règne sur un empire occulte, tirant sa criminelle puissance d’une antique magie égyptienne. Puisant alors avec brio dans l’imaginaire des bas-fonds, Drood emprunte avec une même maîtrise au genre des détectives de l’étrange. Déjà conséquent, le spectre des littératures de l’Imaginaire parcouru par le roman s’élargit par la suite en incluant l’horreur.

Troublants, ces basculements réguliers dans le fantastique et l’épouvante ne le sont cependant pas autant que les pages dans lesquelles Collins s’attache à la création romanesque elle-même. Car c’est de littérature et d’imaginaire dont il est fondamentalement question dans Drood. Faisant du mesmérisme l’un de ses motifs centraux, le roman dit l’extraordinaire puissance de fascination de la fiction, agissant tel un processus hypnotique sur ses lecteurs et lectrices, mais pas seulement – comme le révèle un dénouement stupéfian à plus d’un titre. Aussi hallucinatoire que le laudanum et l’opium dont l’on fait abondamment usage dans Drood, l’expérience romanesque y est encore décrite comme addictive par essence, notamment pour celles et ceux qui, à l’instar du très sombre et très tourmenté Collins, trouvent dans la fiction le moyen de conjurer les démons tapis dans les replis les plus inquiétants de leur psyché…

Somme toute, Dan Simmons parvient lui-même à le faire avec ce formidable Drood. Un croisement d’irrésistible page-turner et de fascinante entreprise intertextuelle qui confirme que – lorsqu’il parvient à se libérer de ses politiques et droitières passions – Dan Simmons demeure bien l’une des figures majeures de l’Imaginaire contemporain.

Pierre CHARREL

Les critiques de Bifrost

Terreur

Terreur

Dan SIMMONS
POCKET
1056pp - 11,50 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

19 mai 1845. Sir John Franklin quitte les côtes anglaises avec un équipage de 134 marins, répartis à bord des deux bombardes HMS Erebus et HMS Terror. La mission confiée à ces hommes est la première traversée du passage du Nord-Ouest dans l’arctique canadien. Ce n’est que trois ans plus tard qu’une mission de recherche, lancée en l’absence de nouvelles, découvrira trois tombes et une note déposée par le capitaine de vaisseau Francis Crozier dans un cairn. Aucun des hommes engagés dans l’aventure n’a survécu Les épaves des deux bateaux ne seront découvertes qu’au début du xxie siècle. L’expédition Franklin reste l’un des plus grands drames de l’exploration arctique, mais aussi l’un de ses plus grands mystères car, si un faisceau d’indices permet d’échafauder des hypothèses, nul ne sait à ce jour ce qu’il s’est passé durant les deux terribles hivers qui ont vu l’Erebus et le Terror prisonniers des glaces avant d’être abandonnés par leurs équipages. Il fallait écrire une histoire de ces hommes : mission accomplie par Dan Simmons dans Terreur, roman qui s’avère, à plus d’un titre, un livre exceptionnel.

Exceptionnel, Terreur l’est par sa dimension historique. Le récit est documenté et précis. L’auteur ne fait l’économie d’aucun détail, depuis la fabrication des boites de conserve défaillantes qui mèneront l’équipage à la famine, jusqu’à la politique de l’Amirauté britannique. Surtout, c’est la reconstitution de ce huis-clos glaciaire qui marque à la lecture. Le langage est d’une grande richesse, et les termes issus du vocabulaire maritime du xixe siècle abondent ; exceptionnel, Terreur l’est bel et bien par la traduction de Jean-Daniel Brèque.

Exceptionnel, Terreur l’est aussi par sa dimension humaine. Tout autant que la peinture de l’enfer blanc, le portrait des hommes y est saisissant de réalisme et de profondeur. Dan Simmons a apporté un grand soin au traitement des premiers et seconds rôles, à leur évolution psychologique au long des deux années qui les voient aller de la superstition à la folie, dévorés par la faim, par le scorbut, par le froid – c’est à la disparition lente de leur humanité qu’on assiste. Le temps est la dimension structurante du roman. La mort vient rapidement pour les chanceux, longue est l’agonie pour les autres.

Exceptionnel, Terreur l’est enfin par sa dimension fantastique. L’auteur avait raconté dans Hypérion le voyage de sept pèlerins partis affronter les marées du temps à la rencontre du Gritche, une créature mythique, immortelle, gardienne des Tombeaux du Temps. Dans Terreur, il raconte le voyage d’explorateurs partis affronter les marées arctiques à la rencontre du Tuunbaq, une créature mythique, immortelle, gardienne de tombeaux de glace. Le monstre, qui incarne à la fois le mal qui ronge l’humain et les éléments extérieurs qui l’assaillent, fait glisser le roman dans l’horreur, suivant la tradition des grands récits classiques comme La Chose de John W. Campbell ou Alien de Ridley Scott.

En somme, Terreur est un roman exceptionnel.

FEYD RAUTHA

Les critiques de Bifrost

Olympos

Olympos

Dan SIMMONS
POCKET
1024pp - 13,00 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

[Critique commune à Ilium et Olympos.]

La déception. Chante, ô Muse, la déception du lecteur qui, s’attendant à voir le talentueux auteur des « Cantos d’Hypérion » revenir à la science-fiction après ses détours par le polar et le fantastique, se sentit floué une fois reposé le second volume du diptyque Ilium/Olympos. Pourtant, Muse, les choses ne commençaient pas si mal : situé dans un futur lointain, le premier tome prouve que Simmons n’a pas son pareil pour emporter ses lecteurs et mêler érudition, mystère et aventure, ici au fil de trois trames narratives. La première suit les pas de Thomas Hockenberry, érudit du xxe siècle ramené à la vie et chargé, en compagnie d’autres scholiastes pareillement ressuscités, de rapporter les événements d’une reconstitution grandeur nature de la guerre de Troie au bénéfice du panthéon grec. Ces dieux plus vrais que nature sont boostés au nec plus ultra des technologiques quantiques et installés au sommet de l’Olympus Mons d’une Mars terraformée. Justement, l’activité quantique sur la planète rouge suscite l’inquiétude des moravecs – ces entités biomécaniques conscientes menant leur petit bout de chemin du côté de Jupiter –, qui décident d’y dépêcher une expédition. Enfin, sur Terre, un million d’humains à l’ancienne vivent et font la fête sans se poser de questions, jusqu’au moment où l’un d’eux comprend qu’il y a bien plus de choses dans la terre et les cieux que n’en rêve sa philosophie. Si cette dernière trame d’Ilium est la plus faiblarde, les échanges entre des moravecs fans de Proust et Shakespeare s’avèrent savoureux, et la reconstitution de la guerre de Troie montre un Simmons à la puissance homérique quand il s’agit de raconter les scènes de combat – ça charcle et ça gicle. Mené tambour battant, truffé de références littéraires, ce premier tome suscite l’enthousiasme en dépit d’un nombre excessif de pages. Bien qu’inférieur à Hypérion, le roman reste fort solide.

Et puis arrive Olympos. Situé neuf mois après les événements d’Ilium, ce deuxième tome enchaîne les sous-intrigues sans intérêt et malmène la temporalité pour entretenir un suspense artificiel, tandis que Simmons agite les termes « quantiques » et « nano » comme autant de formules magiques. Pire l’auteur semble tirer à la ligne comme rarement. Si Ilium était long, Olympos s’avère interminable. La machine narrative de Simmons se grippe : les rouages continuent de tourner, oui, mais on les voit, et les entrailles du livre ne sentent pas très bon. Après un début tonitruant, le diptyque s’achève en pétard mouillé : tout ça pour ça ? Ayant envisagé à l’origine son projet comme une trilogie, Simmons s’est brouillé avec son éditeur au moment de la sortie d’Olympos  : si celui-ci boucle une bonne part des intrigues, tout n’est pas résolu pour autant, et laisse un sentiment lancinant de frustration mâtiné de déception.

Erwann PERCHOC

Les critiques de Bifrost

Ilium

Ilium

Dan SIMMONS
POCKET
896pp - 13,00 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

[Critique commune à Ilium et Olympos.]

La déception. Chante, ô Muse, la déception du lecteur qui, s’attendant à voir le talentueux auteur des « Cantos d’Hypérion » revenir à la science-fiction après ses détours par le polar et le fantastique, se sentit floué une fois reposé le second volume du diptyque Ilium/Olympos. Pourtant, Muse, les choses ne commençaient pas si mal : situé dans un futur lointain, le premier tome prouve que Simmons n’a pas son pareil pour emporter ses lecteurs et mêler érudition, mystère et aventure, ici au fil de trois trames narratives. La première suit les pas de Thomas Hockenberry, érudit du xxe siècle ramené à la vie et chargé, en compagnie d’autres scholiastes pareillement ressuscités, de rapporter les événements d’une reconstitution grandeur nature de la guerre de Troie au bénéfice du panthéon grec. Ces dieux plus vrais que nature sont boostés au nec plus ultra des technologiques quantiques et installés au sommet de l’Olympus Mons d’une Mars terraformée. Justement, l’activité quantique sur la planète rouge suscite l’inquiétude des moravecs – ces entités biomécaniques conscientes menant leur petit bout de chemin du côté de Jupiter –, qui décident d’y dépêcher une expédition. Enfin, sur Terre, un million d’humains à l’ancienne vivent et font la fête sans se poser de questions, jusqu’au moment où l’un d’eux comprend qu’il y a bien plus de choses dans la terre et les cieux que n’en rêve sa philosophie. Si cette dernière trame d’Ilium est la plus faiblarde, les échanges entre des moravecs fans de Proust et Shakespeare s’avèrent savoureux, et la reconstitution de la guerre de Troie montre un Simmons à la puissance homérique quand il s’agit de raconter les scènes de combat – ça charcle et ça gicle. Mené tambour battant, truffé de références littéraires, ce premier tome suscite l’enthousiasme en dépit d’un nombre excessif de pages. Bien qu’inférieur à Hypérion, le roman reste fort solide.

Et puis arrive Olympos. Situé neuf mois après les événements d’Ilium, ce deuxième tome enchaîne les sous-intrigues sans intérêt et malmène la temporalité pour entretenir un suspense artificiel, tandis que Simmons agite les termes « quantiques » et « nano » comme autant de formules magiques. Pire l’auteur semble tirer à la ligne comme rarement. Si Ilium était long, Olympos s’avère interminable. La machine narrative de Simmons se grippe : les rouages continuent de tourner, oui, mais on les voit, et les entrailles du livre ne sentent pas très bon. Après un début tonitruant, le diptyque s’achève en pétard mouillé : tout ça pour ça ? Ayant envisagé à l’origine son projet comme une trilogie, Simmons s’est brouillé avec son éditeur au moment de la sortie d’Olympos  : si celui-ci boucle une bonne part des intrigues, tout n’est pas résolu pour autant, et laisse un sentiment lancinant de frustration mâtiné de déception.

Erwann PERCHOC

Les critiques de Bifrost

Les Feux de l'Eden

Les Feux de l'Eden

Dan SIMMONS
LIVRE DE POCHE
448pp - 6,60 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Les Feux de l'Éden est avant tout une histoire d’ambition humaine. Deux époques son explorées où des personnages occidentaux se propulsent eux-mêmes hors de leur écoumène : au milieu du xixe siècle, une véritable aventurière américaine visite une Hawaï alors pas encore associée aux États-Unis, et le fait aux côtés du futur Mark Twain ; vers la fin du XXe, sa (petite) nièce Eleanor Perry sacrifie aux plaisirs du tourisme de masse et part en avion sur les traces de sa tante Kidder munie de son journal de voyage. Les deux époques se répondent : le récit de 1866 livre peu à peu des clés enseignant aux protagonistes comment survivre en 1994… Car les peuples de Hawaï résistent à l’assimilation : religieuse dans un premier temps, le christianisme des missionnaires américains cherchant à l’époque de tante Kidder à éliminer le culte polynésien traditionnel… puis économique dans un deuxième temps, le capitalisme représenté par le milliardaire Byron Trumbo (qui n’est, d’après le texte lui-même et malgré de nombreux points communs, pas un avatar du 45e PotUS à l’époque où il n’était encore « que » magnat de l’immobilier) cherchant à optimiser ses profits en vendant un hôtel de luxe dont on murmure qu’il pourrait être maudit. L’aventure et la domination : deux des dimensions qui amènent les personnages à la confrontation avec une réalité d’ordre supérieur.

L’horreur, dans Nuit d’été, s’introduisait par l’intermédiaire de rites impies venus de l’Antiquité méditerranéenne : ici, Simmons reprend un schéma semblable mais le teinte des mythes polynésiens. La terrifiante déesse du feu Pélé, malgré le caractère menaçant de l’éruption volcanique dont l’activité pourrait nécessiter l’évacuation de l’hôtel de Trumbo, n’est toutefois pas l’ennemie de Kidder ou d’Eleanor, et l’enjeu sera de comprendre comment s’en faire une alliée face aux créatures monstrueuses qui expliquent la vague montante des disparitions et même des meurtres au paradis… C’est ici que Les Feux de l’Éden se révèle plus faible que son prédécesseur : s’il change de décor, il ne renouvelle pas ou peu son argumentation, et de ce fait il ne parvient pas à inquiéter autant – si bien que le lecteur finit par se dire qu’il a connu Dan Simmons plus inspiré. À la fin, les apparitions de monstres hybrides cessent même de se faire surprenantes pour ne plus être que grotesques.

Somme toute, si Les Feux de l’Éden se lit sans réel déplaisir, un amateur de Dan Simmons ne devrait le lire qu’une seule fois : histoire de se rendre compte que, parfois, même un maître peut perdre à trop tirer sur la corde.

Arnaud BRUNET

Les critiques de Bifrost

L'Homme nu

L'Homme nu

Dan SIMMONS
POCKET
400pp - 8,40 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Gail et Jeremy Bremen forment un couple fusionnel parfait. À la communauté de pensée qu’ils éprouvent au quotidien s’ajoute une communion des corps et des émotions peu habituelle. La symbiose de leur couple échappe pourtant aux conventions sociales, reposant entièrement sur le lien télépathique qu’ils se sont découverts et dont ils ressortent plus forts. En âmes sœurs, leurs esprits affrontent ainsi sans faillir la neuro-rumeur du monde. Un maelström hétéroclite et puissant composé de pensées parasites, de pulsions et de vices inavouables contre lequel ils opposent l’écran inébranlable de leur amour sincère et de leur passion pour la science. Mathématicien, Jerry cherche en effet à donner une forme rationnelle à l’esprit humain, mobilisant toutes les ressources de la physique quantique pour parvenir à ses fins. Dans les moments de doute, il peut compter sur Gail pour le conforter dans ses recherches et le pousser à les poursuivre en dépit des obstacles. Dans les moments de jubilation intense, elle tempère son enthousiasme, lui ramenant les pieds sur terre. Jusqu’au jour où Gail meurt, emportée par une tumeur cérébrale. Jerry devient alors l’homme creux du titre VO, incapable de résister à la vague montante de la neuro-rumeur. Une coquille vide en proie aux idées suicidaires et à la tentation du repli sur soi.

Curieux hybride de hard SF, de roman d’amour et de thriller, Dan Simmons donne libre cours dans L’Homme nu à son goût pour l’introspection psychologique et la spéculation science-fictive. D’aucuns feront sans doute le parallèle avec L’Oreille interne de Rober Silverberg. Toutefois, les réflexions de l’auteur, inspirées en grande partie de la théorie des mondes multiples découlant de l’interprétation de Hugh Everett, ne sont pas sans rappeler aussi celles de L’Œil dans le ciel de Philip K. Dick. Simmons remplace juste la paranoïa cauchemardesque de son illustre prédécesseur par un récit d’amour frappé du sceau du deuil et de l’incomplétude. Cet aspect de L’Homme nu est sans doute le plus réussi. Il permet à l’auteur de dérouler toute la finesse émotionnelle de sa palett d’écriture. Il entremêle hélas la trame scientifico-psychologique à une intrigue, en forme de road-novel, jouant avec les ressorts du suspense. Le procédé confère un aspect hétéroclite au roman, d’autant plus fâcheux que les péripéties du récit paraissent trop fabriquées pour être crédibles. Entre les mafieux italiens, la tueuse en série et les clodos bienveillants, il accumule les clichés avec un aplomb qui ébranle la suspension d’incrédulité la mieux accrochée.

Au bout du compte, L’Homme nu laisse le lecteur dubitatif, partagé entre l’envie d’aimer un roman titillant avantageusement le sense of wonder et la tentation de ricaner devant la faiblesse de ses ressorts dramatiques. Dommage.

Laurent LELEU

Les critiques de Bifrost

Les Fils des ténèbres

Les Fils des ténèbres

Dan SIMMONS
POCKET
576pp - 9,50 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Les ruines du régime de Ceausescu fument encore lorsque s’ouvre Les Fils des ténèbres, au soir du 29 décembre 1989. Celui qui se faisait appeler le « Conducator » a été fusillé en compagnie de son épouse quatre jours auparavant. Et la Roumanie que découvre alors un groupe d’Américains appartenant à un certain «  Contingent international d’évaluation » porte encore les effrayants stigmates de décennies de totalitarisme communiste. Le père O’Rourke et le businessman Vernor Deacon Trent parcourent ainsi des villes sinistrées, où les ravages de la pauvreté se combinent à ceux de la pollution industrielle. D’une plume dont la richesse documentaire n’ôte rien à sa capacité évocatrice, Dan Simmons colore alors peu à peu son portrait de la Roumanie de teintes infernales qui se font atrocement franches lors de la visite par O’Rourke et ses compagnons d’un orphelinat, objet d’une séquence achevant de transformer le prétendu paradis rouge en enfer sur terre. Le prêtre en a pourtant vu d’autres comme l’on dit. Vétéran de la Guerre du Viêtnam, il a été initié à l’horreur dès l’enfance, ainsi que Dan Simmons le raconte dans Nuit d’été. Et c’est pourtant d’un regard atterré qu’il découvre le spectacle concentrationnaire de ces enfants oubliés de tous, réduits à la survie. À moins qu’ils n’agonisent, frappés par le sida.

C’est cette même épouvante qui saisit Kate Neuman lorsqu’elle est confrontée, quelques mois plus tard, au sort des orphelins roumains. Venue elle aussi des USA dans le cadre d’une mission humanitaire, cette brillante hématologue s’attache au sort d’un nouveau-né. Le garçonnet est la proie d’une étrange maladie sanguine, déjouant aussi bien les tentatives de diagnostic que de thérapie entreprises par les médecins de Bucarest. Face au mélange d’incurie et d’indifférence de ses collègues roumains, Kate décide d’adopter celui qu’elle nomme désormais Joshua, pour aller le soigner aux États-Unis.

Aidée dans ses démarches par O’Rourke dont elle fait alors la connaissance, Kate parvient à emmener Joshua en Amérique. Après l’infernale Roumanie, celle-là s’impose comme une manière d’éden scientifico-médical, que Dan Simmons dépeint avec une profusion de détails techniques rendant alors la lecture des Fils des ténèbres tout sauf passionnante… Mais au terme de ces (trop) longues considérations hématologiques, l’identification du mal frappant Joshua relance le rythme d’un récit qui ramène bientôt Kate et O’Rourke dans une Roumanie plus que jamais cauchemardesque. Montant inexorablement en puissance, la tension narrative culmine lors d’un final explosif dont l’intensité n’est pas sans rappeler celle, cinématographique, de la série des Die Hard

Les Fils des ténèbres procurera donc son plaisant lot de sensations fortes aux lecteurs et lectrices ayant eu la patience de dépasser d’interminables tunnels documentaires… À condition qu’entre temps, le versant idéologique du roman ne les ait pas découragés. Ouvertement américano-centrée, manichéenne jusqu’à la caricature, cette relecture de Dracula met en scène des fils et filles de l’Oncle Sam aussi valeureux et vertueux que les Roumains sont lâches (pour les moins néfastes d’entre eux) ou (fiction vampirique oblige) monstrueux. Paru presque vingt ans avant le très « neocon » Flashback, Les Fils des ténèbres participe déjà d’une même géopolitique chère à la droite étasunienne la plus radicale. On y verra la preuve que l’engagement de Dan Simmons en faveur de celle-ci au début des années 2010 ne fut en aucune manière une surprise…

Pierre CHARREL

Les critiques de Bifrost

Les Chiens de l'hiver

Les Chiens de l'hiver

Dan SIMMONS
LIVRE DE POCHE
448pp - 7,60 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

[Critique commune à Nuit d'été et Les Chiens de l'hiver.]

Pour qui veut être exhaustif, le cycle de « Elm Haven » commence par Nuit d’été et se poursuit dans trois romans mettant en scène tout ou partie des personnages : Les Fils des Ténèbres, Les Feux de l’Éden et Les Chiens de l’hiver. Pourtant, seuls le premier et le dernier roman se déroulent dans cette bourgade fictive de l’Illinois qu’est Elm Haven. Tous deux ont comme personnage central Dale Stewart, enfant dans le premier, adulte vieillissant dans le second. Plus de dix ans séparent la publication des deux livres, mais cela pourrait être toute une vie tant ils diffèrent.

Nuit d’été se base sur le même genre de trame que le célébrissime Ça de Stephen King, paru quelques années plus tôt. Dans les années 60, les élèves d’une petite ville de la campagne américaine sont confrontés à un mal innommable et doivent l’affronter sans pouvoir faire appel aux adultes. Là où Stephen King a son club des Losers et les vallons du Maine, Dan Simmons a sa cyclo-patrouille et les plaines couvertes de champs de maïs de l’Illinois. Nuance notable entre les deux : dans Nuit d’été, l’action reste confinée à l’été 1963 et tous les protagonistes n’atteindront pas l’âge adulte. L’ennemi n’y est pas une entité venue d’ailleurs, mais un antique dieu égyptien mis à contribution depuis des millénaires par des hommes cupides voulant s’assurer prospérité et longévité. Si la mythologie égyptienne et l’histoire de Rome à la sauce Dan Simmons n’ont que peu à voir avec ce qu’en rapportent les textes ou la réalité historique, Nuit d’été est un vrai bon roman d’horreur. En mélangeant le glauque des années 60, ses secrets de familles et ses mœurs hypocrites, à des bâtisses hantées, des êtres possédés, des zombies et autres fantômes, ce récit qui se lit d’une traite parvient à flanquer la frousse, même aux plus aguerris des lecteurs. Le Dan Simmons de 1991 trouve ici le parfait équilibre entre le portrait acerbe d’une société campagnarde clivée, très stratifiée, et les éléments de pure horreur.

Hélas, le Dan Simmons de 2002 n’est pas celui de 1991 ; Les Chiens de l’hiver échoue à reproduire la recette miracle. Dale Stewart a vieilli, et même très mal vieilli (à l’image de son créateur ?). Devenu professeur de littérature et écrivain pour suivre les traces de son défunt ami Duane, il est en plein divorce, sa maîtresse l’a quitté et son université va le virer. Il rentre donc à Elm Haven le temps d’une année sabbatique pour écrire le seul « bon livre » de sa carrière. Là, il sera confronté à des fantômes et des apparitions, inspirées cette fois-ci des légendes celtes et de Beowulf. À moins que, dépressif ne prenant pas correctement ses médicaments et rongé par la culpabilité, il n’ait halluciné ces phénomènes. Moitié plus court que Nuit d’été, Les Chiens de l’hiver semble paradoxalement deux fois plus long et confus. Le narrateur change plusieurs fois, l’histoire de Dale ne cesse de faire des sauts dans le temps entre son présent, son enfance et son passé récent avec sa maîtresse. Quant aux molosses noirs, ils sont loin d’être aussi effrayants que les créatures hantant Elm Haven en 1963, même si un certain soldat confédéré y fait toujours de la figuration. Autant Nuit d’été est un livre de référence pour qui aime la littérature d’horreur, autant Les Chiens… apporte une conclusion parfaitement oubliable au cycle d’Elm Haven.

Stéphanie CHAPTAL

Les critiques de Bifrost

Nuit d'été

Nuit d'été

Dan SIMMONS
POCKET
10,00 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

[Critique commune à Nuit d'été et Les Chiens de l'hiver.]

Pour qui veut être exhaustif, le cycle de « Elm Haven » commence par Nuit d’été et se poursuit dans trois romans mettant en scène tout ou partie des personnages : Les Fils des Ténèbres, Les Feux de l’Éden et Les Chiens de l’hiver. Pourtant, seuls le premier et le dernier roman se déroulent dans cette bourgade fictive de l’Illinois qu’est Elm Haven. Tous deux ont comme personnage central Dale Stewart, enfant dans le premier, adulte vieillissant dans le second. Plus de dix ans séparent la publication des deux livres, mais cela pourrait être toute une vie tant ils diffèrent.

Nuit d’été se base sur le même genre de trame que le célébrissime Ça de Stephen King, paru quelques années plus tôt. Dans les années 60, les élèves d’une petite ville de la campagne américaine sont confrontés à un mal innommable et doivent l’affronter sans pouvoir faire appel aux adultes. Là où Stephen King a son club des Losers et les vallons du Maine, Dan Simmons a sa cyclo-patrouille et les plaines couvertes de champs de maïs de l’Illinois. Nuance notable entre les deux : dans Nuit d’été, l’action reste confinée à l’été 1963 et tous les protagonistes n’atteindront pas l’âge adulte. L’ennemi n’y est pas une entité venue d’ailleurs, mais un antique dieu égyptien mis à contribution depuis des millénaires par des hommes cupides voulant s’assurer prospérité et longévité. Si la mythologie égyptienne et l’histoire de Rome à la sauce Dan Simmons n’ont que peu à voir avec ce qu’en rapportent les textes ou la réalité historique, Nuit d’été est un vrai bon roman d’horreur. En mélangeant le glauque des années 60, ses secrets de familles et ses mœurs hypocrites, à des bâtisses hantées, des êtres possédés, des zombies et autres fantômes, ce récit qui se lit d’une traite parvient à flanquer la frousse, même aux plus aguerris des lecteurs. Le Dan Simmons de 1991 trouve ici le parfait équilibre entre le portrait acerbe d’une société campagnarde clivée, très stratifiée, et les éléments de pure horreur.

Hélas, le Dan Simmons de 2002 n’est pas celui de 1991 ; Les Chiens de l’hiver échoue à reproduire la recette miracle. Dale Stewart a vieilli, et même très mal vieilli (à l’image de son créateur ?). Devenu professeur de littérature et écrivain pour suivre les traces de son défunt ami Duane, il est en plein divorce, sa maîtresse l’a quitté et son université va le virer. Il rentre donc à Elm Haven le temps d’une année sabbatique pour écrire le seul « bon livre » de sa carrière. Là, il sera confronté à des fantômes et des apparitions, inspirées cette fois-ci des légendes celtes et de Beowulf. À moins que, dépressif ne prenant pas correctement ses médicaments et rongé par la culpabilité, il n’ait halluciné ces phénomènes. Moitié plus court que Nuit d’été, Les Chiens de l’hiver semble paradoxalement deux fois plus long et confus. Le narrateur change plusieurs fois, l’histoire de Dale ne cesse de faire des sauts dans le temps entre son présent, son enfance et son passé récent avec sa maîtresse. Quant aux molosses noirs, ils sont loin d’être aussi effrayants que les créatures hantant Elm Haven en 1963, même si un certain soldat confédéré y fait toujours de la figuration. Autant Nuit d’été est un livre de référence pour qui aime la littérature d’horreur, autant Les Chiens… apporte une conclusion parfaitement oubliable au cycle d’Elm Haven.

Stéphanie CHAPTAL

Les critiques de Bifrost

Les Larmes d'Icare

Les Larmes d'Icare

Dan SIMMONS
FOLIO
384pp - 9,20 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Richard M. Baedecker a marché sur la Lune dans le cadre du programme Apollo. Il y a même laissé en souvenir une photo de sa femme et de son fils. Cet événement constitua l’apogée de sa carrière, et son accomplissement personnel ultime. Depuis, sa vie professionnelle, hors de la NASA, peine à l’intéresser, sa femme l’a quitté, et son fils Scott s’est entiché d’un gourou que Baedecker soupçonne d’être un escroc. Aussi se rend-il en Inde pour tenter de faire entendre raison à Scott ; il y fait la connaissance de Maggie, la petite amie de celui-ci. Scott étant retenu à l’ashram, Richard et Maggie jouent les touristes, se trouvent des centres d’intérêt communs ; Maggie initie l’ancien astronaute aux lieux qui, selon elle, possèdent un pouvoir secret. Revenu aux USA, Richard démissionne et entame un voyage à la rencontre de ses anciens camarades de la mission Apollo…

Davantage roman de littérature générale que de genre, Les Larmes d’Icare détonne dans la bibliographie de Dan Simmons. Certes, il n’existe aucun astronaute nommé Richard Baedecker, et encore moins un qui aurait marché sur la Lune (pas plus qu’un Dave Muldorff ou un Tom Gavin). Mais, passé ce détail qui pourrait assimiler ce récit à une uchronie, plus rien ne ressort à la SF. Les Larmes d’Icare préfère retracer un itinéraire personnel, celui d’un homme au mitan de sa vie qui ne sait plus vraiment ce qui le fait avancer et se pose la question de sa place dans l’univers. Cet homme déboussolé, Simmons le décrit à merveille, restant en permanence au plus proche de Richard, dans un voyage intimiste qui tranche là aussi sur les effets pyrotechniques habituels de l’auteur. Les quelques certitudes qu’a encore initialement Baedecker vont peu à peu voler en éclats à mesure qu’il les confronte à la vitalité de Maggie, aux croyances de celle-ci et à celles de ses anciens camarades astronautes. Richard sera ainsi amené à se remettre en question, questionnement qui engendrera peut-être une sérénité nouvelle et un deuxième départ dans l’existence…

Au travers de Baedecker, Simmons évoque aussi le programme spatial américain, ses réussites, bien entendu, mais également les doutes sur son avenir, tant il ne semble plus rien proposer de très innovant ni ne fait plus rêver grand-monde. L’explosion de la navette Challenger est survenue entre-temps, et avec elle est partie une part non négligeable de la flamboyance de la NASA. La remise en cause de Richard est ainsi à considérer, métaphoriquement, comme une nécessité pour l’agence spatiale et ses associés à se réinventer afin de continuer à proposer du rêve aux Américains.

Empreint de tranquillité, Les Larmes d’Icare occupe une place à part dans l’œuvre de Dan Simmons. Il serait néanmoins dommage de délaisser ce livre moins connu et plus personnel, qui s’attache sans doute davantage à l’être humain que n’importe quel autre roman de son auteur.

Bruno PARA

Les critiques de Bifrost

L'échiquier du mal

L'échiquier du mal

Dan SIMMONS
FOLIO
1024pp - 15,50 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Trente ans après sa sortie, L’Échiquier du mal est un roman dont on aborde la relecture avec une certaine appréhension. Parce qu’à l’époque, il a été un véritable phénomène éditorial et littéraire (consacré par le prix Bram Stoker et le British Fantasy Award), parce que dans le genre on a vu passer depuis quantité d’œuvres tout aussi volumineuses mais trop souvent indigestes, parce que, surtout, il aborde des thématiques casse- gueule (la Shoah, la théorie du complot) qui nécessitent d’être traitées avec mesure, ce dont Dan Simmons n’a pas toujours fait preuve.

Sur la forme, L’Échiquier du mal n’a pas pris une ride et s’avère aujourd’hui encore irréprochable à tous points de vue. Malgré sa taille imposante, il s’agit d’un page-turner imparable impossible à lâcher avant la fin, enchaînant scènes d’action spectaculaires, cliffhangers éprouvants et moments de pur cauchemar. Simmons s’appuie sur une écriture d’une précision admirable et un sens du rythme parfait. La mécanique est l’une des plus belles qu’il nous ait été donné de lire.

Sur le fond, le roman n’a rien perdu non plus de sa pertinence. À partir d’un pitch somme toute très basique (dans l’ombre, une poignée d’individus dotés d’une capacité hors du commun, le Talent, qui leur permet de prendre le contrôle de l’esprit de n’importe quel individu, influent sur l’évolution du Monde), l’auteur aborde des questions toujours autant d’actualité trente ans plus tard, et il le fait avec toute la prudence nécessaire. Il ne s’agit pas pour lui de réécrire l’Histoire à l’aune de sa fiction, mais d’éclairer certaines tendances et comportements humains. Les monstres que Simmons met en scène n’incarnent pas un hypothétique Mal absolu, ils sont une version à peine exagérée d’hommes et de femmes corrompus par le pouvoir à leur disposition comme on en croise sans arrêt dans l’actualité : politiciens, prédicateurs, affairistes, producteurs hollywoodiens, etc. Un pouvoir qui leur sert avant tout à assouvir leurs désirs les plus primaires, qu’il s’agisse de leurs pulsions sexuelles ou de leur sadisme. De fait, il s’agit moins pour eux de créer le désordre mondial que d’en tirer profit.

Le roman est d’autant plus dérangeant qu’il est en partie raconté du point de vue de ces prédateurs, et le regard qu’ils portent sur le monde est d’une abjection de chaque instant. Face à eux, Simmons met en scène une poignée d’individus aussi fragiles que déterminés : un rescapé des camps obsédé par l’horreur qu’il a vécue, une jeune femme cherchant à donner un sens au meurtre de son père, victime collatérale des jeux malsains auxquels se livrent les vampires psychiques, et un policier que rien ne prédisposait à affronter un tel adversaire. Trois personnages auxquels on s’attache, et que l’on va suivre dans leur (ô combien !) douloureux combat.

Baignant dans une ambiance de paranoïa aiguë permanente, offrant quelques incroyables morceaux de bravoure, proposant une vision juste et sans concession de la société américaine (son racisme endémique, sa fracture sociale, le cynisme de ses élites), L’Échiquier du mal reste, trente ans plus tard, d’une justesse et d’une virtuosité qui forcent le respect.

Philippe BOULIER

Les critiques de Bifrost

Le Chant de Kali

Le Chant de Kali

Dan SIMMONS
POCKET
368pp - 7,95 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

1977. Robert Luczak est mandaté par deux revues américaines de poésie pour se rendre en Inde, où on prétend que des inédits de Das, le plus prestigieux poète du pays, ont refait surface. Il doit faire authentifier ces poèmes ou rencontrer leur auteur, et en acheter les droits. Des proches de Das lui certifient que les écrits émanent bien de sa plume, mais lui disent qu’il refuse de voir quiconque. Un mystérieux personnage lui raconte toutefois une tout autre histoire : le poète serait mort et aurait été ramené à la vie par les adeptes de la déesse indienne de la mort, Kali. Naviguant entre une réalité sordide où la crasse le dispute à la pauvreté, et des récits, des rencontres, voire de troublants rêves relevant peut-être du surnaturel, tour à tour fascinant et terrifiant, Luczak finit par perdre pied et réaliser bien tardivement que voyager avec femme et nourrisson à Calcutta, dans un pays où l’Hindouisme imprègne chaque aspect de la conception du monde, était une très mauvaise idée.

Classé en horreur selon la taxonomie américaine, Le Chant de Kali relève en fait davantage du fantastique dans sa forme traditionnelle : l’auteur décrit des événements pouvant être interprétés de façon surnaturelle, mais trouvant aussi à chaque fois une autre explication potentielle, rationnelle. Conforme aux codes de ce genre, il ne tranche jamais entre les deux interprétations. La magnifique et magistrale conclusion du livre ne laisse cependant aucun doute sur son propos, commun aux deux manières possibles de l’appréhender : d’où que vienne le mal (d’anciennes forces divines/cosmiques ou du plus profond de nos âmes), et même s’il s’étend dans le monde, sa voie n’est pas la seule que nous pouvons emprunter.

S’il s’agit ici du premier roman de Simmons, une grande partie de ce qui caractérise l’auteur est déjà là : style élégant, atmosphère oppressante, ambiance terriblement bien rendue, érudition et références incessantes à la poésie et à la littérature, mais aussi relation entre un père et sa fille, peut-être le germe de celle qui sera décrite bien plus en détails dans Hypérion entre Sol et Rachel.

Porté par des personnages profondément humains, dans leurs forces et faiblesses, Le Chant de Kali est le déjà impressionnant héraut de triomphes à venir plus grands encore. Il recevra le World Fantasy Award 1986, prix qui, pour la première fois de son histoire, couronne là un primoromancier.

APOPHIS

Les critiques de Bifrost

Effet de réseau

Effet de réseau

Martha WELLS
L'ATALANTE
416pp - 23,90 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Revoici, pour la cinquième fois, notre synthétique préféré : AssaSynth. Après être rentré sur Préservation avec le Dr Mensah, la SecUnit séditieuse la plus célèbre de la Bordure Corporatiste s’embarque pour sa cinquième aventure dans un vrai roman de plus de 400 pages au lieu des habituelles novellas qu’on lui connaît.

Cette fois, c’est un enlèvement pur et simple qui attend AssaSynth lorsqu’un vaisseau non identifié les aborde aux alentours de Préservation après une périlleuse mission sur une planète lointaine. Comme d’habitude, notre synthétique n’a d’autre choix que de protéger des humains souvent inconscients et irrationnels tout en payant un lourd tribut physique (et psychique) pour découvrir le fin mot de l’histoire.

On retrouve dans cet opus tous les ingrédients qui ont fait le succès des précédents volumes, à savoir de l’action finement cadencée, des environnements futuristes où les allégeances politiques (et les vues philosophiques, notamment sur la propriété et la liberté) divergent, et une SecUnit toujours délicieusement irrévérencieuse qui ne se lasse décidément jamais de ses séries télé de seconde zone avec quelques nouvelles pépites comme Cosmo-Trotteurs ou Orion.

Pour compléter ce tableau, Martha Wells offre des retrouvailles avec EVE, le vaisseau d’exploration au caractère revêche, et analyse les relations compliquées entre celui-ci et AssaSynth pour accoucher d’une simili-histoire d’amour 3.0 où les sentiments s’expriment d’une façon bien moins directe que chez les humains. De l’enlèvement, le récit se transforme en enquête policière matinée d’exploration planétaire et Effet de réseau en profite même pour offrir une nouvel SecUnit afin de faire vibrer la fibre nostalgique chez notre synthétique.

En somme, les habitués de la série seront aux anges tandis que les autres, eux, resteront toujours sceptiques face à ce roman de SF Militaire mâtiné de quelques réflexions philosophiques sur le libre-arbitre et la conscience.

Le seul reproche que l’on fera cette fois à Martha Wells, c’est que son univers semble moins bien s’adapter au format long, qu’elle tire parfois à la ligne et que le second tiers du roman a tendance à casser le rythme imprimé par les premiers chapitres. Mine de rien, cet opus brise l’aspect des précédentes novellas pour un parti-pris plus long et, certainement, moins percutant.

Notre AssaSynth fonctionne beaucoup mieux sur le format habituel. Au pire, comme dans le monde de la série télé, considérera-t-on cet Effet de Réseau comme un épisode de Noël plus long que la moyenne, une petite sucrerie un peu indigeste mais une sucrerie quand même. Espérons juste que cela ne devienne pas une habitude…

Nicolas WINTER

Les critiques de Bifrost

Une colonie

Une colonie

Hugh HOWEY
ACTES SUD
304pp - 22,00 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Sur une lointaine exoplanète, une colonie d’humains plongés dans un état de semi-conscience attend d’être pleinement fonctionnelle avant de se réveiller. Alors, quand l’IA responsable d’eux met fin à leur formation et choisit tout à coup de faire machine arrière, que se passe-t-il ? 440 morts, 60 survivants et une IA diabolique qui demande à ces derniers de construire une fusée. Nus comme des vers, affamés et privés des connaissances nécessaires à leur survie, les jeunes rescapés n’ont d’autre choix que d’obéir aux ordres du plus gradé d’entre eux, à qui l’IA a octroyé les pleins pouvoirs, et d’accomplir la mission qui leur a été confiée. Programmé pour devenir psychologue, Porter n’a que faire de cette fusée. Ce qui l’intéresse c’est de savoir pourquoi l’IA a stoppé la séquence avortement. Entraîné par ses deux amis Kelvin et Tarsi, il s’évade bientôt du camp, direction l’inconnu, dans l’espoir d’y trouver une vie meilleure et, qui sait, la réponse à ses questions.

Hugh Howey n’est pas un inconnu des libraires, son « blockbuster », la trilogie « Silo », l’ayant fait rentrer dans le top des ventes de ces dernières années, quand bien même les critiques, y compris bifrostiens, sont loin d’être unanimes quant au contenu de ladite trilogie comme de ses publications suivantes, Phare 23 et Outresable. Aussi rien d’étonnant à ce que les éditions Actes Sud en soient venues à publier l’un des titres de la backlist de l’auteur phare de leur collection « Exofictions » (statut qu’il partage assurément avec Liu Cixin). Cette parution, qui ressemble à une publication « forcée », n’est qu’une déception d’un bout à l’autre. Hugh Howey y rend un piètre hommage à Sa Majesté des mouches et peine à convaincre par le manque d’originalité de son intrigue, son triangle amoureux attendu et son récit survivaliste aussi naïf que simpliste. Quant au suspense laborieusement entretenu tout au long du livre, il échoue à masquer l’ennui ressenti à la lecture de ce roman qui ne révolutionne le genre ni par sa forme ni par son contenu. À fuir.

Aayla SECURA

Les critiques de Bifrost

La Vie de l'explorateur perdu

La Vie de l'explorateur perdu

Jacques ABEILLE
TRIPODE (LE)
304pp - 19,00 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Critique commune à Les Carnets de l’Explorateur perdu et La Vie de l’Explorateur perdu.]

Grâce soient rendues aux éditions du Tripode pour avoir entrepris d’éditer et de rééditer, avec autant de patience que de passion, l’œuvre de Jacques Abeille ressortissant au « cycle des Contrées ». Étrange cycle que celui-ci, rappelant par moment aussi bien Le Rivages des Syrtes de Julien Gracq que En attendant les barbares de J.M. Coetzee, dans la beauté de son écriture et ses descriptions de pays imaginaires. Entamée voici près de quarante ans avec Les Jardins statuaires, cette œuvre à nulle autre pareille promène le lecteur entre cette région où l’on cultive les statues et la ville de Terrèbre, au fil de livres se faisant écho et s’entremêlant en un jeu de miroirs, au gré de narrateurs tour à tour archivistes, voyageurs ou explorateurs. Avec les deux ouvrages, aux couvertures signées François Schuiten formant un beau panorama, parus en ce mois d’octobre 2020, le cycle trouve sa conclusion.

Au cours des « Contrées », motifs et personnages reviennent avec insistance. Parmi les figures récurrentes du cycle se trouve l’ethnologue Ludovic Lindien, jeune homme à l’ascendance incertaine (et au cœur des Voyages du fils, tome 3 du cycle). Les Carnets de l’explorateur perdu a pour principal mérite d’enfin rassembler en un même volume divers textes parus de façon éparse au fil des années, censément écrits par ce Ludovic. Plaisant à lire, ce recueil souffre néanmoins de son aspect disparate. Plus grande était l’attente au sujet de La Vie de l’explorateur perdu, qui clôt le cycle. Comme son titre l’indique, ce volume s’attache à retracer la vie de Ludovic Lindien, mais aussi à nouer les derniers fils de l’intrigue. Nous voici à Terrèbre, cité-État d’abord conquise par une peuplade de cavaliers barbares puis, une fois libérée, sur la pente glissante de l’autoritarisme. Le narrateur en est d’abord le meilleur ami de Lindien avant que la plume ne soit reprise par l’archiviste de La Clef des ombres (volume annexe du cycle, réédité par le Tripode en mars 2020), désormais bibliothécaire à Terrèbre et missionné par sa supérieure pour enquêter sur Léo Barthe, un obscur pornographe, auteur entre autres des très érotiques Chroniques scandaleuses de Terrèbre (tome 4 du cycle). Tandis que l’archiviste noue une relation plus sensuelle que sentimentale avec sa cheffe, il suit de loin en loin les entreprises du jeune Ludovic : l’écriture d’une biographie de son père (Le Veilleur du jour, tome 2 du cycle), ses voyages ( Les Carnets…), ses retrouvailles avec un vieux professeur (auteur du diptyque Les Barbares/La Barbarie, tomes 5 et 6). Au fil des pages, cet ultime opus fait le lien avec tous les ouvrages du cycle, réaffirme les obsessions livresques et érotiques de leur auteur, et s’autorise quelques échos, peut-être maladroits par endroit, avec le monde réel. Cette Vie…, qui ne parlera qu’à ceux ayant lu tout le cycle, alterne entre le récit de l’archiviste et l’existence de Ludovic, au fil d’une intrigue louvoyante. Manière de récapitulatif, ce roman délaisse l’émerveillement des Jardins statuaires, le souffle des Barbares ou la dystopie de La Barbarie, pour un récit plus intimiste et crépusculaire marqué par l’amertume. Un point final en demi-teinte pour le magnum opus de Jacques Abeille.

Erwann PERCHOC

Les critiques de Bifrost

Les Carnets de l'explorateur perdu

Les Carnets de l'explorateur perdu

Jacques ABEILLE
TRIPODE (LE)
174pp - 17,00 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Critique commune à Les Carnets de l’Explorateur perdu et La Vie de l’Explorateur perdu.]

Grâce soient rendues aux éditions du Tripode pour avoir entrepris d’éditer et de rééditer, avec autant de patience que de passion, l’œuvre de Jacques Abeille ressortissant au « cycle des Contrées ». Étrange cycle que celui-ci, rappelant par moment aussi bien Le Rivages des Syrtes de Julien Gracq que En attendant les barbares de J.M. Coetzee, dans la beauté de son écriture et ses descriptions de pays imaginaires. Entamée voici près de quarante ans avec Les Jardins statuaires, cette œuvre à nulle autre pareille promène le lecteur entre cette région où l’on cultive les statues et la ville de Terrèbre, au fil de livres se faisant écho et s’entremêlant en un jeu de miroirs, au gré de narrateurs tour à tour archivistes, voyageurs ou explorateurs. Avec les deux ouvrages, aux couvertures signées François Schuiten formant un beau panorama, parus en ce mois d’octobre 2020, le cycle trouve sa conclusion.

Au cours des « Contrées », motifs et personnages reviennent avec insistance. Parmi les figures récurrentes du cycle se trouve l’ethnologue Ludovic Lindien, jeune homme à l’ascendance incertaine (et au cœur des Voyages du fils, tome 3 du cycle). Les Carnets de l’explorateur perdu a pour principal mérite d’enfin rassembler en un même volume divers textes parus de façon éparse au fil des années, censément écrits par ce Ludovic. Plaisant à lire, ce recueil souffre néanmoins de son aspect disparate. Plus grande était l’attente au sujet de La Vie de l’explorateur perdu, qui clôt le cycle. Comme son titre l’indique, ce volume s’attache à retracer la vie de Ludovic Lindien, mais aussi à nouer les derniers fils de l’intrigue. Nous voici à Terrèbre, cité-État d’abord conquise par une peuplade de cavaliers barbares puis, une fois libérée, sur la pente glissante de l’autoritarisme. Le narrateur en est d’abord le meilleur ami de Lindien avant que la plume ne soit reprise par l’archiviste de La Clef des ombres (volume annexe du cycle, réédité par le Tripode en mars 2020), désormais bibliothécaire à Terrèbre et missionné par sa supérieure pour enquêter sur Léo Barthe, un obscur pornographe, auteur entre autres des très érotiques Chroniques scandaleuses de Terrèbre (tome 4 du cycle). Tandis que l’archiviste noue une relation plus sensuelle que sentimentale avec sa cheffe, il suit de loin en loin les entreprises du jeune Ludovic : l’écriture d’une biographie de son père (Le Veilleur du jour, tome 2 du cycle), ses voyages ( Les Carnets…), ses retrouvailles avec un vieux professeur (auteur du diptyque Les Barbares/La Barbarie, tomes 5 et 6). Au fil des pages, cet ultime opus fait le lien avec tous les ouvrages du cycle, réaffirme les obsessions livresques et érotiques de leur auteur, et s’autorise quelques échos, peut-être maladroits par endroit, avec le monde réel. Cette Vie…, qui ne parlera qu’à ceux ayant lu tout le cycle, alterne entre le récit de l’archiviste et l’existence de Ludovic, au fil d’une intrigue louvoyante. Manière de récapitulatif, ce roman délaisse l’émerveillement des Jardins statuaires, le souffle des Barbares ou la dystopie de La Barbarie, pour un récit plus intimiste et crépusculaire marqué par l’amertume. Un point final en demi-teinte pour le magnum opus de Jacques Abeille.

Erwann PERCHOC

Les critiques de Bifrost

Capitale Songe

Capitale Songe

Lucien RAPHMAJ
EDITIONS DE L'OGRE
20,00 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Futur pas si proche. Une île artificielle, Capitale S, abrite au long de ses cinq quartiers aux ambiances variées toute une population hétéroclite d’humains plus ou moins cyborgisés et d’Intelligences Vectorielles (les descendantes des intelligentes artificielles d’antan), qui se nourrissent des rêves des humains. Dans ce décor interlope, les trajectoires de trois protagonistes vont se croiser. D’un côté, Vera rejoint la Dreamsquad, organisation rebelle ayant pour but d’abolir le sommeil et donc affamer les IV. De l’autre, C-29, un « dissimulacre » – être artificiel dont l’existence consiste à servir de réceptacle pour les IV lors de leurs incursions dans le monde réel –, erre dans Capitale S, cherchant à libérer ses semblables du joug de leurs maîtres. Il y a enfin Kiel Phaj C Kaï Red, autre dissimulacre conçu par la puissante IV Nova, qui va plonger dans les bas-fonds les plus ténébreux de l’île. Ces trois personnages vont se croiser de loin en loin, chacun lancé dans des quêtes parallèles dont les enjeux, majeurs, vont se révéler peu à peu…

Les éditions de l’Ogre se sont fait la spécialité de publier des textes de SF cherchant à amener le genre vers d’autres territoires (cf. Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman d’Angela Carter, Ravive de Romain Verger ou La Maison des épreuves de Jason Hrivnak, critiqués dans les Bifrost 83 et 86). Cela, au risque de perdre le lecteur au passage, et ce premier roman de Lucien Raphmaj n’y fait pas exception. On ne pourra pas dénier l’ambition de Capitale Songe, sorte de Blade Runner biopunk en plein trip onirique post-exotique, d’autant que sur le papier, tout est là pour séduire : une île artificielle, des IA d’un autre type, un nouveau stade du capitalisme dans lequel les rêves sont devenus une ressource exploitable, un récit porté par une écriture élégante, riche en inventions lexicales (un glossaire d’une vingtaine de pages, établi par un narrateur un brin désinvolte, figure au cœur du livre). Las, comme dans tout rêve, l’obscurité et le flou règnent en maîtres incontestés dans Capitale Songe. Pour qui cherche une histoire clairement dessinée ou des personnages approfondis, ce roman volontiers expérimental déroutera. Le projet est intéressant en tant que tel, mais l’exécution risque fort de ne plaire qu’au plus exigeant des lecteurs.

Erwann PERCHOC

Les critiques de Bifrost

Sakhaline

Sakhaline

Édouard VERKINE
ACTES SUD
448pp - 23,00 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Sakhaline est le premier roman « adulte » d’Edouard Verkine, jusqu’ici plutôt abonné à la littérature jeunesse. Il serait du reste intéressant de connaître la nature de ses œuvres pour un public plus jeune, parce que Sakhaline est l’un des livres les plus sombres qu’on ait pu lire récemment. Dans ce qui résonne fatalement avec l’actualité la plus brûlante, un virus empoisonne le monde ; mais l’analogie s’arrête là, car le virus de Verkine (la MOB) transforme les hommes en zombies. Dès lors, seuls les endroits un peu isolés sont préservés. C’est le cas de l’île de Sakhaline, que les Soviétiques annexèrent à la fin de la Seconde Guerre mondiale, après quatre décennies de partage avec les Japonais. Dans le présent ouvrage, elle est revenue dans le giron du Japon – les Russes ayant majoritairement souffert de la MOB sur le continent – qui, par son protectionnisme, a réussi à la préserver. Lilas, une jeune étudiante en futurologie appliquée, arrive sur Sakhaline en vue de dresser un état des lieux prospectif. Pour sa sécurité, on confie sa protection à un soldat, un « enchaîné à la gaffe », sorte de mercenaire extrêmement puissant ; ensemble, ils vont parcourir un décor dévasté, où le long passé carcéral de l’île a durablement transformé la société, où les violences entre ethnies sont monnaie courante (même si certaines tiennent davantage lieu de défouloir, comme ces séquences de lapidation), où l’on fait commerce des cadavres pour les transformer en combustible pour se chauffer… et où, au final, la mission de Lilas se transforme en lente descente aux enfers sans rémission.

Verkine reprend ici la trame des carnets de voyage d’Anton Tchekhov lors de sa visite à Sakhaline à l’été 1890. Si la lecture de L’Île de Sakhaline - notes de voyage n’est sans doute pas nécessaire, une connaissance un peu plus poussée de l’histoire et de la société de l’île n’est pas superflue, au risque de ne pas saisir tous les codes de ce roman (ce qui, il faut bien l’avouer, est le cas du présent chroniqueur). Bien sûr, il emprunte également au récit post-apocalyptique, mais il le fait d’une manière qui ne ressemble guère à ce qu’on a déjà pu lire (au moins dans la première partie, la deuxième sacrifiant davantage aux codes du genre), car même si la violence reste parfois gratuite, elle est intimement liée au passé de Sakhaline, de ses affrontements russo-japonais et de ses populations opprimées, coréens et aïnous, et fait ainsi sens. Il sera nécessaire d’avoir le cœur bien accroché, car le voyage proposé ici ne sera pas de tout repos, Verkine ayant choisi une narration assez froide, sans effet tape-à-l’œil ni distanciation ironique (même si quelques traces d’humour noir affleurent çà et là). Une aridité qui démultiplie l’effet de cette description des plus noirs abîmes de l’âme humaine, même si l’accumulation de noirceur, un peu trop monolithique, finit par nuire à la crédibilité globale de cet enfer ; il aurait sans doute été souhaitable que ce roman soit un peu dégraissé pour éviter toute dilution inutile. La quatrième de couverture évoqueLa Route de McCarthy ; s’il partage le même désespoir, Sakhaline ne peut prétendre à la force d’évocation de l’œuvre de l’écrivain américain, dont la sécheresse du style répondait à celle de l’univers décrit. On regrettera également le côté un brin mécanique du roman : chaque nouveau personnage voit défiler son curriculum vitae avant de vraiment interagir avec Lilas, et le voyage reste assez sagement linéaire, sans réelle surprise.

Malgré ces imperfections, Sakhaline reste une étonnante descente en enfer, sans concession et irrespirable, dans un décor à la fois dépaysant et effrayant, puisant tant à la source de la littérature russe qu’aux ouvrages de genre : un mélange rare.

Bruno PARA

Les critiques de Bifrost

City

Joël HOUSSIN
GOATER
14,00 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

La collection « Rechute » des éditions Goater se veut explicitement (p. 4) la résurrection de la collection « Chute libre » des éditions Champ Libre, la maison de Gérard Lebovici — cette collection créée sur une idée de Jean-Patrick Manchette et dirigée par Jean-Claude Zylberstein. Vingt-et-un titres y furent publiés de 74 à 78, dont, histoire de situer le propos : La Jungle nue et Tarzan vous salue bien de Farmer, Le Chaos final de Spinrad,Vice versa de Delany,La Défonce Glogauer de Moorcock, Venus Plus X de Sturgeon, Orgasmachine de Watson, ou encore La Foire aux atrocités de Ballard. Le tout illustré par des Tardi et autres Mœbius… En fait, « Chute libre » fut en pleine concurrence avec la collection « Contre coup » des éditions du Sagittaire, où l’on retrouve Dick et Malzberg aux côtés de Vonnegut et Platt, pour l’exemple. Les visuels étaient différents, mais dans un esprit proche. Même format et même matière souple et toilée pour les couvertures, à l’instar de Goater. Marianne Leconte reprit dans sa collection de poche « Titres SF » chez Jean-Claude Lattès, une large part de la collection « Chute libre », mais aucun « Contre coup ». Ces deux collections ne publièrent que des anglo-saxons tandis que Goater est ouvert aux francophones.

On l’aura compris, nous voici replongés au cœur de ce que fut la SF politique des années 70/80. Une littérature qui se voulait engagée (à gauche), contestataire, transgressive et tournée vers la sexualité la plus débridée — le Sida n’était pas encore passé par là. « Rechute » propose des œuvres récentes et inédites, à l’exception notable de Joël Houssin, justement, des œuvres engagées, gauchistes — un court recueil d’Ursula Le Guin, Les Filles feu follet et autres textes, et une novella de Samuel Delany, L’Athée du grenier, sont annoncées à l’heure où nous bouclons.

Houssin fut, entre autres, un auteur de SF des années 80, et donna aussi dans le polar noir avec Le Doberman ; voilà qui situe. Une littérature violente, voire ultra, qui cogne sec dans les tripes, mais on en a tant vu… Une littérature coup de poing, au sens propre : dans City, le pouvoir, la présidence, se conquiert sur le ring, entre les cordes, les gants aux poings. De la littérature Red Skins, en quelque sorte. L’univers peint à gros traits par Houssin n’est que la caricature de ce que fut le nôtre, dont il exacerbe les aspects les plus noirs et violents, les côtés les moins ragoutants. City est un vaste jeu de massacre de la différence sur fond de complot capitaliste vu par le flingueur-chef, le tout assaisonné de quelques scènes de sexe pas piquées des hannetons qu’on n’oserait plus écrire sans risque aujourd’hui.

Dans « Multicolore », la première nouvelle à succéder au roman, le statut social ne se joue plus sur le ring mais à la roulette. Une roulette assurément russe, puisque les perdants finissent flingués fissa, dans un contexte sociétal axé sur le jeu, la flambe, la frime, sans aucune opposition. Suit « Cinq cent milligrames d’enfer », où les labos pharmaceutiques règnent en maîtres, se faisant de ces guerres où l’on tire court… Là encore, plus ça change, moins ça change. Thème qui sera aussi celui de « Jolie petite fille », où la rebelle finit comme solution de continuité pour la société en forme de ruche qu’elle tentait de fuir ; le pion qu’elle était atteint la huitième rangée pour se changer en reine.

Excepté le dernier, ces textes ont recours à des artifices typographiques comme il était alors fréquent — des auteurs tels que Daniel Walther s’y adonnaient d’abondance. Des récits typiques de leur époque, on l’a dit. Il y a un gap non négligeable à les ressortir aujourd’hui, tant la société a changé. Tout comme la Chine de Xi Jinping n’a que bien peu à voir avec celle de la Révolution Culturelle et ses Gardes Rouges — ce qui était alors des revendications légitimes a désormais, dans le monde capital-socialiste actuel, accédé au pouvoir, mais ce faisant, s’est également modifié. Corrompu ?

Bien que datée, l’écriture de Joël Houssin n’en reste pas moins dynamique ; on ne s’y ennuie pas. Toutefois, l’écart entre ce qui nous est présenté de potentialité et le monde actuel fera sans doute décrocher certains lecteurs. Il ne faut pas perdre de vue ce que l’on lit : Houssin ne critique pas le monde contemporain, mais celui des années 70/80.

Jean-Pierre LION

Les critiques de Bifrost

Le Fort Intérieur - et la sorcière de l'île Moufle

Le Fort Intérieur - et la sorcière de l'île Moufle

Stella BENSON
CALLIDOR
19,00 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Par un curieux hasard éditorial, ce roman, longtemps inédit en langue française (la VO date de 1920), est sorti courant octobre chez deux éditeurs simultanément. Aux éditions Cambourakis, en poche, sous le titre La Vie seule (n’ayant pas eu cette traduction sous la main, je n’en dirai rien), et donc chez Callidor, avec un titre qui mise moins sur la fidélité à la langue d’origine que sur la poésie, dans une version superbement illustrée et agrémentée d’un intéressant paratexte. De sorte qu’entre le standard et le premium, tout le monde sera servi.

Londres, 1918. Tandis que les bombes allemandes pleuvent sur la ville, Miss Sarah Brown cherche à faire son trou dans une société britannique où les conventions sociales assignent à chaque citoyen un rôle bien défini.

Poussée par sa générosité, mais aussi par désœuvrement, elle a intégré un comité de charité destiné à financer l’effort de guerre et à venir en aide aux indigents. Au cours d’une réunion, les membres voient débouler une étrange jeune femme, « une sorte de Cendrillon » dans laquelle ils identifient une sorcière. Le temps de faire une démonstration de ses talents, et la voilà qui disparaît en laissant derrière elle un balai. Le comité charge Sarah de ramener l’objet à sa propriétaire, dans la mystérieuse pension de l’île Moufle… Un lieu magique, cette pension qui tient autant de l’auberge que du couvent, conçue pour accueillir des gens « différents », souvent blessés par la vie ou inadaptés socialement. Sarah y trouvera provisoirement refuge, avec sa valise et son chien David.

Selon la tradition du récit d’apprentissage (mais sans affrontement destructeur), notre héroïne devra intégrer les règles particulières de la pension, apprendre à se débrouiller grâce à sa volonté et sa gentillesse, et surtout mettre à profit cet espace de liberté pour s’accepter, pour trouver le moyen de développer ses propres dons. Mais cela passe aussi par l’acceptation des relations sociales : or, si elle se montre plutôt avenante et polie, toujours bien intentionnée, elle semble incapable de nouer des rapports plus amicaux. Sarah se veut indépendante, mais cette indépendance se paie au prix de la solitude. Elle apprendra un peu tard qu’elle peut également s’ouvrir aux autres sans pour autant perdre ni ses rêves ni son intégrité morale.

Court roman inclassable, Le Fort intérieur mélange un cadre typique d’Angleterre traditionnelle, presque intemporelle, avec un univers magique qui préfigure celui de Mary Poppins ou les œuvres de J.K. Rowling. L’une des particularités du livre réside dans cet aspect fantastique latent : l’apparition de la sorcière en ville puis la multiplication des phénomènes surnaturels font tourner les têtes, mais personne ne paraît étonné outre mesure. Un peu comme si, face à la technologie, la magie avait cédé du terrain, mais sans disparaître totalement. Tout cela s’accompagne d’une forme de nostalgie, sinon de tristesse. Car la magie est en sursis, et les choses qui disparaissent ne sont pas des pertes provisoires, on continue de les perdre éternellement. Ainsi des rêves, de la naïveté de l’enfance. La jeunesse du monde, immense et interminable, joyeuse et pleine de première fois, est terminée, semble parfois nous dire Stella Benson ; et pourtant il faut tenter de vivre.

Riche en thèmes, mêlant la satire politique et sociale à des considérations sur l’intime, l’espace domestique et la difficulté des relations humaines, Le Fort intérieur est une belle curiosité qui offre quelques saisissants portraits de femmes (dont celui, en creux, de son auteure) en avance sur leur temps. Mais la diversité des registres, des tons, des styles, ainsi que l’intrigue en roue libre, basée sur de constantes digressions, pourront peut-être rendre la lecture laborieuse aux lecteurs les moins expérimentés. Avis aux amateurs.

Sam LERMITE

Les critiques de Bifrost

Je n'aime pas les grands

Je n'aime pas les grands

Pierre LÉAUTÉ
LE PEUPLE DE MÜ
384pp - 23,00 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Née sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, la hargne revancharde d’Augustin Petit se nourrit aussi de l’humiliation de la défaite, préalable au traité infâme imposé à la France. Elle prospère surtout dans l’entre-deux-guerres, période qui voit les blonds et les hauts perchés toiser de leur hauteur les petits et autres rase-mottes voués à la basse besogne et à toutes les vilenies. Désormais connu dans tous les livres d’histoire comme le Suprême, le personnage d’Augustin Petit s’enracine ainsi dans le terreau putrescent des tranchées et la certitude irrationnelle d’un complot des grands. Pour comprendre le destin de ce grand parmi les petits et appréhender l’empreinte du petisme sur l’histoire du XXe siècle, nul doute que le livre de Pierre Léauté soit incontournable, du moins aux yeux de l’amateur d’uchronie.

Je n’aime pas les grands compile et prolonge deux romans parus en 2015 et 2016 chez Mü éditions. Le présent ouvrage comporte aussi en annexe une courte nouvelle et une bibliographie poil à gratter assez réjouissante, sans oublier une lettre de Pierre Bellemare (authentique). Augustin Petit y incarne l’archétype du dictateur, plus vrai que nature. La paranoïa, la folie et le charisme du bonhomme évoquent en effet quelques-uns des plus célèbres tyrans du XXe siècle dont Pierre Léauté dresse en creux un portrait décalé et vachard. Je n’aime pas les grands joue ainsi avec les ressorts de l’uchronie pour dérouler un propos railleur tenant davantage de la fable politique grinçante. Toute simple, la divergence s’appuie sur une inversion de perspective où la France se retrouve dans la position du vaincu de la Première Guerre mondiale, déclinant ensuite un récit contre-factuel limpide, dénué des scories qui viendraient entacher sa vraisemblance ou rendre le propos illisible. Mêlant les éléments familiers de notre histoire aux extrapolations de son imagination, Pierre Léauté se permet également des allusions plus contemporaines qui, en dépit de leur caractère anachronique, prennent un sens cocasse contribuant à enrichir la mécanique absurde de l’intrigue. Décalé, caustique et définitivement sans scrupules, Je n’aime pas les grands ausculte enfin les mécanismes du populisme et de la lâcheté humaine, démontrant s’il est encore besoin de le faire que la bêtise et la démagogie demeurent plus que jamais les moteurs d’un processus vieux comme le monde, pour le plus grand profit de l’émotion et du ressentiment.

Petit livre malin et rigolard, Je n’aime pas les grands ne s’embarrasse donc pas de précautions oratoires, plongeant immédiatement le lecteur dans un récit référencé qui flirte avec la veine satirique. Et si le texte n’est pas exempt de clins d’œil un tantinet trop appuyés, Pierre Léauté y révèle cependant qu’il a assurément tout d’un grand (le fourbe).

Laurent LELEU

Les critiques de Bifrost

Djinn city

Saad Z. HOSSAIN
AGULLO
22,50 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Oubliez tout ce que vous croyez savoir ! Le Big bang, le plan de Dieu, la théorie de l’évolution, le sens de l’Histoire, rien ne peut égaler la magie des Djinns. Depuis des éons, ils cohabitent avec les humains, colocataires encombrants et un brin ombrageux dont il convient de se méfier. On dit même qu’ils ont précédé l’aube de l’humanité, qu’ils sont à l’origine de bien des inventions et révolutions technologiques. Mais tant de choses ont été dites et écrites sur eux que la réalité a fini par se muer en contes et légendes. Après l’ultime bataille ayant mis fin à leur empire, ils ont choisi la discrétion, s’effaçant devant l’humanité conquérante et n’entretenant des relations avec elle que par l’intermédiaire de quelques clans triés sur le volet. Des intermédiaires, voire des ambassadeurs, dont ils ont favorisé la fortune et la réussite car rien n’est gratuit en ce bas monde. Ni la magie, ni la dignitas sur laquelle se fonde l’auctoritas des plus puissants Djinns et pas davantage la richesse vulgaire dont use l’engeance humaine pour asseoir sa puissance. En ce début de xxi e siècle, le statu quo semble pourtant sur le point de s’achever. Parmi les Djinns, les plus vindicatifs fourbissent leurs armes et affûtent leurs arguments juridiques, prêts à faire table rase des hommes, en commençant par la baie du Bengale.

Djinn City marque le retour de Saad Z. Hossain sous nos longitudes, après le fort drôle et désenchanté Bagdad, la grande évasion ! Dans un registre semblable, sorte de fantastique oriental mâtiné d’une bonne dose de nonsense et d’ironie, l’auteur bengali déroule un récit vigoureux et inventif, puisant son inspiration dans l’imaginaire musulman. À la manière d’un conteur des Milles et une nuits, Saad Z. Hossain passe avec aisance du passé mythique au présent le plus prosaïque, mêlant physique quantique et magie primordiale pour abuser de notre suspension d’incrédulité. Il décline ainsi une intrigue centrée sur trois personnages – un père, un fils et son cousin – poussés bien malgré eux en première ligne. Entre la capitale de l’empire des Djinns et la cité tentaculaire de Dacca, via les tréfonds vicieux d’une fosse à meurtre, on s’attache à déchiffrer progressivement les enjeux d’un conflit cosmique enraciné à une époque antédiluvienne, tout en s’amusant beaucoup du choc des civilisations et du ton pétillant de l’auteur bengalis. À bien des égards brillant et atypique, du moins aux yeux d’un lecteur n’étant pas familier de la culture islamique, le roman de Saad Z. Hossain s’achève toutefois sur la fâcheuse impression d’un dénouement un tantinet bâclé qui, à défaut de convaincre pleinement, laisse poindre un sentiment d’incomplétude. Mais tout ceci appelle-t-il peut-être une suite ? L’avenir nous dira. En attendant une réponse plus sûre, Djinn City reste quand même un roman original, vif et divertissant, dont on peut louer les qualités et affirmer sans crainte qu’il ne suscite à aucun moment l’ennui.

Laurent LELEU

Les critiques de Bifrost

Borne

Borne

Jeff VANDERMEER
AU DIABLE VAUVERT
480pp - 22,00 €

Bifrost n° 101

Critique parue en janvier 2021 dans Bifrost n° 101

Rachel vit à l’ombre des Falaises à Balcons, non loin d’une rivière chargée en effluents toxiques. Longtemps, elle a fui les dangers d’un monde irrémédiablement souillé, retombé en jachère après son effondrement, trouvant refuge auprès de Wick, un transfuge de la Compagnie. Sur le qui-vive, à l’affût de Mord, l’ours titanesque lévitant comme une épée de Damoclès au-dessus des ruines de la ville, mais aussi des séides hargneux et armés de la Sorcière, le couple s’est aménagé un cocon pour survivre, comptant sur les pièges de Rachel et sur la biotech venimeuse de son amant pour écarter les menaces. De cette cohabitation est née une relation quasi-incestueuse, Rachel nourrissant pour Wick une passion presque maternelle. L’arrivée de Borne, retrouvé dans les poils de la fourrure de Mord, vient fragiliser l’équilibre délicat de leur relation. De sexe et de nature indéterminés, la créature polymorphe ne tarde pas à grandir et à faire l’apprentissage de la vie, occupant une place de plus en plus importante dans l’existence de Rachel. Mais pour autant, Borne peut-il être considéré comme une personne ? Ne représente-t-il pas lui-même un péril encore plus grand ?

Borne relève à la fois du conte post-apocalyptique et du roman d’apprentissage. Un conte profondément chaleureux et optimiste, mais surtout guidé par l’esprit weird cher à Jeff VanderMeer. L’univers de Rachel est en effet hanté par les horreurs du monde d’avant où prévalait la guerre de tous contre tous. Sillonnée par des récupérateurs à la recherche de nourriture, d’un toit ou de biotech, la cité n’est plus que l’ombre de sa grandeur passée, offrant le spectacle mortifère de l’affrontement entre Mord et la Sorcière. Au cœur de ce conflit, Rachel vit dans un no man’s land affectif, oscillant entre les exigences de l’instinct de survie, la culpabilité de Wick et les remords issus de son passé. En dépit de la méfiance et de la jalousie de son compagnon, elle trouve en Borne des raisons d’aimer et de se projeter dans l’avenir, se réjouissant des progrès de la créature et s’inquiétant de sa naïveté face à la dureté du monde. Borne réenchante littéralement sa vie, lui faisant appréhender la décrépitude de son univers avec un autre regard. À son contact, la carcasse pourrissante de la ville se transforme en royaume enchanté et l’atmosphère délétère des lieux se mue en vision poétique. Elle ne parvient pourtant pas à se départir d’un sentiment de frayeur qui éclate au grand jour lorsque la créature finit par s’affranchir de sa tutelle. En adoptant son point de vue, Jeff VanderMeer nous immerge dans ses doutes, dans son quotidien périlleux, nous faisant toucher du doigt les instants de bonheur et de malheur qui constituent son ordinaire. Il nous fait percevoir également la difficulté d’être parent, de guider une autre existence sur le chemin de la conscience de soi et des autres. En apprenant à devenir une personne auprès de Rachel, Borne semble contrebalancer son être profond, bricolage génétique malveillant. Il tente d’infléchir sa condition par la force de sa volonté et avec le secret espoir de plaire à sa mère. Mais est-ce suffisant ? Libre à chacun de tirer ses propres conclusions, cependant Jeff VanderMeer a très clairement l’art et la manière de susciter le dilemme, parvenant à rendre attachant une créature résolument étrangère.

Conte absurde, bizarre et troublant, mais profondément humain, Borne se révèle une grande réussite dont il serait dommage d’ignorer le charme weird et sans complexe.

Laurent LELEU

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